“ Le coeur de l'homme est un livre que j'ai appris à estimer.Non imparfait, non déchu, l'homme n'est plus le grand mystère.Je ne permets à personne, pas même à Elohim, de douter de ma sincérité.Nous sommes libres de faire le bien.Le jugement est infaillible.Nous ne sommes pas libres de faire le mal.L'homme est le vainqueur des chimères, la nouveauté de demain, la régularité dont gémit le chaos, le sujet de la conciliation. Il juge de toutes choses. Il n'est pas imbécile. Il n'est pas ver de terre. C'est le dépositaire du vrai, l'amas de certitude, la gloire, non le rebut de l'univers. ”
Comte de Lautréamont
Élements biographiques
Isidore Lucien Ducasse, connu sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont, est un poète franco-uruguayen né en 1846 à Montevideo et décédé prématurément à Paris en 1870. Son œuvre, marquée par une rébellion iconoclaste et une imagination fertile, se concentre principalement dans Les Chants de Maldoror et Poésies, où il combine force narrative, images surréalistes et réflexions philosophiques.
Mort à vingt-quatre ans sans avoir connu le succès de son vivant, son héritage littéraire a été redécouvert au XIXe siècle, influençant profondément les surréalistes et les mouvements modernistes. Son écriture, à la fois provocatrice et métaphysique, explore les tensions entre le bien et le mal, l’absurde et le sublime, laissant une empreinte durable sur la pensée artistique du XXe siècle.
Citations de Comte de Lautréamont
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Il y a longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des tombeaux. C’est l’heure silencieuse où plus d’un être humain rêve qu’il voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls couverts de taches de sang, comme un ciel noir d’étoiles. Celui qui dort pousse des gémissements pareils à ceux d’un condamné à mort, jusqu’à ce qu’il se réveille et s’aperçoive que la réalité est trois fois pire que le rêve. Je dois finir de creuser cette fosse avec ma bêche infatigable, afin qu’elle soit prête demain matin. ”
“ Pour un homme qui se perd, comme un autre pour une pièce de cent sous, il semble parfois qu’on tuerait un livre. Lamartine a cru que la chute d’un ange deviendrait l’Elévation d’un Homme. Il a eu tort de le croire. Pour faire servir le mal à la cause du bien, je dirai que l’intention du premier est mauvaise. Une vérité banale renferme plus de génie que les ouvrages de Dickens, de Gustave Aymard, de Victor Hugo, de Landelle. Avec les derniers, un enfant, survivant à l’univers, ne pourrait pas reconstruire l’âme humaine. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d’une bonne volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête surmontée d’un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d’un bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se prononce Mervyn. Comme il est changé ! Les mains liées derrière le dos, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait. ”
“ Le divertissement, qu’il regarde comme son plus grand bien, est son plus infime mal. Il le rapproche plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux. L’un et l’autre sont une contre-preuve de la misère, de la corruption de l’homme, hormis de sa grandeur. L’homme s’ennuie, cherche cette multitude d’occupations. Il a l’idée du bonheur qu’il a gagné ; lequel trouvant en soi, il le cherche, dans les choses extérieures. Il se contente. Le malheur n’est ni dans nous, ni dans les créatures. Il est en Elohim. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Ma mère et moi, nous nous efforçâmes de retenir la vie de l’oiseau, prête à s’échapper ; il atteignait à sa fin, et le mouvement de ses ailes ne s’offrait plus à la vue, que comme le miroir de la suprême convulsion d’agonie. Pendant ce temps, les trois Marguerite, quand elles s’aperçurent que tout espoir allait être perdu, se prirent par la main, d’un commun accord, et la chaîne vivante alla s’accroupir, après avoir repoussé à quelques pas un baril de graisse, derrière l’escalier, à côté du chenil de notre chienne. ”
“ Rien n’est faux qui soit vrai ; rien n’est vrai qui soit faux. Tout est le contraire de songe, de mensonge. Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n’y a pas de siècle, de peuple qui ait établi des vertus, des vices imaginaires. On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort. Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d’utilité. Ce n’est plus un dramaturge. Un moraliste donne à n’importe quel mot une signification d’utilité. C’est encore le moraliste ! ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l’incarnation du reflet de la tienne ; je demande beaucoup. Ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l’infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l’amour de la femme, comme la beauté divine de l’oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, Océan, veux-tu être mon frère ?... ”
