“ Au coin de la rue d’Anjou, il se retourna une dernière fois ; sa figure maigre et ridée exprimait une véritable détresse. Il tourna l’angle, Rodach le perdit de vue un instant et pressa le pas. Mais les vieux cerfs qui n’ont plus de jarrets savent au moins donner le change. Quand Rodach tourna l’angle à son tour, le petit vieillard avait complètement disparu. La rue, sans être déserte, n’avait point de foule qui pût gêner le regard ; le baron jeta les yeux de tous côtés, et ne découvrit point l’issue par où le mystérieux vieillard avait pu s’évanouir. ”
Citations sur “Rodach”
“ Rodach respira longuement. — Depuis quelques heures que je suis à Paris, dit-il, Dieu semble me conduire par la main. Ami Hans, je crois que notre étoile n’est pas tombée du ciel pour toujours. — Grisier ! répétait le marchand d’habits ; — c’est bien ce nom-là... j’en suis sûr ! — L’enfant sera sauvé, reprit Rodach ; — si c’est lui que nous cherchons, le ciel en soit loué à genoux ! si c’est un étranger, tant mieux pour lui ! ”
“ Le baron de Rodach se pencha et mit un baiser sur le front de la jeune fille, qui devint plus pâle et qui chancela, comme si tout son sang s’était retiré vers son cœur, au contact de cette bouche redoutée. Rodach entra dans la chambre de Hans. Gertraud alla s’asseoir dans un coin, où elle demeura muette et comme pétrifiée. À la vue de Rodach, Hans Dorn se leva, respectueux et empressé ; le baron prit le siège où Franz s’asseyait naguère ; le marchand d’habits se tint debout devant lui. ”
“ Je m’appelle le baron de Rodach, si tu ne me connais pas. — Comment, je ne vous connais pas !... s’écria l’ancien chasseur de Bluthaupt. — Je suis le baron de Rodach, te dis-je, et il ne faut point que tes nouveaux maîtres puissent soupçonner mon véritable nom... Tu as mon secret ; es-tu capable de le garder ? Klaus mit sa main sur son cœur. — Je suis capable de faire tout ce que vous ordonnerez, gracieux seigneur, répondit-il. Non, oh ! non, sur ma foi d’Allemand ! je n’ai oublié ni vous, ni votre noble père... Je suis un pauvre homme, et je loue mon travail à qui veut le payer... ”
“ Rodach s’engagea dans cette boue qui sépare deux longues lignes de guinguettes empoisonnées et de garnis obscènes. Il se rendait chez Verdier, le champion vaillant de la maison de Geldberg. Verdier était seul dans son taudis, au cinquième étage. S’il attendait une visite, ce n’était certes point celle de M. le baron de Rodach. Verdier vivait au jour le jour, comme tous ses pareils ; il était joueur, il était buveur ; son état normal était de n’avoir ni sou ni maille. La blessure qui le clouait sur son grabat le surprenait à l’une de ces heures de dénûment absolu, bien communes dans sa vie. ”
“ Une figure jaune et ridée, ensevelie sous l’énorme visière en abat-jour d’une casquette de peau, se montra, puis un corps étique, emmitouflé dans une houppelande pelée que recouvrait un manteau court. Rodach n’eut besoin que d’un coup d’œil pour reconnaître ce vieillard à la tournure bizarre qui lui était apparu, la veille, dans le corridor, au moment où il sortait de la chambre de Lia. Cette fois, comme l’autre, le vieillard surgissait avec une sorte de mystère. Il y avait bien une porte, mais Rodach ne l’avait point remarquée. ”
“ À tout cela, Rodach n’opposait que froideur et silence ; il laissait le vieillard s’épuiser en efforts infructueux, en protestations tôt démenties, en feintes, en promesses, en prières et même en menaces. Car la raison du pauvre Araby fléchissait et chancelait tout aussi bien que son corps. La pensée de se dépouiller, jointe au choc moral qu’il avait ressenti à la vue du baron, mettait par trop de trouble dans son intelligence usée ; il se laissait aller tantôt à des frayeurs folles, tantôt à de puériles colères. ”
