“ Clopinet fit doubler le pas à son âne, et le tailleur prit sa course en avant. Quand il se vit loin du danger, il s’arrêta terrifié par un bruit formidable, et, se retournant, il vit crouler tout un pan de cette montagne avec un banc de roches énormes qui furent lancées au loin dans la mer, ou elles mêlèrent un effrayant troupeau de vaches blanches au sombre troupeau des vaches noires, leurs devancières. ”
Citations sur “Clopinet”
“ Ayez confiance, lui dit Clopinet quand il put lui faire comprendre quelque chose ; dans un instant, cette roche sera toute découverte, et nous retournerons à pied sec à la côte. J’ai réussi à vous réchauffer un peu ; si vous vous refroidissez à présent, vous mourrez. Tire-à-gauche se soumit, et au bout d’un quart d’heure il était sur le rivage et se séchait à fond, tout en mangeant le pain de Clopinet devant un bon feu d’herbes sèches que ce brave enfant avait allumé sur un ressaut de la dune où la marée ne montait pas. ”
“ Il vit comme les oiseaux pêcheurs étaient adroits et rusés. Il fit comme eux ; mais la marée était brutale, et Clopinet, sans en avoir peur, voyait bien maintenant que les ailes lui manquaient pour sauter par-dessus la vague et qu’il ne suffirait plus de son caprice pour devenir oiseau. ”
“ Alors Clopinet sentit ses ailes se fatiguer, son vol s’appesantir, et il descendit, descendit, sans tomber, mais sans pouvoir s’arrêter, jusqu’au pied de la dune. Dès qu’il toucha la terre, il agita ses bras, et s’imagina que c’était toujours des ailes qui pourraient repartir quand il ne serait plus fatigué. ”
“ Clopinet, en ouvrant les yeux, se crut seul, et regarda autour de lui sans comprendre où il était ; c’était un endroit singulier qu’il n’avait jamais vu et qui ne ressemblait à aucun autre. Il se trouvait comme enfermé dans un creux de gazon épais et rude, qui croissait en grosses touffes sur un terrain inégal, relevé de tous côtés en pointes crochues ; c’étaient les déchirures des grandes marnes grises qui s’étendent, entre Villers et Beuzeval, sur le rivage de la mer et qui la cachent aux regards quand on les suit par le milieu de leur épaisseur. ”
“ Clopinet sentit ses ailes de courage s’ouvrir toutes grandes, grandes comme celles d’un aigle de mer, et il sauta dans la vague furieuse. Il ne sut jamais comment il avait pu ressaisir le tailleur au milieu de l’écume qui l’aveuglait, lutter avec lui, vaincre avec une force surnaturelle la lame énorme qui l’emmenait au large, enfin revenir à la Grosse-Vache et y tomber épuisé sur le corps du naufragé évanoui. Tout cela se passa comme dans un rêve ”
“ Enfin il put aller assez près pour voir que ce poulpe était un homme cramponné au sommet de la Grosse-Vache et donnant des signes non équivoques de détresse ; mais quel homme singulier ! Il était si effroyablement bâti que, malgré l’émotion qu’il éprouvait, Clopinet songea au tailleur grotesque qui avait été la terreur de son enfance. Lui seul pouvait être aussi laid que l’être difforme dont il apercevait la grosse tête et les longs membres étiques à travers ses habits mouillés et collants. Il nagea vers lui, et crut entendre une voix qui lui criait : À moi, à moi ! ”
“ Où sont les jolis vanneaux espiègles qui me criaient aux oreilles, en empruntant la voix du tailleur, dix-huit, dix-huit ? Où sont les courlis dont les douces voix d’enfant m’appelaient dans les nuits sombres, et me faisaient pousser des ailes enchantées, des ailes de courage ? On voit que Clopinet ne croyait plus aux esprits de la nuit. Il n’en était pas plus content pour cela ; il regrettait le temps où il avait cru distinguer les paroles de ses petits amis du ciel noir et du vent d’orage. Le milieu où il se trouvait transplanté ne le portait point au merveilleux. ”
