“ Je n’ignorais pas qu’il y avait au village une jeune fille qui m’aimait éperdument. Je la connaissais de vue, physiquement elle était aussi bien que l’autre, elle n’apportait aucune dot ; et ce qui était pire, elle n’avait jamais fait battre mon cœur. L’admiration qu’elle me témoignait, n’avait jamais été plus pour moi, qu’une satisfaction d’amour propre. Par orgueil froissé, par lassitude d’attendre, je me décidai à l’épouser. Encore une fois je te répète : « Ne marie jamais une femme que tu n’aimes pas. » — Et cette jeune fille, c’était Marie Lavoise, la mère de Laure, s’exclama Alexandre. ”
Laetitia Filion
Élements biographiques
Laetitia Filion (1897-1947), autrice québécoise, examine avec acuité les tensions entre amour et raison, désir et devoir dans ses œuvres majeures À deux et Amour moderne. Ses textes, marqués par une lucidité psychologique, dévoilent les ravages des unions fondées sur l’orgueil ou la convenance, comme le souligne cette réflexion : « Ne marie jamais une femme que tu n’aimes pas ».
À travers des personnages confrontés à des dilemmes intimes, Filion interroge la fragilité des sentiments et la solitude de l’âme, dans un style à la fois poétique et implacable.
Citations de Laetitia Filion
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Pierrette tressaillit. — Ce mot, je te défends de le prononcer. Je ne veux pas le revoir. Je le méprise dans mon cœur, mais pourtant nous sommes si curieusement organisés que je pourrais de nouveau me laisser prendre à ses manières, à sa parfaite distinction apparente ; mais d’un mariage sans estime, je ne veux à aucun prix. Il a été trop vilain, jamais je ne pourrais l’aimer comme autrefois, que dis-je, je ne saurais l’estimer une minute. Il a physiquement tout ce qu’il faut pour plaire, mais son cœur, à la hauteur du bas de laine, m’a dégoûtée. La vie cache tant de bassesses. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Le salon est désert. Il retrouve la mère dans la chambre de sa fille. La chambre jaune si vivante l’autre soir, a pris avec les jours, un aspect lugubre. Sur la table, tout près du lit, des fioles, dans l’air une senteur de pharmacie. Sur les oreillers blancs, une figure pâle, souffrante, entourée de cheveux noirs dont les mèches se collent aux tempes moites. Quand les yeux s’ouvrent, ils ne semblent rien voir. Ils sont brillants de fièvre et trop grands dans la figure exsangue. Charlie contemple cette vision si peu semblable à ses rêves. Pierrette si pleine de vie, d’une santé si robuste ! ”
“ Mais j’aime Alexandre. Avez-vous jamais aimé ? La mère et la fille se regardèrent jusqu’au fond de l’âme. Sans une parole, Laure comprit que sa mère connaissait ce sentiment par expérience, et que cette expérience avait été le malheur de sa vie. Ses traits étaient si ravagés. Il y avait dans ses yeux tant de pitié pour cette enfant qui défendait son amour menacé. Laure entoura la pauvre femme de ses bras, et la serrant pour la première fois avec effusion sur son cœur : — Maman, je vous ai fait mal, mais je souffre tant, je l’aime tant. Ayez, ayez pitié de votre petite fille. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ La vie s’était chargée de la mûrir. Elle comprenait maintenant qu’elle n’avait jamais aimé Charlie. Ce mariage avait été arrangé entre sa mère et les parents du jeune homme. Elle devait y rencontrer toutes les garanties de bonheur, mais il y manquait la note romanesque : le grand amour, le choix libre. Et, sans qu’elle s’en doutât, ce sentiment, en traître, s’était glissé dans son cœur. Tout cela n’empêchait pas qu’une rupture avec Charlie était une conduite déloyale, inqualifiable. Elle prit la résolution de ne plus revoir Guy de Morais. ”
