“ M. F. David n’est pas un grand compositeur, c’est un musicien agréable, une nature heureusement douée, qui, en fouillant, un beau jour, dans les souvenirs intimes de sa vie inquiète, a trouvé, comme certaines femmes du monde élégant, les élémens d’une histoire intéressante, d’un joli roman qu’il a raconté au public avec un charme infini et un vrai talent. Mais en fera-t-il deux ? Que faut-il conclure maintenant des efforts honorables de M. Onslow et de M. Reber, ainsi que des tentatives plus ambitieuses de M. Berlioz et de M. F. David ? ”
P. S.
Citations de Revue des Deux Mondes (P. S.)
“ Quant à l’ode-symphonie, ce composé étrange de mille élémens divers qui se succèdent sans se fondre dans un tout harmonieux, où le récit épique coudoie incessamment le drame sans jamais le pénétrer, c’est une forme bâtarde qui ne prendra jamais rang dans la poétique de l’art. La musique imitative, que ce genre faux tend à développer outre-mesure, doit rester le simple accessoire de l’action dramatique. ”
“ Peu à peu et tour à tour les violons se débarrassent de leurs sourdines, et l’orchestre s’ébranle en un tutti puissant qui enivre l’oreille d’une sonorité éclatante. Cette progression, qui ne dure que trente-cinq mesures, fait assez bien comprendre l’apparition instantanée de la lumière dans les pays du midi ; mais c’est ici qu’on peut aussi apprécier la stérilité de la musique imitative, lorsqu’elle n’est pas le retentissement extérieur d’une émotion de l’ame, l’écho matériel de la vie qui nous agite. ”
“ Vous sentez-vous entraîné vers la grandeur lyrique et la passion, écrivez des tragédies comme Guillaume Tell ou Robert-le-Diable, aimez-vous mieux la musique purement instrumentale, composez des sonates, quatuors, des quintetti, des symphonies comme Haydn, Mozart, Beethoven, et même comme M. Mendelsshon, le digne élève de ces grands maîtres. La France vous écoute, car son éducation est faite ; mais la symphonie dramatique, où Beethoven n’a pu réussir, doit disparaître comme un compromis inutile devant la liberté conquise. ”
“ La peinture, la sculpture, l’architecture et même la poésie se sont d’abord essayées à reproduire l’image grossière du monde extérieur, sans que l’artiste osât y ajouter une modification qui en altérât la vérité matérielle. Ce n’est qu’avec le temps, lorsque l’homme se fut arraché à cet étonnement naïf causé par le premier aspect de l’univers, lorsqu’il eut pris possession de lui-même et perfectionné les instrumens de sa pensée, qu’il peignit la nature en épurant ses formes, en l’éclairant, en la pénétrant du souffle de sa vie intérieure. ”
“ Elle observe et voit bien ce qui est, elle déduit avec rigueur toutes les conséquences possibles d’un principe, elle marche avec intrépidité et, quoi qu’il arrive, jusqu’au bout d’un syllogisme ; mais l’enthousiasme qui déborde, la rêverie, la mélancolie, la fantaisie, tous les élans vers l’idéal, toutes les aspirations vers l’infini, la France ne les comprend pas ou les comprend peu. L’amour même, en ses divins transports, la trouve rarement disposée à s’éloigner des régions tempérées d’une galanterie plus sensuelle que morale. ”
“ L’ode-symphonie du Désert commence par un sourd murmure des instrumens à cordes, par une longue tenue d’orchestre destinée à exprimer l’idée de l’infini telle que l’éveille en nous l’aspect d’une plaine immense. Quelques vers déclamés sur cette basse fondamentale servent à préciser l’intention du compositeur. Ensuite la caravane tout entière chante une prière en chœur dont les voix sont groupées avec beaucoup de goût sur cette même pédale qui se prolonge et persiste comme la pensée principale du poème : Quel est ce point nuit dans l’espace Qui se montre et fuit tour à tour ? ”
“ Nous les diviserons en deux groupes dans l’un, nous rangerons ceux qui se sont contentés de suivre avec distinction la trace lumineuse des maîtres, et dans l’autre ces génies aventureux qui ont essayé de mêler le drame à la symphonie, qui ont voulu réunir dans un même cadre la peinture des passions, les ravissemens de la poésie lyrique et les caprices de l’imagination. ”
“ Pendant que l’Allemagne portait la symphonie à un si haut degré de perfection, que devenait chez nous ce cadre trouvé par Gossec ? Il faut arriver jusqu’à ces derniers temps pour trouver en France des essais vraiment sérieux de symphonie. C’est depuis une vingtaine d’années seulement que l’audition fréquente des symphonies, des quatuors et des sonates d’Haydn, de Mozart et de Beethoven, l’admirable exécution de la société des concerts du Conservatoire, ont éveillé, dans le public français, le goût de la musique instrumentale, et ont évoqué quelques talens que nous allons apprécier. ”