“ Mais chaque jour qui s’écoulait rendait Clopinet moins poltron. Il apprenait à devenir prudent, c’est-à-dire brave avec tranquillité, et à raisonner le danger au lieu de le fuir aveuglément. Il étudia si bien les contours et les anfractuosités de la grande falaise, qu’il monta presque au faîte sans accident. Il fut bien récompensé de sa peine, car il trouva dans un trou quatre beaux œufs verts qu’il mit dans son panier, dont il avait garni le fond avec des algues. Il trouva là aussi de belles plumes, et il en ramassa trois qu’il mit à son bonnet. ”
“ La mer battait le rocher avec tant de force qu’il paraissait trembler, et même Clopinet ne vit plus de rocher ; il vit un gros ourlet d’écume tout autour de lui. La marée était haute, et l’enfant ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Il voulut se sauver du côté par où il était venu, mais il y avait autant d’eau d’un côté que de l’autre, et toutes les roches noires avaient absolument disparu. Le flot montait jusqu’au pied des roches blanches, et semblait vouloir monter encore plus haut. Clopinet essaya de mettre ses jambes dans l’eau pour voir si elle était profonde. ”
George Sand,
les ailes de courage
“ Pendant ce temps-là, les plus jeunes gardaient ou soignaient les vaches et ce n’était jamais le tour de Clopinet d’aller se promener. Il en prit de l’ennui et en devint tout rêveur. Quand il menait paître ses bêtes, au lieu d’inventer quelque amusement, comme de faire des paniers de jonc ou de bâtir des petites maisons avec de la terre et des brins de bois, il regardait les nuages, et surtout les oiseaux voyageurs qui passaient pour aller à la mer ou pour en revenir. — Sont-ils heureux, ceux-là ! se disait-il ; ils ont des ailes et vont où il leur plaît. ”
“ Sans s’en apercevoir, Clopinet avait grandi, il avait le teint hâlé que donne l’air de la mer ; à force de grimper et d’agir, il avait pris de la force, sa jambe faible était devenue aussi bonne que l’autre, il ne boitait plus du tout. Sa figure aussi avait pris un autre air, un regard vif, pénétrant, une expression assurée et sérieuse. Ses habits, mieux faits que ceux que Tire-à-gauche fabriquait de routine aux paysans, lui donnaient aussi meilleure tournure et meilleure mine que par le passé. Laquille en fut frappé tout de suite. ”
“ Un paon de mer n’est pas une chose bien rare. — Clopinet hésita un moment, devint pâle, trembla un peu, réfléchit pour se bien rappeler ; puis tout à coup, saisissant l’oiseau avec beaucoup de délicatesse, mais avec une grande résolution, il lui donna une attitude si vraie et une tournure si fière sans lui gâter une seule plume, que l’apothicaire en fut tout surpris. ”
George Sand,
les ailes de courage
“ Combien donc est-ce que vous donneriez ? dit le tailleur en regardant Clopinet du coin de l’œil, d’un air un peu dédaigneux, comme pour déprécier d’avance la marchandise. Pendant que le paysan et le tailleur discutaient à voix basse les conditions du marché, et se tenaient à deux livres tournois de différence, Clopinet, tout interdit, car jamais il n’avait eu la moindre envie de coudre et de tailler, essayait de regarder tranquillement le patron auquel on était en train de le vendre. C’était un petit homme bossu des deux épaules, louche des deux yeux, boiteux des deux jambes. ”
“ Mourir comme cela tout d’un coup, d’une mort affreuse, lui si jeune et si curieux de la vie, pour avoir voulu porter un secours inutile à un être aussi sournois, aussi méchant et aussi laid que ce tailleur, c’était de la folie. Clopinet hésita un instant, — un instant bien court, car il se fit dans ses oreilles un bruit mélodieux qu’il reconnut aussitôt ; c’était le chant énergique et tendre de ses petits amis les esprits ailés de la mer, et ces voix caressantes lui disaient : — Tes ailes, ouvre tes ailes I nous sommes là ! ”
George Sand,
les ailes de courage
“ Alors Clopinet fut très-étonné d’entendre, dans le calme de la nuit, le mugissement du taureau, le bêlement des chèvres et l’aboiement des chiens à très-peu de distance. Il écouta, et cela se répéta si souvent qu’en fermant les yeux il aurait juré qu’il était dans sa maison et qu’il entendait ses bêtes. Pourtant il était bien dans sa grotte et dans le désert ; comment une habitation et des troupeaux pouvaient-ils se trouver si près de lui ? ”
