“ Silas Wegg, en homme habile qui sait qu’un bon souper l’attend, insiste pour que son hôte absorbe cette seconde rôtie. Il a besoin d’assouplir Vénus, de se le rendre favorable ; et par ce sacrifice, il espère graisser les rouages qu’il va faire manœuvrer. Tandis que les petits pains disparaissent, les tasseaux et les planchettes, les coins et les recoins surgissent peu à peu des ténèbres, et mister Wegg finit par soupçonner qu’il y a près de lui un bocal renfermant un bébé hindou, replié sur lui-même et la tête en bas, comme s’il voulait faire la culbute. ”
Silas Wegg
Définition et enjeux
Citations sur “Silas Wegg”
“ En même temps une certaine fierté s’emparait de Silas Wegg : le sentiment d’un être appelé aux fonctions de dévoileur de mystères, et qui a conscience de sa supériorité. Ce ne fut pas toutefois à la grandeur, mais à la petitesse commerciale que le porta ce nouveau sentiment ; car s’il avait été possible à l’étroite mesure de contenir un peu moins de noix, ce phénomène se serait produit le jour même. Enfin, la nuit arriva, et lorsque de ses yeux voilés elle contempla mister Wegg arpentant le chemin qui conduisait chez Boffin, elle put le voir dans toute la joie du triomphe. ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ Toujours est-il que Silas Wegg y est installé, et qu’à en juger par ses manœuvres secrètes, il paraît caresser l’espoir d’y faire une découverte. Lorsqu’un homme à jambe de bois se met à plat ventre pour regarder sous les lits, ou gravit des échelles, en sautillant comme un échassier de race éteinte, pour inspecter le dessus des buffets et des armoires ; lorsqu’une barre de fer à la main, il est toujours à fourgonner dans les tas d’ordures, c’est que probablement il espère y trouver quelque chose. ”
“ Tout en se livrant à ces adieux poétiques, Silas Wegg, gesticulant toujours, enlevait sa main à Boffin chaque fois que ce dernier s’efforçait de la saisir. Tout à coup il la jeta au brave homme, qui, la recueillant au vol, se sentit la conscience déchargée d’un grand poids. ”
“ « Vous voilà revenu, reprit Silas Wegg d’un air méditatif. Qui êtes-vous donc ? habitez-vous le quartier ? êtes-vous en fonds, ou serait-ce gaspiller un salut que de vous l’accorder ? Allons ! je spécule : un salut sur votre tête. » Et mister Wegg ayant replacé la boîte sous l’escabeau, salua le bonhomme tout en arrangeant son trébuchet de pain d’épice à l’intention d’un bambin voué au malheur. « B’jour, monsieur ; b’jour, b’jour, » dit l’inconnu en réponse à la politesse de Wegg. Il m’appelle monsieur, pensa l’étalagiste ; il n’est pas ce que je croyais ; c’est un salut que je perds. ”
“ « Parfaitement ! comment vous portez-vous ? — Silas Wegg, vous vous rappelez bien ? explique la jambe de bois. — Oui, répond l’autre ; amputation d’hôpital. — Précisément, dit Silas. — Oui, reprend Vénus, Comment va la santé ? Asseyez-vous près du feu ; chauffez-vous l’autre jambe. » Le comptoir est si petit qu’il permet l’accès du foyer, dont on n’approcherait pas s’il était un peu plus grand. Mister Wegg se place sur une caisse posée devant le feu, et respire une odeur réconfortante qui n’est pas celle de la boutique. ”
“ À ce billet tiré à vue sur sa métaphysique, le mari ne put répondre qu’une chose, à savoir : que tout ce qui existe a commencé un jour ou l’autre. Passant alors sous son bras celui de missis Boffin, il descendit avec cette dernière pour congédier son lecteur. Silas Wegg, légèrement endormi par son copieux souper, et d’ailleurs escroc par tempérament, fut ravi de partir sans avoir fait la chose qui lui était payée comme si elle avait été faite. ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ Redoublant de vigueur, Silas arrive à une petite allée graisseuse et noire ; il pousse une petite porte graisseuse et récalcitrante, et suit la porte dans une boutique étroite, obscure et graisseuse. Il y fait tellement sombre qu’on ne distingue sur le petit comptoir qu’une seconde chandelle dans un second chandelier de fer, posé tout près de la figure inclinée d’un homme qui est assis sur une chaise. « Bonsoir, » dit mister Wegg, en saluant d’un signe de tête. ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ Silas fait en outre observer, d’un air modeste, qu’une jambe de bois n’est pas apte à monter aux échelles, ni à siéger sur un perchoir quelconque ; puis, lorsqu’il s’agit de le promener sur une colline poudreuse, ce membre fictif a l’inconvénient d’enfoncer profondément, et de cheviller son propriétaire à l’endroit où il se pose. Mister Wegg rappelle ensuite cette particularité phénoménale, que c’est de la bouche de Vénus qu’il a entendu parler pour la première fois de cette croyance populaire aux trésors cachés dans des tas d’ordures ; croyance, qui certainement, n’existe pas sans cause. ”
“ « Qu’est-ce que vous avez ? demanda-t-il à son littérateur ; vous êtes pâle comme un linge. » Mister Wegg répondit avec exactitude qu’il avait éprouvé comme un étourdissement. « La bile ? reprit le boueur doré en soufflant sa lanterne, et en la remettant dans son paletot ; est-ce que la bile vous tourmente, Wegg ? » Silas répondit en toute vérité qu’il n’avait jamais ressenti pareille chose. ”
“ Devant les gens de qualité il s’humiliait avec délices ; et pour l’oncle Parker, officier d’un haut grade (telle était sa croyance) , il saluait militairement, la main droite à côté du chapeau ; ce dont le vieux gentleman à l’œil irascible, au visage enflammé, à la taille roide, boutonnée jusqu’au menton, ne s’apercevait que d’une manière imparfaite. De tous les objets qui entouraient Silas Wegg, la seule chose qui ne fût pas desséchée était son pain d’épice. ”
“ Le bâton du bonhomme alla heurter la poitrine de l’invalide. — Comment l’aurai-je, Silas Wegg ? En payant un homme capable, qui viendra chez moi ; tant par heure : mettons deux pence. — Hum ! très-flatté, monsieur, répondit Silas, qui commençait à s’envisager sous un nouveau jour. C’est là votre proposition ? — Oui, dit Boffin ; vous convient-elle ? — Je réfléchirai, monsieur. — Voyons, reprit généreusement le bonhomme, je n’y regarderai pas quand il s’agit d’un littérateur à jambe de bois. Ce n’est pas un demi-penny, vous sentez bien, qui doit nous diviser. ”
“ « Ne dites pas cela, frère, riposta Silas, ne dites pas cela ; ne les ayant pas connus vous ne comprendrez jamais la frénésie qu’on éprouve à la vue de l’usurpateur. » Après avoir proféré ces mots comme s’ils témoignaient des sentiment les plus honorables, mister Wegg se traîna à l’aide de ses mains vers une chaise placée dans un coin de la chambre ; et là, se livrant à une gymnastique assez bizarre, il finit par se remettre debout. « Camarade, dit-il à Vénus, qui s’était également relevé, quelle physionomie expressive que la vôtre ! » ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ Lequel de nous deux est supérieur à l’autre ? Ce n’est pas celui dont je tairai le nom ; mais je me soumets. Je prends mon allocation et mon chauffage ; lui sa fortune ; ainsi va le monde. — Ah ! mister Wegg, ce serait bien heureux pour moi, si je pouvais accepter les coups du sort avec ce calme-là. — Voyez, reprend Silas, avec un geste oratoire de sa pipe et de sa jambe de bois, dont l’élan manque de le renverser, voyez encore (et cette fois cela m’indigne) , celui qui ne doit pas être nommé est un être crédule ; on s’empare facilement de son esprit, et c’est ce qui a été fait. ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ Eh bien ! voici un homme qui n’a pas de jambe de bois, et pour qui l’imprimé est lettre close. — Vraiment ? retourna Silas, qui grandissait à ses propres yeux. Éducation négligée. — Né-gli-gée ! répéta le bonhomme ; le mot n’est pas assez fort. Cependant, si vous me montriez un B, je pourrais vous en faire accroire, et vous répondre que cela veut dire Boffin. — C’est quelque chose, répliqua Wegg d’un ton encourageant. — Un peu plus que rien ; mais pas beaucoup, reprit le brave homme. — Peut-être insuffisant pour qui aime à s’instruire, confessa mister Wegg. ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ On est si enclin à juger les autres d’après soi qu’il n’était pas encore venu à l’esprit de Silas que mister Boffin pouvait être honnête, et préférer la pauvreté à un arrangement quelconque. Cette pensée lui vint tout à coup et le fit tressaillir, mais elle passa bien vite. « Il aime trop l’argent, se dit-il ; c’était bon autrefois ; aujourd’hui il aime trop l’argent pour cela, il aime trop l’argent pour cela. » Ce refrain mélodieux se rythma sur les pas de mister Wegg ”
“ « Très-bien ! dit Wegg, lorsqu’il fut revenu de sa surprise. J’avais donné l’ordre de vous congédier ; vous n’êtes pas parti ; nous allons voir à cela ; très-bien ! — Moi non plus, je ne suis pas parti, dit une autre voix. » Mister Wegg tourna la tête, et se vit en face de son persécuteur, l’infatigable démon en chapeau rabattu, casaque de velours, pantalon du même, et qui, dénouant le mouchoir dont sa figure était bandée, montra le visage intact du cher Salop. ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ « Dites-moi quand vous l’aurez remis à sa place, mister Vénus, balbutia-t-il avec peine ; car l’effort que je suis obligé de faire est quelque chose d’épouvantable. » Enfin le précieux document fut sous clef, et mister Wegg, dont l’attitude pénible était celle d’un homme qui essaye en vain, mais avec persistance, de se poser sur la tête, prit un siège pour se remettre de ses fatigues. Quant au boueur doré, il ne songea même pas à quitter son perchoir. ”
Marion Gilbert,
Le joug: roman
(1946)
“ Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce qu'elle s'était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu'elle le lâcha aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait l'instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte. De l'autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne. De saisissement, ils ne dirent rien, tout d'abord, se regardant à satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les paroles qu'il fallait. — Ah ! dit Silas. Ça, par exemple ! ”
Mark Twain,
Les Aventures de Huck Finn
“ Je n’osai pas remercier le docteur, qui m’évitait un interrogatoire dont j’aurais eu de la peine à me tirer. L’oncle Silas rejoignit les gens qui entouraient Jim et menaçaient aussi de le pendre s’il s’obstinait à ne pas dénoncer ses complices, « ces gueux d’abolitionnistes ». Jim ne dénonça personne. Il n’eut pas même l’air de me connaître. L’oncle Silas réussit à calmer les planteurs en les autorisant à monter la garde autour de la hutte et à pendre eux-mêmes le nègre à la première tentative d’évasion. ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ Tous les deux étaient rouges, essoufflés, chiffonnés, bouleversés par la lutte qu’ils venaient de soutenir ; et mister Wegg, dont le crâne avait produit un bruit sourd en tombant sur le carreau, se le frictionnait de l’air d’un homme qui vient d’éprouver un étonnement désagréable. « Frère, dit-il enfin après un long silence, vous aviez raison, je le reconnais ; je me suis oublié. » ”
Charles Dickens,
L’Ami commun
(1865)
“ Les deux compères s’engagèrent dans une allée poudreuse, bordée de tessons enfoncés dans les cendres, et suivirent mister Boffin à pas de loup. On entendait craquer les parcelles de charbon que le boueur écrasait en trottinant. « Il connaît les êtres, il n’ouvre pas sa lanterne, murmura Silas ; que le diable l’emporte ! » Silas n’avait pas achevé ces paroles que la lanterne était découverte, et projetait sa clarté sur le premier des monticules. ”
“ Plus digne du poste qu’il occupe ou moins bien rétribué, mister Wegg se féliciterait de ces visites, qu’il eût trouvées flatteuses ; mais en sa qualité de mystificateur généreusement payé, il en éprouve du ressentiment. C’est la règle commune ; le serviteur incapable, quel que soit le maître qu’il ait à servir, en veut toujours à celui qui l’emploie. ”