“ Rodach voyait sa casquette de peau tourner à demi à droite, puis à gauche. Le vieillard n’osait pas. Il attendit un coude de la route pour lancer un rapide coup d’œil sur la route parcourue. Il vit ce qu’il craignait de voir ; la grande taille du baron qui se dressait au milieu du passage solitaire. ”
“ Mais, sous cette voix suave et derrière ce sourire, une volonté si impitoyable se faisait jour, que le baron ne put s’empêcher de tressaillir. Rodach ne connaissait pas madame de Laurens si intimement qu’elle pouvait le croire elle-même, mais il la jugeait à ce premier contact ; il devinait l’énergie virile qui se cachait sous ces grâces mignones. Cette femme l’effrayait bien plus que Reinhold et Mira : c’était l’ennemi le plus redoutable entre tous ceux qui voulaient le sang de Franz. ”
“ Hans ouvrait de grands yeux et regardait la cassette, comme si c’eût été un objet surnaturel. — Je crois en vous, ami Dorn, continua le baron de Rodach, sans cesser de le regarder en face : — si je connaissais au monde un homme plus fidèle et plus dévoué que vous, j’irais le trouver pour lui confier mon trésor. ”
“ Son œil interrogea les traits du baron à la dérobée. Rodach semblait rêver. Petite le contempla durant un instant, faisant pour ainsi dire une comparaison rapide entre sa force, à elle, et la puissance de cet homme, qui osait lui dire : Je sais tous vos secrets... ”
“ Le marchand d’habits hocha la tête d’un air de répugnance. — Ce serait une démarche vaine, dit-il ; Araby ne prête que sur gagea et joue la pauvreté, comme tous ses pareils. — Vous ne m’avez pas répondu !... interrompit Rodach. — C’est que j’ai bien peu de chose à répondre... À peine ai-je entrevu par hasard un coin de son visage jaune et ridé sous la grande visière de sa casquette... — Une casquette de peau ? interrompit encore Rodach, dont la curiosité devenait inexplicable pour le marchand d’habits. ”
“ Rodach essaya de voir ; il n’aperçut qu’un morceau de fourrure pelée se balançant à la hauteur des têtes et glissant vers le bâtiment de la Rotonde. Hans poursuivait : — C’est le grand banquier du temple !... il achète les hardes volées et prête de l’argent à dix pour cent par semaine... C’est Araby, l’usurier. — J’ai entendu parler de lui plus d’une fois, répliqua Rodach, dont le regard se dirigeait toujours du côté de la Rotonde. Ce nom d’Araby doit être un sobriquet ? — On n’en sait rien... Depuis le premier jour où son trou s’est ouvert, je l’entends appeler ainsi. ”
“ Petite serra fortement le bras de Rodach et poussa un soupir de commande, tandis que son regard se dirigeait vers les nouveaux arrivants. L’œil de Rodach prit la même direction. — Serait-ce lui ? demanda-t-il. — C’est lui ! répondit Sara comme à regret. — Lequel ? — Le plus petit. — Mais c’est un enfant ! Sara eut peur que Rodach ne se fît des scrupules. — Un enfant qui vaut un homme, répliqua-t-elle, et qui a tué en duel, ce matin même, une des plus fortes lames de Paris ! — Peste ! fit Rodach qui ne put s’empêcher de sourire en songeant au pauvre Verdier ; eh bien ! ”
“ Rodach la contempla durant une seconde en silence ; son regard s’adoucit ; elle était si belle ! — Quoi qu’il arrive, reprit-il, je vous aimerai toujours. Lia ne comprenait point, mais elle eut un sourire au travers de ses pleurs, parce qu’Otto lui promettait de l’aimer. Le son d’une grosse cloche retentit tout auprès d’eux dans le jardin ; Lia se leva en sursaut. — C’est le dîner, dit-elle, si je tarde, on va peut-être venir... Rodach se mit sur ses pieds à son tour. Il était comme un homme ivre ; le coup qui venait de le frapper l’avait touché en plein cœur. ”
“ Rien ! En désespoir de cause, Rodach rebroussa chemin vers l’hôtel de Geldberg. Mais au bout de quelques pas, il se ravisa, et sa montre consultée, lui rappela une tâche nouvelle. Précisément à l’endroit où il s’était arrêté naguère, stationnait une citadine dont les stores étaient baissés ; les chevaux abandonnés à eux-mêmes, prenaient leur repas dans de longs sacs de toile. Rodach chercha des yeux le cocher absent et mit la main sur la poignée de la portière. ”
