“ J'essayai de rassembler le peu de forces qui me restaient et d'invoquer à mon tour Spiridion et Fulgence. Mes yeux se fermèrent, et ma bouche murmura des mots dont mon esprit n'avait plus conscience. Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprès de moi une belle figure agenouillée, dans une attitude calme. ”
Citations sur “Spiridion”
“ Que vient-il faire parmi les vivans ? Rendez-le à la tombe, rendez-le au néant ! — Alors les moines apportèrent du bois et des torches pour brûler Spiridion ; mais, au lieu de celui qui m’avait accablé de ses reproches et arrosé de ses larmes, je ne vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la toile, il se fit une horrible métamorphose. Spiridion reparut vivant, se tordant au milieu des flammes et criant : — Alexis, Alexis ! c’est toi qui me donnes la mort ! ”
“ À la suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse pire que l'affaiblissement des facultés. Les fantômes que je craignais de voir dans le sommeil apparurent plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait voir sur tous les murs le nom de Spiridion écrit en lettres de feu. Indigné de ma propre faiblesse, je résolus de mettre fin à ces angoisses par un acte de courage. Je pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur et d'en retirer le manuscrit. ”
George Sand,
Un hiver à Majorque
(1869)
“ Le souvenir de Spiridion m'était sans cesse présent : ébloui par le prestige de son audace intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont l'influence lui avait survécu si longtemps, je me sentis tout à coup possédé d'un ardent désir de marcher sur ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et téméraire, et les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me voyais déjà abbé du couvent, comme Spiridion, maître de son livre, éblouissant le monde entier par ma science et ma sagesse. ”
“ J’avouai l’effet prodigieux du soleil sur le portrait du fondateur. Il serra ses mains l’une dans l’autre avec transport, en répétant à plusieurs reprises : « C’est lui, c’est lui !... Il t’a choisi, il t’a envoyé, il veut que je te parle. Eh bien ! je vais te parler. Recueille tes pensées, et qu’une vaine curiosité n’agite point ton âme. Reçois la confidence que je vais te faire, comme les fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse rosée du ciel. As-tu jamais entendu parler de Samuel Hébronius ? — Oui, mon père, s’il est en effet le même que l’abbé Spiridion. » ”
“ Je te répéterai la bénédiction de Spiridion : Veuille le Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et tendre comme tu l’as été pour moi ! Il reçut les sacremens avec une grande ferveur. Toute la communauté assistait à son agonie. Ceux des religieux que ne pouvait contenir sa cellule étaient agenouillés sur deux rangs dans la galerie, depuis sa porte jusqu’au grand escalier, qu’on apercevait au fond. Tout à coup Fulgence, qui semblait expirer dans une muette béatitude, se ranima, et, m’attirant vers lui, me dit à l’oreille : Il vient, il monte l’escalier ; va au-devant de lui. ”
“ N’est-ce pas vers le ciel que nos regards doivent se tourner dès que l’étincelle de la vie a quitté notre chair mortelle, et que l’âme a brisé ses liens ? — Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre le sens mystérieux de cette épitaphe. Spiridion, dans son enthousiasme pour Bossuet, l’avait fait inscrire, ainsi que tu l’as vu, au dos du livre que le peintre de son portrait lui plaça dans la main. ”
“ Alors, un vertige me saisit, et je faillis perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta encore: car Alexis dépliait le manuscrit d'une main ferme et empressée.«Hic est veritas!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur la devise favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à cet écrit. «Angel, que vois-je? en croirai-je mes yeux? Tiens, regarde toi-même, il me semble que je suis en proie à une hallucination.» ”
“ Condamné, détruit, cet œuvre vit et se développe dans tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme qui embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss, Jérôme de Prague, Luther! vous êtes sortis de ce bûcher, vous avez été couvés sous cette cendre glorieuse; et toi-même Bossuet, protestant mal déguisé, le dernier évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et nous aussi les derniers moines! Mais quelle était donc la pensée supérieure de Spiridion par rapport à cette révélation du treizième siècle? ”
“ Dans le mouvement de joie enthousiaste qu’elle me causa, je me laissai entraîner à une manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle. Je voulus faire un vœu : je pris avec moi-même l’engagement de ne point recourir au livre d’Hébronius avant l’âge de trente ans, fussé-je assailli jusque-là par les doutes les plus poignants, ou éclairé en apparence par les certitudes les plus vives. C’était à cet âge que l’abbé Spiridion avait été dans toute la ferveur de son catholicisme, et qu’après avoir abjuré déjà deux croyances, il s’était voué à la troisième par une indissoluble consécration. ”
