“ Seul dans sa chambre somptueuse au lit seigneurial tendu de lampas à bandes pourpres, le Nabab veille encore, marche à grands pas, remuant des pensées sinistres. Ce n’est plus son affront de tantôt qui le préoccupe, cet outrage public à la face de trente mille personnes ; ce n’est pas non plus l’injure sanglante que le bey lui a adressée en présence de ses mortels ennemis. ”
Citations sur “Le Nabab”
“ Il n’y avait en ce moment dans le palais qu’un homme aussi heureux que lui, c’était le Nabab. Escorté de ses amis, il tenait, remplissait la grande travée à lui seul, parlant haut, gesticulant, tellement glorieux qu’il en paraissait presque beau comme si, à force de contempler son buste naïvement et longuement, il lui avait pris un peu de cette idéalisation splendide dont l’artiste avait nimbé la vulgarité de son type. ”
“ Comment peut-on en arriver à se brouiller quand on se connaît si bien, quand on a vécu comme deux jumeaux pendus à une maigre et forte nourrice, la misère, partagé son lait aigri et ses rudes caresses ! Ces pensées, longues à analyser, traversaient comme un éclair l’esprit d’Hemerlingue. Presque instinctivement il laissa tomber sa main lourde dans celle que lui tendait le Nabab. Quelque chose d’animal s’émut en eux, plus fort que leur rancune, et ces deux hommes qui, depuis dix ans essayaient de se ruiner, de se déshonorer, se mirent à causer à cœur ouvert. ”
Alphonse Daudet,
Le Nabab
(1877)
“ Percant la foule qui l'entourait, Moëssard, le beau Moëssard, en cravate bleu de ciel, blême et bouffi comme un mal blanc, pincé à la taille dans une fine redingote, voyant que le Nabab, après avoir fait vingt fois le tour de la salle de sculpture, se dirigeait vers la sortie, prit son élan et passant son bras sous le sien : « Vous m'emmenez, vous savez. » ”
“ Et que d’existences entraînées dans cette chute subite, que de fortunes ébranlées par les contrecoups affaiblis du désastre ! Aucune aussi complètement que celle du gros homme, immobile en bas, sur la banquette de la singerie. Pour le Nabab, cette mort, c’était sa mort, la ruine, la fin de tout. Il le sentait si bien qu’en apprenant, à son entrée dans l’hôtel, l’état désespéré du duc, il n’avait eu ni apitoiements ni grimaces d’aucune sorte, seulement le mot féroce de l’égoïsme humain : « Je suis perdu. » ”
“ Recevoir un prince régnant. Les Hemerlingue sont dans une rage. Eux qui avaient si bien manœuvré, le fils à Tunis, le père à Paris, pour mettre le Nabab en défaveur... C’est vrai aussi que quinze millions sont une grosse somme. Et ne dites pas : « Passajon nous en conte. » La personne qui m’a mis au courant de l’histoire a tenu entre ses mains le papier envoyé par le bey dans une enveloppe de soie verte timbrée du sceau royal. Si elle ne l’a pas lu, c’est que ce papier était écrit en lettres arabes, sans quoi elle en aurait pris connaissance comme de toute la correspondance du Nabab. ”
“ Le Nabab admettait ce ramassis à sa table par bonté, par générosité, par faiblesse, par une grande facilité de moeurs, jointe à une ignorance absolue, par un reste de ces mélancolies d'exilé, de ces besoins d'expansion qui lui faisaient accueillir, là-bas, à Tunis, dans son splendide palais du Bardo, tout ce qui débarquait de France, depuis le petit industriel exportant des articles de Paris, jusqu'au fameux pianiste en tournée, jusqu'au consul général. ”
“ C’est le journaliste Moëssard qui vient se faire payer l’article du Messager ; le Nabab saura ce qu’il en coûte pour se faire appeler « bienfaiteur de l’enfance » dans les journaux du matin. C’est le curé de province qui demande des fonds pour reconstruire son église, et prend les chèques d’assaut avec la brutalité d’un Pierre l’Ermite. C’est le vieux Schwalbach s’approchant, le nez dans sa barbe, clignant de l’œil d’un air mystérieux. « Chut !... il a drufé une berle » pour la galerie de monsieur, un Hobbéma qui vient de la collection du duc de Mora. Mais ils sont plusieurs à le guigner. ”
