“ Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui n’eût peut-être pas entendu le canon, mais qui, au léger grincement des bottes de son maître, se leva et se trouva lucide comme par une commotion électrique. — Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue. Le cosaque le suivit au salon. — Regarde cette fille, dit Mourzakine en soulevant le chapiteau de la lampe pour qu’il pût distinguer les traits de Francia ; la connais-tu ? — Oui, mon petit père, répondit Mozdar ; c’est celle qui a fait cabrer ton cheval noir. ”
Citations sur “Mourzakine”
“ Richement, non ! pensa Mourzakine, puisqu’elle demeure dans un taudis et repasse ses nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette jolie petite figure chiffonnée ? Mourzakine pensait plus volontiers en français qu’en russe, surtout depuis qu’il était en France ; c’est ce qui fait qu’il pensait souvent de travers, faute de bien approprier les mots aux idées. Figure chiffonnée était un mot du temps, qui s’appliquait alors à une petite laideur agréable ou agaçante. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Francia s’assit sur une chaise et regarda Mourzakine. Comme il était calme ! Comme il l’avait oubliée ! Combien peu de chose elle était pour lui ! Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne se souciait presque plus de son petit oiseau bleu. Il le laissait au puissant Ogokskoï, il n’osait pas le lui disputer ; il essaierait, quand il aurait bien dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication ; peut-être même ne l’essaierait-il pas du tout ! Francia mesura l’abîme où elle était tombée. La fièvre faisait claquer ses dents. Elle sentait son cœur aussi glacé que ses membres. ”
“ Mourzakine lutta comme on peut lutter contre le pouvoir absolu. — Non, cher oncle, dit-il en affectant une gaîté qu’il était loin de ressentir, je vous en prie, ne la voyez pas. Vous êtes un rival trop dangereux ; vous m’avez mis au plus mal avec la belle marquise, laissez-moi ce petit échantillon de Paris, qui n’est vraiment pas digne de vous. — Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le comte, tu n’as rien à craindre. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Mourzakine vit qu’il l’avait à demi persuadée et, lui prenant les deux mains dans une des siennes, il voulut lui ôter son petit châle bleu qu’elle tenait serré autour de sa taille, habitude qu’elle avait prise depuis qu’elle possédait ce précieux tissu français imprimé, qui valait bien dix francs. — Ne m’abîmez pas mon châle ! s’écria-t-elle naïvement, je n’ai que celui-là. — Il est affreux ! dit Mourzakine en le lui arrachant. Je te donnerai un vrai cachemire de l’Inde ; quelle jolie petite taille tu as ! Tu es menue, mais faite au tour, ma belle, comme ta mère, absolument ! ”
“ Tu la plaideras bien tout seul ! — Non ! auprès de notre père. — Le père a bien le temps de s’occuper de toi ! Il est en train de faire un roi de France ! Fais-toi oublier, c’est le mieux ! Tu es bien ici, restes-y longtemps. Mourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu à Ogokskoï, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrâce de son oncle, celle du maître par conséquent, — à moins que la marquise ...; mais cela n’était point à supposer, et Mourzakine était déjà assez épris d’elle pour ne pas s’arrêter volontiers à une pareille hypothèse. ”
“ Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba dans ses bras en pleurant. — Non ! dit-elle, ce n’est pas possible qu’un homme si bon et si généreux ait jamais tué une femme ! Cette marquise m’a trompée ! ”