“ Hélas ! déjà ces insensés s’étaient emparés de moi et me liaient les mains. — Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d’un martyr, nous-mêmes nous ne sommes que des images qu’on brise, parce qu’elles ne représentent plus les idées qui faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l’œuvre du destin ; soumets-toi, ne fais aucune résistance ; Dieu t’ordonne de vivre Puis, il tomba la face contre terre, et un autre soldat, lui ayant porté un coup sur la tête, la pierre du hic est fut inondée de son sang. — Spiridion ! dit-il d’une voix mourante, ta tombe est purifiée ! Angel ! ”
“ Pardonne-moi cet orgueil, mon enfant ; ce sera peut-être la seule récompense que je retirerai de toute cette vie de labeur ; peut-être sera-ce le seul épi que je récolterai dans le rude sillon que j’ai labouré à la sueur de mon front. Je suis l’héritier spirituel du père Fulgence, comme tu seras le mien, Angel. Le père Fulgence était un moine de ce couvent ; il avait, dans sa jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître Hébronius, ou, comme on l’appelle ici, l’abbé Spiridion. Il était alors pour lui ce que tu es pour moi, mon fils ; il était jeune et bon, inexpérimenté et timide comme toi ”
“ Mais Spiridion, contemporain des derniers hommes remarquables que le cloître ait produits, mourut pourtant dégoûté de son œuvre, à ce qu’on assure, et désillusionné sur l’avenir de la vie monastique. Quant à moi, qui puis sans orgueil, puisqu’il s’agit de pénibles travaux entrepris et non de glorieuses œuvres accomplies, dire que j’ai été le dernier des bénédictins en ce siècle, je voyais bien que même mon rôle de paisible érudit n’était plus tenable. Pour des études calmes, il faut un esprit calme ”
“ La pensée de Spiridion a été celle-ci, me disais-je : Ne croyez pas sur la foi les uns des autres, et ne suivez pas comme des animaux privés de raison, le sentier battu par ceux qui marchent devant vous. Ouvrez vous-mêmes votre voie vers le ciel ; tout chemin conduit à la vérité celui qu’une intention pure anime et que l’orgueil n’aveugle pas. La foi n’a d’efficacité véritable qu’autant qu’elle est librement consentie, et de fermeté réelle qu’autant qu’elle satisfait tous les besoins et occupe les puissances de l’âme. ”
“ La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c’est la puissance divine qui l’accomplit en nous. Suis-moi, je veux revoir le soleil, les palmiers, les murs de ce monastère, la tombe de Spiridion et de Fulgence ; je me sens possédé d’une joie d’enfant ; mon âme déborde. Il faut que j’embrasse cette terre de douleurs et d’espérances où les larmes sont fécondes, et que nos genoux fatigués de prières n’ont pas creusée en vain. ”
“ Je sais seulement que mon esprit était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit que je fusse sous l’empire d’une exaltation étrange, soit qu’un pouvoir supérieur à moi agît en moi à mon insu. Ce qu’il y a de certain, c’est que j’attaquai sans trembler la pierre du Hic est, et que je l’enlevai sans peine. Je descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil de plomb dans sa niche de marbre noir. M’aidant du levier et de mon couteau, j’en dessoudai sans peine une partie ”
“ Je ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux vers lesquels je m'avançais prenaient un aspect de plus en plus sinistre, et ma terreur augmentait à chaque pas. Les piliers énormes qui soutenaient la voûte, et les rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes d'une grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures inouïes: les uns, suspendus par les pieds et serrés par les replis de serpents monstrueux, mordaient le pavé, et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre ”
“ Je fus promptement et complètement guéri ; mon être moral se réveilla comme à la suite d’un long sommeil, et, pour la première fois depuis bien des années, je compris, par le cœur, les douleurs de l’humanité. Christophore était le seul homme que j’eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si prompte et si amère séparation me remit en mémoire mon premier ami, ma jeunesse, ma piété, ma sensibilité, tous mes bonheurs à jamais perdus. Je rentrai dans ma solitude avec désespoir. ”
“ Je sentis alors profondément que la plus humble amitié est un plus précieux trésor que toutes les conquêtes du génie ; que la plus naïve émotion du cœur est plus douce et plus nécessaire que toutes les satisfactions de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes entrailles, que l’homme est fait pour aimer, et que la solitude, sans la foi et l’amour divin, est un tombeau, moins le repos de la mort ! ”
“ J’aurais voulu élever un beau monument de science ou de philosophie, trouver une vérité et la promulguer, enfanter une de ces idées qui soulèvent et remplissent tout un siècle, gouverner enfin toute une génération, mais du fond de ma cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires sociales ; régner par l’intelligence sur les esprits, par le cœur sur les cœurs, vivre en un mot comme Platon ou Spinosa. Il y avait loin de là à la gloriole de commander à cent moines abrutis. ”