Maistre de La Tour, Histoire d’Ayder-Ali-Khan, Nabab-Bahader
“ Le Nabab nous a requis pour vous prier de lui envoyer cet homme, afin de le faire reconnoître par ceux qui l’ont arrêté, & nous a chargés de vous donner sa parole qu’aussi-tôt qu’il sera certain que celui qui a été arrêté est un homme qui vous appartient, il vous le reverra pour que vous en fassiez ce que vous voudrez. ”
Alphonse Daudet,
Le Nabab
(1877)
“ C'était, à côté du sérail , un harem d'Européennes admirablement monté, pour Son Altesse, par le Nabab qui devait s'y connaître, ayant fait jadis à Paris — avant son départ pour l'Orient — les plus singuliers métiers : marchand de contre-marques, gérant d'un bal de barrière, d'une maison plus mal famée encore. Et les chuchotements se terminaient dans un rire étouffé, le rire lippu des hommes causant entre eux. ”
“ Pendant que ces heureux défilent, d'autres surveillent à l'entour, enragés d'impatience, rongeant leurs ongles jusqu'aux phalanges; car tous sont venus dans la même intention. Depuis le bon Jenkins, qui a ouvert la marche, jusqu'au masseur Cabassu, qui la ferme, tous ramènent le Nabab dans un salon écarté. Mais si loin qu'ils l'entraînent dans cette galerie de pièces de réception, il se trouve quelque glace indiscrète pour refléter la silhouette du maître de la maison et la mimique de son large dos. ”
“ Mais lutter contre la richesse, défendre son bonheur, son honneur, son repos, mal abrités derrière des piles d’écus qui vous croulent dessus et vous écrasent c’est quelque chose de plus hideux, de plus écœurant encore. Jamais aux plus sombres jours de ma détresse, je n’ai eu les peines, les angoisses les insomnies dont la fortune m’a accablé, cette horrible fortune que je hais et qui m’étouffe... On m’appelle le Nabab, dans Paris... Ce n’est pas le Nabab qu’il faudrait dire, mais le Paria, un paria social tendant les bras, tout grands, à une société qui ne veut pas de lui... ”
Alphonse Daudet,
Le Nabab
(1877)
“ Au moins la laideur du Nabab avait pour elle l'énergie, son côté aventurier et canaille, et cette expression de bonté, si bien rendue par l'artiste, qui avait eu le soin de foncer son plâtre d'une couche d'ocre lui donnant presque le ton hâlé et basané du modèle. Les Arabes firent, en le voyant, une exclamation étouffée : « Bou-Saïd. » (le père du bonheur) . C'était le surnom du Nabab à Tunis, comme l'étiquette de sa chance. ”
“ Ignorants comme de jeunes seigneurs du Moyen Age ; à Tunis M. Bompain dirigeait leurs études, mais à Paris, le Nabab, tenant à leur donner le bénéfice d’une éducation parisienne, les avait mis dans le pensionnat le plus « chic », le plus cher, au collège Bourdaloue dirigé par de bons pères qui cherchaient moins à instruire leurs élèves qu’à en faire des hommes du monde bien tenus et bien-pensants, et arrivaient à former de petits monstres gourmés et ridicules, dédaigneux du jeu, absolument ignorants, sans rien de spontané ni d’enfantin, et d’une précocité désespérante. ”
“ J’ai connu le « Vrai Nabab » en 1864. J’occupais alors une position semi-officielle qui m’obligeait à mettre une grande réserve dans mes visites à ce fastueux et accueillant Levantin. Plus tard je fus lié avec un de ses frères mais à ce moment-là le pauvre Nabab se débattait au loin dans des buissons d’épines cruelles et l’on ne le voyait plus à Paris que rarement. Du reste il est bien gênant pour un galant homme de compter ainsi avec les morts et de dire : « Vous vous trompez. Bien que ce fût un hôte aimable, on ne m’a pas souvent vu chez lui. » ”
Alphonse Daudet,
Le Nabab
(1877)
“ Au moment où les haïcks blancs disparaissaient sous le porche, juste à temps pour voir flotter leurs derniers plis, le Nabab faisait son entrée par la porte du milieu. Le matin, il avait reçu la nouvelle : « Élu à une écrasante majorité; » et après un plantureux déjeuner, où l'on avait fortement toasté au nouveau député de la Corse, il venait, avec quelques-uns de ses convives, se montrer, se voir aussi, jouir de toute sa gloire nouvelle. ”