Marion Gilbert,
Le joug: roman
(1946)
“ Elle sentait bien que c'était la voix de la raison et de l'honneur, du vieil honneur de son père, qui venait de parler. En répondant à cette voix qui chuchotait depuis si longtemps en elle : « Comment Silas t'aime-t-il et pourquoi ? » qui, lorsqu'elle se voyait mariée, lui soufflait : « Un homme n'oublie jamais une faute comme la tienne » ; et, quand elle songeait à la fuite romanesque, à la vie cachée sous un faux nom, criait : « Tu ne peux pas faire ça : une Bernage huguenote ne fait pas ça ! » ”
H. Rider Haggard,
Jess: Épisode de la guerre du Transvaal
“ «Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont mauvaises. Vous avez entendu parler du meeting à Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y emmener; j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au gouvernement britannique et envoyé une proclamation à Lanyon. On se battra, Om Silas; le sang coulera comme de l'eau et l'on tuera les pauvres Rooibaatjes comme des chevreuils.—Les Boers, voulez-vous dire», grommela John, qui n'entendait pas que l'on parlât de l'armée de sa Majesté avec cette pitié dédaigneuse. ”
“ Or, en pareille circonstance, je l’avoue franchement, je n’aimerais pas à être... dispersé : une partie de moi-même ici, une autre en tel endroit ; je voudrais me réunir, comme il convient à un gentleman. — Si j’ai bien compris, mister Wegg, ça n’est qu’une perspective ; vous n’auriez pas encore beaucoup d’argent à y mettre ? Je vous dirai donc tout ce que je peux faire pour vous : je garderai votre jambe et la tiendrai à vos ordres. Ne craignez pas que j’en dispose ; je suis homme de parole. Comptez-y, mister Wegg ; c’est une promesse sacrée. Hélas ! hélas ! ”
“ Les deux amis promenèrent également leurs yeux autour de la salle, puis mister Wegg arrêta les siens sur le boueur doré, qui alors contemplait le feu, et le regarda comme s’il avait voulu le saisir, et lui demander ses pensées ou la vie. « Assez pour ce soir, dit mister Boffin après un instant de silence ; nous continuerons demain ; rangez les livres, mettez-les sur la planche, Wegg ; mister Vénus aura la bonté de vous aider. » ”
“ Animé par cette réflexion, il marche plus vite et regarde au loin comme un homme qui a de hautes destinées en perspective. Sachant qu’une population bijoutière habite aux environs de l’église de Clerkenwell, Silas prend un vif intérêt à ce quartier, qu’il aime et qu’il respecte. ”
“ Il n’est pas facile non plus, continua Wegg d’un air mélancolique, d’apprécier le tort moral que m’a fait la lecture de ces histoire d’avares ; une lecture malsaine, alors que vous me donniez à entendre, ainsi qu’aux autres, que vous en étiez un vous-même, mister Boffin. Tout ce que je peux dire, c’est qu’à dater de cette époque j’ai senti que mon intelligence baissait. À quel prix doit-on estimer l’intelligence d’un homme... je laisse cela à votre discrétion. Plus un chapeau, que j’ai perdu tout à l’heure. ”
Marion Gilbert,
Le joug: roman
(1946)
“ Silas l'écoutait ardemment, penché sur elle. — Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule voie qui vous mettrait à l'abri. Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin, le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau. Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d'or sur les nappes d'herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur d'eau qui a servi. Silas s'approcha encore. — Fanny, dit-il, c'est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons, il n'y a pas que votre fils. ”
Maurice Leblanc,
Le Cercle rouge
“ L’aîné, John, vivant portrait du père, était un bûcheur et une nature exceptionnellement droite et juste. Le plus jeune, Silas, au contraire, était un homme sans conscience, d’une cupidité sordide, malgré son ambitieuse vanité, et qui ne connaissait d’autre droit ni d’autre loi que son intérêt personnel. ”