“ C’est une ignorance savante, qui se connaît. Ceux d’entre eux qui, étant sortis de la première ignorance, n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, font les entendus. Ceux-là ne troublent pas le monde, ne jugent pas plus mal de tout que les autres. Le peuple, les habiles composent le train d’une nation. Les autres, qui la respectent, n’en sont pas moins respectés. Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. Comme il est fini, nos connaissances sont solides. L’amour ne se confond pas avec la poésie. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Il montra de la surprise, et même de l’inquiétude, quand Aghone ajouta qu’il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et s’écrier, en battant ses ailes d’un mouvement frénétique : « Il n’y a pas si loin qu’on le pense depuis la rue de la Paix jusqu’à la place du Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable ! » Le crabe tourteau, monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de l’écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l’asile du premier jour de sa descente sur la terre. ”
“ Il ne faut pas confondre la bonté d’Elohim avec la trivialité. Chacun est vraisemblable. La familiarité engendre le mépris ; la vénération engendre le contraire. Le travail détruit l’abus des sentiments. Nul raisonneur ne croit contre sa raison. La foi est une vertu naturelle par laquelle nous acceptons les vérités qu’Elohim nous révèle par la conscience. Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être né. Un esprit impartial la trouve complète. Le bien est la victoire sur le mal, la négation du mal. Si l’on chante le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Si je l’avais été, j’aurais défendu cet ange au prix de mon sang... Maldoror passait avec son bouledogue ; il voit une jeune fille qui dort à l’ombre d’un platane, et il la prit d’abord pour une rose. On ne peut dire qui s’éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant, ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme un homme qui sait ce qu’il va faire. Nu comme une pierre, il s’est jeté sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un attentat à la pudeur... ”
“ La mission de la poésie est difficile. Et elle ne se mêle pas aux événements de la politique, à la manière dont on gouverne un peuple, ne fait pas allusion aux périodes historiques, aux coups d’État, aux régicides, aux intrigues des cours. Elle ne parle pas des luttes que l’homme engage, par exception, avec lui-même, avec ses passions. Elle découvre les lois qui font vivre la politique théorique, la paix universelle, les réfutations de Machiavel, les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon, la psychologie de l’humanité. Un poète doit être plus utile qu’aucun citoyen de sa tribu. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Je vais éprouver de grandes émotions, à ce spectacle où une partie de mon être est engagée. Puissant dragon, je t’exciterai de mes cris, s’il est nécessaire ; car, il est de l’intérêt de l’aigle qu’il soit vaincu. Qu’attendent-ils pour s’attaquer ? Je suis dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier, l’attaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec : ce n’est pas trop mal. Je t’assure que l’aigle l’aura senti ; le vent emporte la beauté de ses plumes, tâchées de sang. Ah ! l’aigle t’arrache un œil avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arraché que la peau ”
“ L’écrivain qui se laisse tromper par les sentiments ne doit pas être mis en ligne de compte avec l’écrivain qui ne se laisse tromper ni par les sentiments, ni par lui-même. La jeunesse se propose des élucubrations sentimentales. L’âge mur commence à raisonner sans trouble. Il ne faisait que sentir, il pense. Il laissait vagabonder ses sensations : voici qu’il leur donne un pilote. Si je considère l’humanité comme une femme, je ne développerai pas que sa jeunesse est à son déclin, que son âge mur s’approche. Son esprit change dans le sens du mieux. L’idéal de sa poésie changera. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement de tête. Oh ! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les rênes de l’univers devient une chose difficile ! Le sang monte quelquefois à la tête, quand on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d’esprits. L’intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins ! ”