“ Je trouvai nombreuse et joyeuse compagnie autour d’une « marquise » au champagne dont toutes mes nièces, en grande tenue, cheveux bouffants et cravates de ruban rose prenaient très bien leur part malgré des cris, de petites grimaces ravissantes qui ne trompaient personne. Naturellement on parlait du fameux article, un article de Moëssard, à ce qu’il paraît, plein de révélations épouvantables sur toutes sortes de métiers déshonorants qu’aurait faits le Nabab, il y a quinze ou vingt ans, à son premier séjour à Paris. ”
Urbainie Faydit de Terssac, À travers l’Inde en automobile (1907)
“ A travers les portes vitrées de la terrasse de ma chambre, une lumière ardente pénètre, malgré les stores de bois et les « tattis » d'herbes odoriférantes; un oiselet jaune et brun, égaré dans l'immense pièce, voltige en se cognant aux cadres des glaces et des portraits qui garnissent les murs, tendus de soieries. Les ancêtres du Nabab actuel, dessinés par des indigènes, resplendissent de pierreries; leur attitude hautaine et guerrière Nawab Maxim Suraj u-ttowaih respire la force et la domination. ”
“ Ce que je sais de lui, c’est qu’il a une fortune colossale, gagnée à Tunis, au service du bey, un cœur loyal, une âme généreuse, où les idées d’humanité. — À Tunis ?... interrompit le duc fort peu sentimental et humanitaire de sa nature... Alors, pourquoi ce nom de Nabab ? — Bah ! les Parisiens n’y regardent pas de si près... Pour eux, tout riche étranger est un nabab, n’importe d’où il vienne !... ”
“ Toutes les craintes s’évanouissent devant le mot à la mode en ce moment dans tous les conseils d’administration, dans toutes les réunions d’actionnaires, à la Bourse, sur les boulevards et partout : « Le Nabab est dans l’affaire... » C’est-à-dire l’or déborde, les pires combinazione sont excellentes... Il est si riche cet homme-là ! Riche à un point qu’on ne peut pas croire. Est-ce qu’il ne vient pas de prêter de la main à la main quinze millions au bey de Tunis... Je dis bien, quinze millions... ”
Paul Féval, Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille
“ L’un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait entre ses lèvres le bout d’ambre d’une longue pipe indienne. Les Anglais appellent nababs une sorte d’aventuriers, enrichis dans l’Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la plupart du temps princières, qu’ils dépensent selon les mœurs asiatiques. Notre inconnu n’était en réalité qu’un nabab ; mais les bonnes gens de la côte l’auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne. ”
Édouard Chevalier, Histoire de la marine française pendant la guerre de l'indépendance américaine… (1877)
“ Le nabab me témoigne autant de confiance que de considération, et j'emploie toute celle qu'il parait avoir en moi pour le persuader de l'arrivée des renforts, et qu'on ne fera pas la paix sans l'y comprendre, afin de l'empêcher de faire la sienne. Tous ses gens le désirent ; ils sont ennuyés de faire la guerre dans un pays où il n'y a plus rien à prendre. Les Anglais, qui voient combien leur position est critique, sèment l'argent dans le Durbar, de sorte qu'il est le seul qui veuille la guerre. ”
Alfred Martineau,
Mémoire sur quelques affaires de l’Empire Mogol
“ J’allois exactement tous les matins au dorbar et je sortois toujours avec les réponses les plus favorables. Le nabab donnoit devant moi les ordres les plus formels, enfin je comptois sur un prompt et puissant secours. Le nabab écrivit plusieurs lettres tant à l’amiral qu’au colonel Clive pour les engager à ne point nous attaquer. ”
“ Comme il se retournait dans sa peur d’être suivi, les hautes et robustes épaules du Nabab apparurent à l’entrée de l’allée. Impossible au poussah de se faufiler dans l’étroit écart des tombes si serrées que la place y manque aux agenouillements. ”
François-Antoine Herman, Histoire de la rivalité des Français et des Anglais dans l'Inde… (1847)