“ Je veux travailler dans la foi et dans l’espérance ; je veux souffrir selon la charité. Je fuirai cet abominable réceptacle de crimes ; je déchirerai cette robe blanche, emblème menteur d’une vie de pureté. Je retournerai à la vie du monde, ou je me retirerai dans une thébaïde pour pleurer sur les fautes du genre humain et me préserver de la contagion... — C’est bien, me dit le père Alexis en prenant dans ses mains mes mains que je tordais avec désespoir, j’aime ce mouvement d’indignation et cet éclair de courage. J’ai connu ces angoisses, j’ai formé ces résolutions. ”
“ Mon cœur tressaillit en cet instant, comme s'il eût voulu s'échapper de ma poitrine; je sentis pour ce jeune homme un élan de sympathie extraordinaire, comme si son énergie avait en moi un reflet ignoré. Mais, en même temps, cette face inconnue de son être qui échappait à ma pénétration me glaça de crainte, et je laissai retomber sa main blanche et froide comme le marbre. ”
“ Hélas ! chaque guerrier qui tombe sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un martyr, si tout est fini pour lui à cette heure amère de l’agonie. ”
“ Oh ! si j’avais pu me transporter, sur les ailes de ma pensée, à la source de toutes les connaissances humaines, explorer la terre sur toute sa surface et jusqu’au fond de ses entrailles, interroger les monumens du passé, chercher l’âge du monde dans les cendres dont son sein est le vaste sépulcre, et dans les ruines où des générations innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence ! ”
“ Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux symboliques, les ornements bizarres, tous les caprices d’une architecture orgueilleuse et fantasque étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions telles qu’un million d’hommes eût pu être abrité sous la même voûte. ”
“ Si parfois encore tu me vois en proie à de grands combats, loin d’en être scandalisé, sois-en édifié. Vois combien le désespoir est impossible à la raison et à la conscience humaine, puisqu’ayant épuisé tous les sophismes de l’orgueil, tous les argumens de l’incrédulité, toutes les langueurs du découragement, toutes les angoisses de la crainte, l’espoir triomphe en moi aux approches de la mort. L’espoir, mon fils, c’est la foi de ce siècle. ”
“ La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence. Quand il vit le matin blanchir l’horizon, il secoua tristement la tête, en disant : — C’est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que pour me tourmenter lorsqu’il était mécontent de moi, et maintenant que j’ai fait sa volonté, il m’abandonne ! Ô maître, ô maître, j’ai pourtant exposé pour vous mon salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour vous avoir aimé plus que moi-même ! Ce dernier élan d’une affection plus forte que la peur m’attendrit profondément. ”
“ Mon cœur avait manqué de feu, partant mon cerveau de puissance pour dire à la science : — C’est toi qui te trompes ; nous ne savons rien, nous avons tout à apprendre. Si le chemin que nous suivons ne nous conduit pas à Dieu, c’est que nous nous sommes trompés de chemin ; retournons sur nos pas et cherchons Dieu car nous errons loin de lui dans les ténèbres ; et les hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a faits dieux nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort et nous sommes entraînés dans le vide comme des astres qui s’éteignent et qui dévient de l’ordre éternel. ”
“ Pauvre ange égaré sur la terre ! dit le père Alexis avec attendrissement ; étincelle d’amour tombée de l’auréole du maître, et condamnée à couver sous la cendre de cette misérable vie ! Je reconnais à tes tourments la nature divine qui m’anima dans ma jeunesse, avant qu’on eût épaissi sur mes yeux les ténèbres de l’endurcissement, avant qu’on eût glacé sous le cilice les battements de ce cœur brûlant, avant qu’on eût rendu mes communications avec l’Esprit pénibles, rares, douloureuses et à jamais incomplètes. Ils feront de toi ce qu’ils ont fait de moi. ”
“ La mort rompra-t-elle les liens de notre amitié, et ce qui est conservé dans le cœur d’un ami a-t-il cessé d’être ! L’âme a-t-elle besoin des yeux du corps pour contempler ce qu’elle aime, et n’est-elle pas un miroir d’où rien ne s’efface ? Va, la mer cessera de refléter l’azur des cieux avant que l’image d’un être aimé retombe dans le néant ; et l’artiste qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte d’immortalité à la matière ? ”
“ Laisse-moi seul, ne trouble plus ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. Tout ceci est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant; les larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante après l'orage. Que rien de ce que je puis dire dans mon sommeil ne t'étonne. Aux approches de la mort, l'âme, dans ses efforts pour briser les liens de la matière, tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève et l'assiste, dit-on, au moment solennel. ”
“ Je voyais les sociétés prêtes à se dissoudre ; les trônes trembler comme des roseaux que la vague va couvrir ; les peuples se réveiller d’un long sommeil et menacer tout ce qui les avait enchaînés ; le bon et le mauvais confondus dans la même lassitude du joug, dans la même haine du passé. ”