“ Le pauvre chevalier de Reinhold aurait mieux aimé avoir cinq cents procès qu’un seul duel. Aussi, à voir le baron de Rodach accepter si aisément ses ouvertures, il ne se sentait pas de joie. C’était là un succès ! le baron allait affronter la bataille à sa place, et lui retirer les marrons du feu. — Quel digne homme que ce M. de Rodach ! ”
“ Rodach s’élança pour la secourir. Durant une minute entière, il la tint entre ses bras. Reinhold ne bougeait point. Quand la vieille femme eut repris un peu de force, Rodach se pencha à son oreille. — Vous êtes madame Regnault ? dit-il tout bas. Elle fit un signe affirmatif. — Pauvre mère !... murmura le baron, dont le regard s’émut de pitié. — Monsieur le chevalier, reprit-il à voix haute en regagnant le milieu de l’antichambre, — je ne permettrai pas que vous me reconduisiez plus loin... Voici une pauvre dame qui voudrait vous parler en particulier... Je vous laisse avec elle. ”
“ Rodach en savait plus d’un, et malgré lui sa parole se teignait d’amertume, parce qu’il songeait à son entretien avec le docteur José Mira. Le docteur lui avait dit bien des choses. — Et quel est donc cet homme ? demanda Petite sans lever les yeux. — Vous le devinez, Madame, répliqua le baron, puisque vous me voyez venu d’Allemagne pour vous retrouver... Petite eut besoin de toute sa force pour ne point laisser échapper son triomphe. Son cœur bondissait ; sa détresse se changeait pour elle en victoire. Encore un esclave ! ”
“ Abel ouvrit de grands yeux, et les deux autres associés laissèrent échapper une exclamation étouffée. — Le Madgyar Yanos Georgyi viendra ensuite, poursuivit Rodach dont la froideur semblait aller croissant ; — après le Madgyar, ils auront accompli juste la moitié de leur lâche. Le chevalier faisait des efforts désespérés pour garder son sourire. Mira était immobile et glacé comme un bloc de pierre. — Le reste se fera, continua Rodach, à moins que la mort n’arrête les bâtards en chemin... En procédant par rang d’âge ils commenceront par Moïse de Geldberg... ”
“ Rodach avait sa main sur la traite dépliée ; il attendait. Au bout de deux ou trois secondes, le guichet se ferma définitivement, et presque aussitôt après de gros verrous grincèrent de l’autre côté de la cloison La porte étroite qui servait d’entrée au bonhomme Araby s’ouvrit avec lenteur. Le vieillard se montra sur le seuil, accroché des deux mains aux côtés de la porte. ”
“ Et pourtant, parmi tous ces cœurs révoltés contre le ciel, il n’y en eut pas un qui ne frémît d’une terreur superstitieuse au nom, tout à coup prononcé, du baron de Rodach. L’incrédulité, du reste, n’exclut point la superstition, et personne ne tremble si volontiers qu’un esprit fort. ”
“ Le baron Rodach était tout oreilles, et son visage exprimait une inquiiétude soudainement venue. — Est-ce que la maison serait moins solide qu’autrefois ? se disait-il. — C’était le bon système, reprit dans l’autre chambre le brave homme qu’on avait appelé M. Moreau ; — en ce temps-là, grâce à lui, notre caisse était toujours pleine... et Dieu sait qu’à présent, il n’en est pas de plus creuse dans tout Paris ! La basse-taille péninsulaire toussa. La voix flûtée et l’accent allemand grommelèrent des paroles que le baron n’entendit point. ”
“ En écoutant les détails donnés par le marchand d’habits, le baron de Rodach avait souri involontairement. Il se représentait avec une sorte de complaisance paternelle ce bel enfant, étourdi comme son âge, et tout prêt à jeter son dernier louis pour une nuit de folie. Mais, au mot de combat, son front se rembrunit tout à coup. La fierté de son regard s’adoucit jusqu’à peindre la sollicitude la plus tendre. — Un duel ! murmura-t-il, si jeune !... Et avait-il l’air effrayé ? — Du duel ! à peu près autant que du bal ! répliqua Hans. ”