“ Nous avons laissé, dans notre chapitre IV, le Nabab d'Arkot occupé à défendre péniblement quelques restes de sa. puissance contre la politique envahissante du conseil de Madras. Chaque épisode de cette lutte était une nouvelle défaite. Une grande partie du Karnatic était -en rébellion ouverte contre l'autorité de Mohamed. Déjà les Anglais avaient soumis le gouverneur de Vellore et traité avec le Radjah de Tandjaore. Plusieurs Poligars et Killidars résistaient encore, et le Nabab, également affaibli par la guerre et par l'alliance Anglaise, se voyait dans l'impossibilité de les réduire. ”
Jean Law de Lauriston,
État politique de l'Inde en 1777
(1913)
“ Lorsque les Anglais furent chassés du Bengale par le nabab Souradja-doula, je me souviens qu'un ou deux mois après leur fuite, il y eut de la part des sarkars et des gros marchands, les plus fortes représentations répétées souvent au nabab pour l'engager à les rappeler et finir cette affaire à l'amiable. Elles étaient fondées sur ce que par l'absence de cette nation qui faisait le plus de commerce, qui apportait le plus d'argent, les provinces du soubab souffraient beaucoup. ”
Alphonse Daudet,
Le Nabab
(1877)
“ Tout à coup la porte s'ouvrit à deux battants : « Son Excellence M. le duc de Mora. » Un long frémissement l'accueillit, une curiosité respectueuse, rangée sur deux haies, au lieu de la presse brutale qui s'était jetée sur les pas du Nabab. Nul mieux que lui ne savait se présenter dans le monde, traverser un salon gravement, monter en souriant à la tribune, donner du sérieux aux choses futiles, traiter légèrement les choses graves ; c'était le résumé de son attitude dans la vie, une distinction paradoxale. ”
Alfred Martineau,
Mémoire sur quelques affaires de l’Empire Mogol
“ La puissance du nabab donnait seule quelque sécurité aux Européens. Le nabab était alors Aliverdi khan, âgé d’un peu plus de 70 ans. Aliverdi était arrivé au pouvoir dans d’assez singulières conditions, comme c’était l’usage dans l’Inde. Au temps où Murshid Kouli khan (nommé encore Jaffer khan) était nabab de Bengale [14] , il maria sa fille unique à un nommé Sujah khan, qu’il avait chargé pour son compte du gouvernement d’Orissa. Sujah khan avait à Bourhampor, dans le Décan, un parent pauvre nommé Mirza Mohammed ; ce Mirza avait deux fils, Hadji Ahmed et Mirza Mohammed Ali. ”
“ L’autre, gentilhomme de race, mondain, l’élégance même, aisé dans ses moindres gestes fort rares d’ailleurs, laissant tomber négligemment des phrases inachevées éclairant d’un demi-sourire la gravité de son visage cachant sous une politesse imperturbable le grand mépris qu’il avait des hommes et des femmes, et c’est de ce mépris surtout que sa force était faite... Dans un salon américain, l’antithèse eût été moins choquante. Les millions du Nabab auraient rétabli l’équilibre et fait même pencher le plateau de son côté. ”
“ Mais il lui sembla doux d’être plaint par Aline, de sentir l’apitoiement de cette voix plus tendre, de ce bras qui s’appuyait davantage. Comme les enfants qui font les malades pour la joie des câlineries maternelles, il laissa la consolatrice s’ingénier autour de son chagrin, lui parler de ses frères, du Nabab, et du prochain voyage à Tunis, un beau pays, disait-on. « Il faudra nous écrire souvent, et de longues lettres, sur les curiosités de la route, l’endroit que vous habiterez... Car on voit mieux ceux qui sont loin quand on peut se figurer le milieu où ils vivent. » ”
“ Après la salle des Pas-Perdus, elle traversa une grande antichambre en rotonde où des laquais respectueusement rangés faisaient un soubassement vivant et chamarré à la haute muraille nue. De là on voyait, à travers les portes vitrées, la grille du dehors, la foule attroupée et parmi d’autres voitures le carrosse du Nabab qui attendait. La paysanne en passant reconnut dans un groupe son énorme voisin de tribune avec l’homme blême à lunettes qui avait tonné contre son fils et recevait pour son discours toutes sortes de félicitations et de poignées de main. ”