“ L’homme est un sujet vide d’erreurs. Tout lui montre la vérité. Rien ne l’abuse. Les deux principes de la vérité, raison, sens, outre qu’ils ne manquent pas de sincérité, s’éclaircissent l’un l’autre. Les sens éclaircissent la raison par des apparences vraies. Ce même service qu’ils lui font, ils la reçoivent d’elle. Chacun prend sa revanche. Les phénomènes de l’âme pacifient les sens, leur font des impressions que je ne garantis pas fâcheuses. Ils ne mentent pas. Ils ne se trompent pas à l’envie. La poésie doit être faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo ! ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Ni moi, ni Dazet n’avons pu trouver le problème de la vie. Prends garde, la nuit s’approche, et tu es là depuis le matin. Que dira ta famille avec ta petite sœur de te voir si tard arriver ? Lave tes mains, reprends la route qui va où tu dors... ; Quel est cet être, là-bas, à l’horizon, et qui ose approcher de moi sans peur ? Le voilà qui s’avance peu à peu, non à la façon de l’ouragan ; et quelle majesté, mêlée d’une douceur sereine ! Son regard, quoique doux, est profond. Ses cheveux jouent avec la brise et paraissent vivre. ”
“ Si l’on se rappelle la vérité d’où découlent toutes les autres, la bonté absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes s’effondreront d’eux-mêmes. S’effondrera, dans un temps pareil, la littérature peu poétiques qui s’est appuyée sur eux. Toute littérature qui discute les axiomes éternels est condamnée à ne vivre que d’elle-même. Elle est injuste. Elle se dévore le foie. Les novissima Verba font sourire superbement les gosses sans mouchoir de la quatrième. Nous n’avons pas le droit d’interroger le Créateur sur quoi que ce soit. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s’ils fuyaient l’œil humain. Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu’elle se rappelle vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierre, comme si c’était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin, et ne s’en aperçoit pas. De longues pattes d’araignée circulent sur sa nuque ; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l’hyène. ”
“ Les expériences scientifiques, comme les tragédies, les stances à ma sœur, le galimatias des infortunes n’ont rien à faire ici-bas. Toutes les lois ne sont pas bonne à dire. Étudier le mal, pour faire sortir le bien, n’est pas étudier le bien en lui-même. Un phénomène bon étant donné, je chercherai sa cause. Jusqu’à présent, l’on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires. Une logique existe pour la poésie. Ce n’est pas la même que celle de la philosophie. Les philosophes ne sont pas autant que les poètes. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ L’ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s’aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j’étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange ; maintenant j’y suis habitué. Le vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l’entendent. Alors les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s’échappent des fermes lointaines ; ils courent dans la campagne, ça et là, en proie à la folie. ”
“ Rien n’est plus naturel que de lire le Discours de la Méthode après avoir lu Bérénice. Rien n’est moins naturel que de lire le Traité de l’Induction de Biéchy, le Problème du Mal de Naville, après avoir lu les Feuilles d’Automne, les Contemplations. La transition se perd. L’esprit regimbe contre la ferraille, la mystagogie. Le cœur est ahuri devant ces pages qu’un fantoche griffonna. Cette violence l’éclaire. Il ferme le livre. Il verse une larme à la mémoire des auteurs sauvages. Les poètes contemporains ont abusé de leur intelligence. Les philosophes n’ont pas abusé de la leur. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma chère caverne, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! ”
“ L’analyse des sentiments apprend à le faire connaître, augmente la vigueur des sentiments. Avec les premiers, tout est incertitude. Ils sont l’expression du bonheur, de la douleur, deux extrêmes. Avec la dernière, tout est certitude. Elle est l’expression de ce bonheur qui résulte, à un moment donné, de savoir se retenir, au milieu des passions bonnes ou mauvaises. Elle emploie son calme à fondre la description de ces passions dans un principe qui circule à travers les pages : la non-existence du mal. Les sentiments pleurent quand il le leur faut, comme quand il ne le leur faut pas. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Comment veux-tu, étranger, que la pioche remue cette terre, qui d’abord nous nourrit, et puis nous donne un lit commode préservé du vent de l’hiver soufflant avec furie dans ces froides contrées, quand celui qui tient la pioche de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur chaque croix de bois, l’énoncé du problème effrayant que l’humanité n’a pas encore résolu : la mortalité ou l’immortalité de l’âme. ”