“ Quand il demanda à la jeune fille si c’était Mourzakine qui l’avait détournée du suicide, elle essaya en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent à s’embrouiller. Tantôt il lui semblait que le prince avait pris le poignard et s’était tué lui-même, et tantôt qu’il l’en avait frappée. — Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout cela c’est mon délire qui commençait, car il ne m’a pas frappée, je n’ai pas de blessure, et il m’aime trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même, c’est encore un rêve que je faisais, car il est vivant. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant Valentin procédait à l’installation de sa maîtresse dans les conditions les plus favorables à leurs secrets rapports ? Il était en train d’endormir les soupçons de son oncle. Ogokskoï avait revu madame de Thièvre à l’Opéra dans tout l’éclat de sa plantureuse beauté, il avait été la saluer dans sa loge : elle avait été charmante pour lui. Sérieusement épris d’elle, il était résolu à ne rien épargner pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans renoncer à la belle Française, voulait paraître céder le pas à l’oncle dont il dépendait absolument. ”
“ Francia restait muette. Ogokskoï crut qu’elle mourait d’envie d’accepter, et, pour hâter sa résolution, il l’entoura de ses bras athlétiques. Elle eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé son poignard ; elle le sortit adroitement de sa ceinture, où elle l’avait passé en le couvrant de son châle. — Ne me touchez pas, dit-elle à Ogokskoï ; je ne suis pas si méprisable et si faible que vous croyez. ”
“ Mourzakine essaya d’obéir, il ne put le faire ; il se sentit comme paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge, et, laissant la porte ouverte pour y faire pénétrer la lumière du couloir, il regarda très attentivement Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d’un instant, il revint à son neveu en disant : — Tu m’as trompé, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux savoir à présent si elle a de l’esprit. Va-t’en là-haut saluer M. et Mme de Thièvre. ”
“ Et après ce muet entretien avec sa pensée, Mourzakine se rappela qu’il avait laissé la marquise en tête-à-tête avec son oncle. — Arrivez donc, mon cousin, s’écria-t-elle en le voyant revenir. Venez me protéger. On est en grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d’une galanterie vraiment pressante. Ah ! les Russes ! Je ne savais pas, moi, qu’il fallait en avoir peur. Tout cela, débité avec l’aplomb d’une femme qui n’en pense pas un mot, porta différemment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement, le vieux une raillerie amère. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ La bonne Francia n’était pas vindicative, mais une femme aime toujours à entendre rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les disculpe mieux qu’un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l’un ni de l’autre, et peut-être se persuada-t-il qu’il disait la vérité. — Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut réussi à lui arracher un sourire, tu t’es ennuyée d’être seule, tu as eu des idées noires, je ne veux pas que tu sois malade ; achève de t’habiller, nous allons sortir en voiture. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Quel contraste avec les peuples qui, n’ayant pas le droit de parler, perdent le besoin de penser ! Paris est le temple de vérité où l’on pense tout haut et où l’on s’apprend les uns aux autres ce que l’on doit penser de tout. Mourzakine était émerveillé et se demandait presque s’il n’avait pas mis la main sur une nature d’exception. Il était tenté de le croire, surtout en voyant la bonté de cœur qui caractérisait Francia. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ C’est M. Dessoles qui vient de me l’apprendre. Ordonnez qu’on nous fasse vite déjeûner ; nous nous réunissons à midi pour rédiger et porter une adresse à l’empereur de Russie. Il faut bien formuler ce que l’on désire, et l’appel au retour des Bourbons n’a encore eu lieu qu’en petit comité. Prince Mourzakine, vous devez avoir une grande influence à la cour du gzar, vous parlerez pour nous, pour notre roi légitime ! — Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, répondit madame de Thièvre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Qui sait si le prince n’était pas innocent ? Le comte avait peut-être tout inventé pour la perdre. C’était sans doute un homme indigne, infâme, puisqu’il avait voulu lui faire violence. Sans doute aussi Mourzakine le savait capable de tout, puisqu’il avait donné à Francia une arme pour se défendre. Ce poignard en disait beaucoup. Le prince n’avait pas voulu livrer sa maîtresse, puisqu’il avait fait cette action qui signifiait : tue-le, plutôt que de céder. Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne fût-ce que pour mourir avec moins de haine dans le cœur et de honte sur la tête. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Mourzakine n'était pas riche. Il n'était pas certain de n'être pas brouillé avec son oncle; mais il n'osa pas dire à Martin de marchander, et, une heure après, le valet revint lui apporter la clef de son nouvel appartement en lui disant:—Tout sera prêt demain soir. Votre Excellence y trouvera ses malles, son cosaque, ses chevaux, une voiture fort élégante qui est mise à sa disposition pour les visites; en outre mon ami Valentin, valet de chambre du propriétaire, sera à ses ordres à toute heure de jour et de nuit.—Le tout pour... combien d'argent? dit Mourzakine avec un peu d'inquiétude. ”
“ Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier. — Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s’y oppose pas. — Bon ! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces cocos-là. — Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je n’ai point affaire à messieurs les laquais. — Diable ! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans le jardin. ”
“ Théodore n’était donc plus dans les mains des Russes, et sa sœur pouvait se tranquilliser. — Ah ! s’écria-t-elle en joignant les mains, il est sauvé ! Vous êtes le bon Dieu, vous, et je vous remercie ! Mourzakine, en lui traduisant le rapport du cosaque, s’était attribué le mérite du résultat, en se gardant bien de dire que son ordre était arrivé après coup. Elle baisa les mains du prince, reprit son châle, et voulut partir. — C’est impossible, répondit-il en refermant la porte sur le nez de Mozdar sans lui donner aucun ordre. Il te faut une voiture. Je t’en envoie chercher une. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Autour de lui, quelques personnes se dirent tout bas que le comte Ogokskoï, jaloux de la jeunesse et de la beauté de son neveu, s’était trouvé en rivalité auprès de certaine marquise et s’était fait débarrasser de lui. L’affaire n’eut pas d’autre suite. Il n’y eut pas un des Russes logés ou campés à l’hôtel Talleyrand qui ne fît à Diomède Mourzakine cette oraison funèbre qui manque de nouveauté, mais qui a le mérite d’être courte : — Pauvre garçon ! si jeune ! L’enterrement ne se fit pas avec une grande solennité militaire. Le suicide est toujours et partout une sorte de dégradation. ”
George Sand,
Un bienfait n’est jamais perdu
“ Je t’en envoie chercher une. — Ce sera bien long, mon prince ; dans ce quartier-ci, à deux heures du matin, on n’en trouvera pas. — Eh bien ! je te reconduirai moi-même à pied ; mais rien ne presse. Il faut que tu me jures de quitter ton sot amant. — Non, je ne veux pas vous jurer ça. Je n’ai jamais quitté une personne par préférence pour une autre ; je ne me dégage que quand on m’y oblige absolument, et je n’en suis pas là avec Guzman. — Guzman ! s’écria Mourzakine en éclatant de rire, il s’appelle Guzman ? — Est-ce que ce n’est pas un joli nom ? dit Francia interdite. ”
“ Elle y cacha le poignard persan, et reprit sa course jusqu’à l’hôtel de Thièvre, où elle voulait passer avant de se rendre au pavillon. Il était trois heures du matin lorsqu’elle y arriva. Une voiture en sortait, et se dirigeait vers la grille du jardin où le pavillon était situé. Elle suivit cette voiture, qui allait vite ; elle la suivit avec la puissance exceptionnelle que donne la surexcitation : elle arriva en même temps que Mourzakine en descendait. ”
“ Il te connaît et il t’aime. C’est pour te préserver d’eux qu’il t’éloigne. Ne reparais pas de quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures. — Je n’en sais rien encore, répondit le jeune homme avec une résignation fataliste, Dieu y pourvoira ! Il avait à peine prononcé ces mots qu’un jockey de bonne mine se présenta, et lui remit le message suivant : « La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir qu’elle est par alliance parente du prince Mourzakine ; elle me charge de l’inviter à venir prendre son gîte à l’hôtel de Thièvre, et je joins mes instances aux siennes. » ”