“ Le vieillard se sentait mourir. — Va-t’en ! dit-il d’une voix épuisée, ne pouvant plus supporter les tortures de cette séparation. Rodach obéit en silence. Au moment où il ouvrait la porte de l’antichambre, une bouffée de vent s’engouffra dans le bureau et poussa celle du magasin, découvrant ainsi la petite Galifarde aux écoutes. ”
“ Verdier parut attendre que le baron s’expliquât davantage. L’effort qu’il venait de faire le lassait ; la réaction arrivait après cet élan de fièvre, et il se sentait retomber, plus épuisé que jamais. — J’étais avec monsieur de Reinhold quand votre lettre est venue, reprit Rodach. ”
“ L’idée du baron de Rodach fut réalisée à peu de choses près, bien qu’il n’y eût point mis la main. Franz fit de l’effet parmi le monde brillant, rassemblé à Geldberg. Il était jeune, il était charmant ; on pouvait le croire riche. Les femmes s’occupèrent de lui énormément, ce qui lui valut l’attention jalouse de ces Messieurs. Être regardé par les femmes et envié par ces Messieurs : tel est assurément le but le plus magnifique que puisse rêver l’imagination d’un jeune homme portant moustache naissante et cœur de lion. ”
“ Je vous le demande à vous-même, interrompit encore Rodach : est-ce un homme sain d’esprit que ce millionnaire, ayant nom M. de Geldberg, qui va vendre des haillons et prêter à la petite semaine, sous le sobriquet d’Araby, dans la Rotonde du Temple ?... À ce nom d’Arahy, Hans, Gertraud et tous les Allemands de Paris ouvrirent de grands yeux. Esther et Abel levèrent sur le vieillard un regard interrogateur. Moïse, immobile et comme pétrifié, ne niait pas... ”
“ TROIS AMBASSADEURS. Les choses de la vie ordinaire se présentent parfois sous des aspects quasi surnaturels. Il suffit de deux ou trois hasards, combinés de certaine sorte, pour donner aux hommes ou aux événements des apparences fantastiques. M. le baron de Rodach, le cavalier allemand, prenait dans les souvenirs de Franz, et surtout dans ceux de la jolie Gertraud, qui ne savait rien que par Franz, des proportions tout à fait merveilleuses. ”
“ Le petit vieillard referma la poterne vivement, et se rait à marcher d’un pas mal assuré dans la direction de la rue d’Anjou. Rodach sortit de sa cachette et le suivit. Le vieillard allait, courbé en deux, et s’emmaillotant de son mieux dans les plis de sa houppelande. ”
“ Le garçon d’antichambre se mit en devoir de rentrer dans l’intérieur des bureaux. — Klaus !... dit en ce moment le baron à voix basse. Le garçon s’arrêta court, la main sur le bouton de la porte. Il restait immobile et l’oreille ouverte ; mais il ne se retournait point, parce qu’il croyait avoir mal entendu. — Klaus ! répéta M. de Rodach. Le garçon se retourna cette fois, et vivement ; il ne fit qu’un bond jusqu’au milieu de la chambre. Jusqu’alors il n’avait pas plus regardé M. de Rodach que les autres ”
“ Il resta durant deux ou trois secondes la face contre terre. Rodach gardait le silence. — Et pour votre amour, dit-il enfin, cédant sans y songer à une sorte de pitié amère, ils vous ont chassé, pauvre vieillard ! — Non, oh ! non, s’écria l’usurier en se relevant à demi ; ce sont de bons enfants, de bons enfants qui m’aiment... Tous les soirs, ils se rassemblent autour de moi... Et comme je suis heureux !... Abel, mon fils, est plus fier qu’un gentilhomme... Esther est la veuve d’un comte chrétien... Sara, enfin, mon ange, mon beau trésor ! ”
“ J’y renoncerai ! s’écria-t-il avec une sorte de transport ; cette image, je la chasserai de sa place usurpée !... j’étreindrai mon cœur pour en exprimer jusqu’au souvenir !... Il cacha sa figure entre ses mains, qui frémissaient convulsivement, et le marchand d’habits entendit un sanglot déchirer sa poitrine. Hans demeura triste et muet ; il n’osa pas interroger. Au bout d’une minute de combat douloureux, la belle tête de Rodach se redressa sereine et résignée. ”