“ L’élégie que chante une pauvre Indienne autour du berceau de son enfant est une mélodie suave, bien qu’un peu courte, empreinte d’une mélancolie sereine qui touche. Enfin une chaleureuse allocution de Christophe Colomb à ses compagnons indociles termine la symphonie. L’ode-symphonie de Christophe Colomb est très inférieure à celle du Désert, dont elle n’a pas le charme et l’unité piquante ; elle en reproduit les meilleures inspirations sans les rajeunir par des formes nouvelles et plus savantes. ”
“ Parmi les œuvres capitales où l’imitation des phénomènes matériels par la musique se développe sur de grandes proportions, nous citerons la Création et les Saisons d’Haydn, l’ouverture du Jeune Henri de Méhul, la Symphonie héroïque et surtout la Symphonie pastorale de Beethoven, cantique de grace qui semble célébrer l’hyménée de l’esprit humain et de la nature, si long-temps désunis par l’austérité du spiritualisme chrétien. ”
“ Né dans une position indépendante, vivant presque toujours dans la retraite, au sein de l’opulence et des loisirs de l’esprit, M. Onslow a étudié la musique comme un art d’agrément, propre à orner l’éducation d’un homme comme il faut, avec la ténacité d’une organisation moins sensible que réfléchie. ”
“ Quant aux symphonies de M. Onslow, elles se recommandent par la sage ordonnance du plan, par une bonne économie des effets, et, en général, par des qualités de facture fort estimables. M. Onslow est un de ces hommes qui, à force d’application et d’un bon emploi de leurs facultés, arrivent à se conquérir une réputation honorable, bien qu’ils ne semblent pas appelés par la nature à briller dans un art qui exige avant tout de l’inspiration. C’est un de ces exemples encourageans qu’il faut citer aux élèves comme preuve de ce qu’on peut obtenir par le travail et l’étude des grands maîtres. ”
“ Aussi l’art de la France, qui brille par tant de qualités éminentes d’ordre, de clarté et de vérité logique, manque-t-il un peu de profondeur et de cette sensibilité féconde que rien ne peut remplacer. Il satisfait bien plus la raison que le sentiment, il éclaire plus qu’il n’échauffe, il s’adresse moins à l’intuition du cœur qu’aux facultés réfléchies de l’esprit. ”
“ Il a surtout étudié avec un soin particulier les vieux maîtres de l’école française, Lully, Rameau, Couperin, dont il affecte le tour naïf et les Cadences un peu vieillottes ; mais la naïveté est une vierge pudique qu’un simple regard fait rougir, et qui s’effarouche de la curiosité de l’esprit, comme Psyché de celle de l’Amour. Si, pour me raconter une belle histoire d’amour où la fantaisie s’unit au sentiment dans une divine étreinte, je vous vois ouvrir un livre poudreux et froncer le sourcil, vous me glacez tout d’abord, vous êtes moins un poète qu’un érudit ingénieux. ”
“ Cette théorie, à laquelle nous donnons ici une précision qu’elle n’a jamais eue dans l’esprit de M. Berlioz, on peut fort bien l’accepter en musique, pourvu que l’on en comprenne bien la signification. Tous les arts ont commencé par l’imitation plus ou moins exacte des objets visibles et des phénomènes de la nature. C’est le procédé de l’enfance de l’esprit humain que nous pouvons encore étudier chaque jour autour de nous. ”
“ Dès la fin du XIVe siècle, alors que le rhythme se dégage à peine du milieu des grosses notes du plain-chant, on essaie déjà de reproduire quelques phénomènes sonores de la nature matérielle. Dans les madrigaux du XVIe siècle, on trouve souvent des imitations grossières du murmure des ruisseaux, du gazouillement des oiseaux et du sifflement du vent à travers les arbres ; ces imitations persistent jusque dans les cantates de Scarlati et de Porpora. Avec les progrès de l’instrumentation et les ressources puissantes de l’orchestre s’accrurent aussi les prétentions de la musique pittoresque. ”
“ Rarement l’alliance du drame et de la symphonie a été plus malheureuse. Non-seulement M. Berlioz ignore l’art d’écrire pour la voix humaine, mais son orchestration même n’est qu’un amas de curiosités sonores, sans corps et sans développement. ”