“ Partons ! dit Francia en prenant le bras de son frère. Tu vois comme le prince est bon ; il nous sauve la vie et l’honneur ! Dodore, étourdi, se laissa emmener. Sa morale était de trop fraîche date pour résister davantage. Ils évitèrent de passer devant l’estaminet, bien que le cœur de Francia se serrât à l’idée de quitter ainsi son vieux ami ; mais il l’eût peut-être retenue de force. Ils trouvèrent le fiacre, qui les conduisit au faubourg Saint-Germain ; Mozdar les reçut et les fit monter dans le pavillon occupé par Mourzakine. ”
“ Nous observons aussi, chez Mouraçaki, une élévation d’idées et de sentiments, une douceur de caractère, une indulgence surtout qu’ignorèrent toujours les victimes de Sei Shônagon, moqueuse, provocante, inexorable à toute sottise qui passait, vaniteuse à l’excès de cette merveilleuse présence d’esprit qui étonnait son entourage, mais dont elle tirait trop souvent des traits blessants pour les plus estimables dignitaires de la cour. Il est toujours bon de faire de l’esprit, excepté sur le dos des autres ; or Sei Shônagon trouvait un certain plaisir à ennuyer son prochain. ”
Anonyme, Les Mille et Une Nuits
“ Et si le roi des Génies, ajouta Mobarec, vous demande quelle grâce vous voulez qu’il vous accorde, vous lui répondrez : « Sire, c’est la neuvième statue que je vous supplie très-humblement de me donner. » Mobarec, après avoir instruit de la sorte le prince Zeyn, commença de faire des conjurations. Aussitôt leurs yeux furent frappés d’un long éclair qui fut suivi d’un coup de tonnerre. Toute l’isle se couvrit d’épaisses ténèbres ; il s’éleva un vent furieux ; l’on entendit ensuite un cri épouvantable ”
Joseph-Arthur de Gobineau,
Nouvelles asiatiques
“ Depuis lors, huit meurtres s’étaient accomplis entre les deux maisons, et les derniers avaient eu pour victimes un oncle et un cousin germain du héros de cette histoire. Les Mouradzyys étaient puissants et riches ; il y avait danger imminent de voir la famille périr tout entière sous la colère de ces terribles ennemis, et Mohsèn n’imaginait rien moins que de s’attaquer immédiatement à Abdallah Mouradzyy, lui-même ; un des lieutenants du prince de Kandahar et de le tuer ; action qui ferait, dès l’abord, connaître la grandeur de son courage et ne pourrait manquer de rendre son nom redoutable. ”
Anonyme, Le Livre des mille nuits et une nuit
“ Et les Trois Îles sont situées dans un pays dont le seuil est interdit au commun des hommes. Toutefois je puis t’y conduire, car je connais la formule qu’il faut prononcer pour y pénétrer. » Et le prince Zein répondit : « Je suis prêt à affronter tous les périls, pour acquérir cette merveilleuse adolescente de diamant, car rien n’arrivera que ce qui doit arriver. Et me voici avec tout mon courage gonflant ma poitrine, pour aller trouver le Vieillard des Trois Îles ! » Alors, Moubarak ordonna aux esclaves de tenir toutes choses prêtes pour le départ. ”
Voyage illustré dans les deux-mondes… (1862)
“ Mourzouk est une vraie image de l'enfer : l'enfer est chaud et ce pays est brûlant; les damnés de l'enfer sont noirs, et les gens de ce pays sont aussi noirs qu'eux ; l'enfer a sept portes, et Mourzouk aussi a sept portes. Que diable voulez-vous qu'on fasse dans un pays où tout est pareil à l'enfer! ”
Anonyme, Le Livre des mille nuits et une nuit
“ Lorsque le prince Zein, grâce au miroir magique, eut ainsi trouvé l’adolescente qu’il cherchait, il chargea Moubarak d’aller faire immédiatement la demande de mariage. Et Moubarak, accompagné d’Abou-Bekr le derviche, alla aussitôt chez le cheikh des derviches, lui fit part de la demande du prince, et prit son consentement. Et il le conduisit au palais ; et on envoya chercher le kâdi et les témoins ; et l’on fit le contrat de mariage. Et l’on célébra les noces avec une pompe extraordinaire ; et Zein donna de grands festins et fit de grandes largesses aux pauvres du quartier. ”