George Sand,
les ailes de courage
“ Clopinet n’y put résister ; il était peut-être dix heures du soir, et jamais il n’avait veillé si tard. Son lit de roches et de coquillages n’était pas précisément mollet ; mais quand on est bien las, où ne dormirait-on point ? Pendant quelques instants, il fixa ses yeux appesantis sur cette mince nappe argentée qui s’étend mollement sur le sable, qui avance encore au moment où la vague recule déjà, qui est reprise et poussée plus avant quand elle revient. Rien n’est moins effrayant que cette douce et perfide invasion de la marée montante. ”
“ Son frère François lui avait dit ; « Il n’y a pas d’esprits sur la mer, sur la terre je ne dis pas ! » et ses parents croyaient à toute sorte de lutins, bons ou mauvais, qui donnaient la maladie ou la santé à leurs bêtes. Clopinet ne se piquait pas d’en savoir plus long qu’eux. Il n’avait jamais eu affaire à des esprits quelconques avant d’avoir passé la nuit dehors ; mais depuis ce moment là il croyait aux esprits de la mer ; il pouvait donc bien croire à ceux de la terre, et il s’en inquiéta, car il avait lieu de les croire mal disposés pour lui. ”
“ Pour si peu de chose, je ne veux ni te fâcher, ni me fâcher moi-même. — Ce n’était pourtant pas peu de chose. Le curé, qui, pour être moins riche en échantillons, ne laissait pas que d’être plus instruit et plus intelligent que le baron, tenait Clopinet en grande estime, et déclarait que, si M. de Buffon venait à le connaître, il lui ferait faire son chemin. ”
George Sand,
les ailes de courage
“ Non, mon oncle, reprit vivement Clopinet ; si ce sont des oiseaux, des courlis, comme vous les appelez, ils ne pondent pas dans les nuages, et si ce ne sont pas des oiseaux, si ces voix sont celles des esprits, comme j’en suis sûr, ils ne pondent pas du tout. Que leur chant ressemble à celui des courlis, c’est possible ”
George Sand,
les ailes de courage
“ C’était jour de rencontre et de causerie avec les jeunes gars de sa paroisse, parents ou amis. On jouait aux quilles, on dansait quelquefois. Cette cloche qui sonnait, c’était un appel à la vie commune ; Clopinet ne comprenait pas qu’on pût rester seul le dimanche. Qui sait s’il ne rencontrerait pas encore son frère François ? Il eût risqué beaucoup pour avoir des nouvelles de ses parents, il se risqua donc ; le tailleur devait être bien loin du côté d’Honfleur. Il coupa à vol d’oiseau à travers le désert et se trouva bientôt à deux pas au-dessus de Villers. ”
“ Le tailleur crut tout de bon qu’il s’était donné aux lutins, et, tournant les talons, marmottant je ne sais quelles paroles, il reprit le chemin de Villers à toutes jambes. Clopinet, émerveillé de sa victoire, rentra dans le travers de la dune, ramassa ses pains et les porta lestement dans sa grotte. Là, il se parla tout haut à lui-même, car il avait absolument besoin de parler : — C’est fini, dit-il ; je n’aurai plus peur de rien et personne ne m’emmènera jamais où je ne voudrai pas aller. ”
George Sand,
les ailes de courage
“ Il se fit aussi un lit excellent avec des algues que la mer apportait sur le rivage. Enfin il s’imagina de chasser, et, comme il était adroit à lancer des pierres, il abattit, après l’avoir guettée longtemps, une perdrix de mer qu’il voyait courir et jouer sur la grève. C’était un joli oiseau très-gras ; il s’agissait de le faire cuire. Clopinet n’était pas embarrassé pour allumer du feu. ”
“ L’apothicaire, qui ne demandait qu’à vendre ses préparation et à débarrasser son laboratoire des travaux de l’empaillage, songea vitement à faire entrer Clopinet chez M. le baron de Platecôte, le seigneur épris d’ornithologie, pour qui l’enfant travaillait sans que ses talents fussent encore révélés au curé, car le curé, tout en faisant des recherches et des échanges avec le baron, était un peu jaloux de lui et eût essayé d’accaparer Clopinet pour son compte. ”
George Sand,
les ailes de courage