“ L’homme est un chêne. La nature n’en compte pas de plus robuste. Il ne faut pas que l’univers s’arme pour le défendre. Une goutte d’eau ne suffit pas à sa préservation. Même quand l’univers le défendrait, il ne serait pas plus déshonoré que ce qui ne le préserve pas. L’homme sait que son règne n’a pas de mort, que l’univers possède un commencement. L’univers ne sait rien : c’est, tout au plus, un roseau pensant. Je me figure Élohim plutôt froid que sentimental. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ L’aigle, le corbeau, l’immortel pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l’œil gros du crapaud, le tigre, l’éléphant, — ; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l’informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L’homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. ”
“ La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus.C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui élargissent les bornes de leur mérite. Beaucoup de gens sont assez modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie.Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes.Si le mérite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux; ce qu'on appelle malheur ne mérite pas leurs regrets. Une âme daigne accepter la fortune, le repos, s'il leur faut superposer la vigueur de ses sentiments, l'essor de son génie. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Tempêtes, sœurs des ouragans, firmament bleuâtre dont je n’admets pas la beauté, mer hypocrite, image de mon cœur, terre au sein mystérieux, habitants des sphères, univers entier, Dieu qui l’as créé avec magnificence, c’est toi que j’invoque : montre-moi un homme qui soit bon !... ; Mais que ta grâce décuple mes forces naturelles, car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement : on meurt à moins. Qu’ai-je dit contre les hommes ? Est-ce bien moi qui me permets de leur reprocher quelque chose ? Je suis plus cruel qu’eux : On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. ”
“ Les hommes, ayant pu guérir de la mort, de la misère, de l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. C'est tout ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de si peu de maux. Consolation richissime. Elle ne va pas à guérir le mal. Elle le cache pour un peu de temps. En le cachant, elle fait qu'on pense à le guérir. Par un légitime renversement de la nature de l'homme, il ne se trouve pas que l'ennui, qui est son mal le plus sensible, soit son plus grand bien. Il peut contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa guérison. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Le dragon ne s’y fie pas ; il croit qu’à chaque instant l’aigle va l’attaquer par le côté où il manque d’œil... Malheureux que je suis ! C’est ce qui arrive. Comment le dragon s’est laissé prendre à la poitrine ? Il a beau user de la ruse et de la force ; je m’aperçois que l’aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu’il reçoit, jusqu’à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que le corps. Il paraît être à l’aise ; il ne se presse pas d’en sortir. ”
“ Le désespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories, conduit imperturbablement le littérateur à l’abrogation en masse des lois divines et sociales, et à la méchanceté théorique et pratique. En un mot, fait prédominer le derrière humain dans les raisonnements. Allez, et passez-moi le mot ! L’on devient méchant, je le répète, et les yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce que j’avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Vieil Océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu fait sur le corps de la terre : j’aime cette comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu’on croirait être le murmure de ta brise suave, passe en laissant des ineffaçables traces, sur l’âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu’on s’en rende toujours compte, les rudes commencements de l’homme, où il fait connaissance avec la douleur qui ne le quitte plus. ”
“ La modestie est si naturelle dans le cœur de l’homme, qu’un ouvrier a soin de ne pas se vanter, veut avoir ses admirateurs. Les philosophes en veulent. Les poètes surtout ! Ceux qui écrivent en faveur de la gloire veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit. Ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu. Moi, qui écris ceci, je me vante d’avoir cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de même. Les inventions des hommes vont en augmentant. La bonté, la malice du monde en général ne reste pas la même. ”
Comte de Lautréamont,
Les Chants de Maldoror
“ Il cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. Voilà l’aigle, qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible ! Tu es plus rouge qu’une mare de sang ! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un cœur palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux à peine te soutenir sur tes pattes emplumées ; et que tu chancelles, sans desserrer le bec, à côté du dragon qui meurt dans d’effroyables agonies. ”