“ Quant à la marche hongroise qui termine la première partie, et dont le thème n’est pas de l’invention de M. Berlioz, c’est un déchaînement effroyable de tous les instrumens et de tous les timbres sur un rhythme fortement accusé. L’idée principale est mal préparée, mal conduite, et revient trop souvent ; la stretta qui en forme la péroraison, par l’amoncellement monstrueux des bruits les plus étranges, réveille l’idée de la marche tumultueuse d’une horde de barbares. Que cela est loin pourtant de la marche turque des Ruines d’Athènes de Beethoven ! ”
“ Quelles belles pages de musique épique eût pu écrire sur le monologue de Colomb, s’adressant à son génie au milieu du silence de la nuit et de l’océan, un compositeur doué de cette vigueur, de cette variété d’inspiration qui manquent à l’auteur du Désert ! C’est dans la quatrième et dernière partie, intitulée le Nouveau-Monde, que se trouvent les choses les plus agréables de l’œuvre de M. David. On aborde la terre nouvelle avec d’autant plus de plaisir, qu’on a trouvé la traversée bien longue. ”
“ La nature extérieure n’a de signification et de formes arrêtées, que celles que nous lui prêtons ; c’est notre œil qui en mesure la grandeur et la revêt de ses couleurs ; c’est notre oreille qui en précise la sonorité et, qui forme de ses mille bruits épars, un concert harmonieux ”
“ Dans le morceau de symphonie qui succède à ce récitatif, dénué de caractère, M. Berlioz a essayé de reproduire les divers phénomènes du monde extérieur et de colorer par l’instrumentation le dessin que lui traçait la poésie ; mais la science lui a fait défaut en visant à l’imitation fidèle de la réalité, il s’est appesanti sur des détails puérils, il a écrit une confuse ébauche sur le sujet qui avait inspiré à Beethoven la Symphonie pastorale. Nous aimons infiniment mieux la danse des paysans, ronde en chœur d’une tournure mélodique assez agréable. ”
“ Swift, qui s’est moqué de tant de choses, n’a pas oublié de se moquer aussi de la musique imitative. Il fit les paroles d’une cantate qu’il envoya à son ami le docteur Ecclin, pour qu’il la mît en musique, en lui recommandant de bien imiter le trot, l’amble, le reniflement et le galop de Pégase. C’est ce que M. Berlioz a tenté de faire aussi, de nos jours, dans son drame-symphonie de Faust, la dernière de ses productions et la seule dont nous nous proposions de dire ici quelques mots, parce qu’elle résume les défauts et les qualités de ce compositeur. ”
“ Nous nous mirons dans ses eaux, nous nous sentons gémir dans le frémissement de ses forêts. Elle réfléchit notre image ; elle est la confidente de nos peines et de nos désirs ; elle rit et pleure avec nous, elle est l’écho de notre ame ”
“ Le monde extérieur n’est donc que le symbole de la vie que nous lui communiquons, que le milieu matériel qui réfléchit la passion, le théâtre où s’accomplissent les catastrophes de l’ame. C’est ainsi qu’ont pensé tous les vrais philosophes et tous les grands artistes. ”
“ Les efforts incroyables qu’il est obligé de faire pour articuler les vagues aperçus de son imagination l’exaltent et lui persuadent qu’il a fait merveille. Le froid accueil qu’il reçoit du public et des bons juges de l’art, loin de dissiper son erreur, ne fait que l’exciter à la résistance. ”
“ On l’a dit bien souvent : c’est par la clarté des idées, par la rectitude et la promptitude de ses jugemens, que la France se distingue surtout en Europe. Vive, ingénieuse et puissante dans le domaine de la réalité, et lorsqu’il s’agit d’atteindre un but défini et prochain, elle n’aime guère à s’aventurer par-delà l’horizon qui borne son regard. ”
“ Il est resté amoureux de la précision, de la netteté, de l’ordre ; il ne s’abandonnera jamais tout entier à ce souffle capricieux de la fantaisie que rien ne modère au-delà du Rhin. C’est pour cela que, même dans ce champ si élargi, il rencontrera encore des limites ; c’est pour cela que certaines formes de l’art ne pourront recevoir de lui qu’une vie artificielle, et qu’il sera conduit souvent à méconnaître les vraies conditions de certains genres exclusivement lyriques. ”
“ Bernardin de Saint-Pierre, Châteaubriand, Mme de Staël, les révolutions de la vie sociale et les efforts de l’école moderne achèvent de modifier le type révéré, et ouvrent à l’imagination française un champ plus vaste avec les bénéfices et les dangers d’une liberté sans limites. ”
“ Le XVIIIe siècle révèle au génie français des voies nouvelles, il fait irruption dans cette société élégante et bien ordonnée qui, tout occupée de causeries charmantes sur Descartes, Port-Royal, sur la métaphysique, la morale et la théologie, soupçonnait à peine l’existence du monde extérieur. ”
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