“ Il avait été si assidu au travail que lui confiait le baron et si acharné à s’instruire avec le curé, qu’il ne s’était jamais permis de perdre une heure en promenade pour son plaisir. Il n’avait donc pas revu les Vaches-Noires, et il était impatient de s’assurer de près des ravages que la mer avait dû faire en son absence. On avait parlé chez le baron et chez l’apothicaire d’éboulements considérables ; mais, comme du belvédère, Clopinet avait constaté que les sommets dentelés de la grande falaise existaient toujours, il ne croyait qu’à demi à ce que l’on rapportait. ”
“ Clopinet reconnut tout de suite les pointes dentelées de la grande falaise ; il les vit encore mieux en regardant dans une lunette d’approche, installée sur le belvédère du château, qui était encore plus haut perché que sa chambre. Il distingua avec ravissement les Vaches-Noires montrant leur dos au-dessus des vagues, et, du côté de la campagne, la maison de ses parents, dont le chaume perçait à travers les pommiers aux feuilles jaunies. ”
“ mais Clopinet se tint à lui-même la parole qu’il s’était donnée de ne rien tuer et de ne rien faire tuer pour son service. C’était sa manie, et la science y perdit peut-être quelques échantillons précieux qu’avec moins de scrupule il eût pu se procurer. ”
“ Un jour que l’oncle marin était venu voir la famille et que Clopinet parlait d’aller voir la mer avec lui, si son papa voulait bien le permettre : — Toi ? dit le père Doucy en riant : tais-toi donc ! tu ne sais pas marcher et tu as peur de tout. Ne vous embarrassez jamais de ce gamin-là, beau-frère ! c’est un malingre et un poltron. L’an dernier, il s’est caché tout un jour dans les fagots, parce qu’il a passé un ramoneur un peu barbouillé qu’il a pris pour le diable. Il ne peut pas voir sans crier le tailleur qui vient faire nos habits, parce qu’il est bossu. ”
“ Décidément Clopinet aimait la solitude, car cette journée dans le désert lui fit l’effet d’une récompense après un long exil courageusement supporté. Il refit connaissance avec tout le prolongement des dunes et se mit bien au courant de leur nouvelle disposition. Il revit avec joie ses bonnes Vaches-Noires, toujours couvertes de coquillages ; il se baigna dans la mer avec délices et refit toutes ses anciennes observations sur les oiseaux qui habitaient ce rivage ou qui y campaient en passant. ”
George Sand,
les ailes de courage
“ D’abord ces bruits lui furent agréables, ils adoucissaient l’effroi de la solitude ; mais le dix-huit se fit encore entendre, répété à satiété par plusieurs voix qui partaient de différents côtés ; on aurait dit une bande de tailleurs éparpillés sur les pointes de la dune, qui le menaçaient en se moquant de lui. Clopinet ne put se rendormir ; il attendit le jour sans bouger et n’entendit plus rien. Il sortit de la grotte, regarda partout et ne vit personne. Seulement il y avait beaucoup d’oiseaux de mer et de rivage qui avaient dormi sur le haut des dunes et qui passaient au-dessus de lui. ”
“ On apprend tout en voyageant. Cette belle parole de l’oncle ne persuada pas beaucoup le neveu. Laquille avait fait le tour du monde sans avoir appris à lire, et Clopinet commençait à voir, en causant avec lui, qu’il avait les notions les plus fausses sur les choses les plus simples, comme de croire que certains oiseaux ne mangeaient pas et vivaient de l’air du temps, que d’autres ne se reproduisaient pas et naissaient des anatifes, mollusques à tubercules qui s’attachent à la carène des navires. ”
“ J’en voyais bien voler au-dessus et autour de cette maudite falaise, mais je n’osais point m’y risquer ; quoique je marche et grimpe très-joliment, Dieu ne m’a point donné le courage, et je n’osais ni me risquer tout seul, ni me donner comme toi au diable. — Monsieur le tailleur, dit Clopinet en lui passant sa gourde, buvez un coup ; vous avez besoin d’éclaircir vos idées, car vous êtes un imbécile de croire au diable, et, quand vous prétendez que je me suis donné à lui, je vous déclare, sans vouloir vous offenser, que vous mentez comme un chien. ”