“ Et un flot de sang empourpra ses joues. — Trop belle, Que veux-tu dire ? Laure est aussi bonne, aussi pure que belle. — Je n’en doute pas, acheva Lucille. Oublie ce que je viens de te dire, tu croirais que je suis jalouse. Tu le sais, ces choses là se devinent facilement, je t’aimais. À quoi bon vouloir te le cacher ? Maintenant que j’ai vu ta belle payse, je comprends que tu n’as jamais pu m’aimer. Si par hasard, ce que je ne suis pas assez méchante pour te souhaiter, elle te délaissait un jour ; si tu avais besoin d’un cœur assez grand pour te consoler : souviens-toi de Lucille Prévoust. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Il a aimé Pierrette profondément. Il ne fait rien à la légère. Elle n’a pas su comprendre le grand sentiment désintéressé qu’il lui a voué ; il ne veut pas se désoler outre mesure. Pourtant, certains jours plus sombres il a craint de sentir germer en lui la haine, il a eu peur de lui. Alors il se saisissait d’un souvenir d’elle, d’un de ces riens qu’elle lui avait donnés autrefois, et tout de suite il sentait son cœur se fondre d’amour pour elle. Comment en pourrait-il être autrement, il l’a toujours aimée, il n’a jamais aimé nulle autre femme. ”
“ Il s’empressa jusqu’au bout du corridor, revient avec une bassine remplie d’eau froide, ouvre des tiroirs rangés avec ordre, en tire une serviette propre. Laure, comme ce matin, dans sa petite chambre, recommence à bassiner son visage, afin d’y effacer les traces de son chagrin. Ce qu’elle ne peut cacher à personne, c’est son agitation fébrile. Elle marche en regardant à droite et à gauche comme si elle se croyait surveillée. Tout en allant et venant dans la pièce, sans s’en rendre compte, elle narre à Alexandre beaucoup de détails de son enfance sevrée de tendresse. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Malgré ta défection, malgré le chagrin immense que tu me causes, je ne puis encore que t’aimer. As-tu donc oublié en compagnie d’un autre tous les souvenirs qui nous sont communs ? Je ne puis le croire, tu as été ensorcelée, pauvre chérie, puisse le réveil ne pas t’être trop cruel. Les cadeaux que je t’ai faits sont bien à toi. Je ne puis croire, ni me faire à l’idée qu’un autre puisse te rendre heureuse. Je t’aime plus que jamais, Pierrette garde au fond de ton cœur une petite place pour ton meilleur ami d’enfance. ”
“ Pendant ce temps Lucille se rappelait les différents incidents de la soirée. Pourquoi lui avait-elle dit qu’elle l’aimait ? Insensée, il n’avait même pas entendu. Pourtant, à son insu, tout son cœur avait été mis à nu en cette minute ; si seulement Alexandre avait eu des yeux pour quelqu’un autre que Laure. Elle voudrait être généreuse, ne pas en vouloir à cette jeune fille trop belle, du bout des lèvres elle répète : « Mon Dieu qu’ils soient heureux. » Mais dans le fond de son cœur un orage gronde qui mugit : « C’est trop dur. » ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Les bras repliés derrière la tête, elle sourit aux étoiles qui commencent à percer le velum bleu au-dessus des arbres. Elle rêve les yeux ouverts. Demain, un certain nombre de ses amies viendront, elles prendront le thé à cinq heures : et elle se propose bien, puisqu’on est à la campagne, de les retenir à souper. Elle règle à l’avance l’emploi de la soirée. Le silence gagne peu à peu le parterre, et même le chemin. Pierrette ne songe pas à rentrer. Elle sent en elle un tel bonheur, une joie sans nom et qui l’emplit toute. Un léger souffle de vent passe dans ses cheveux, et lui est une caresse. ”
“ N’est-ce pas une preuve que je vous aime. — Si tu m’aimes, tu ne peux l’aimer. — Si fait, maman, dans le cœur des enfants il y a place pour un père et une mère, et il reste encore des trésors d’affection inutilisés qui se déversent sur les frères et les sœurs. — Oui, quand le père et la mère sont unis, mais dans notre cas tu ne peux aimer l’un qu’au détriment de l’autre. — Non, maman, il me suffit d’oublier le mal que l’un a fait à l’autre, de ne pas juger mes parents suivant le commandement du bon Dieu pour vous englober tous deux dans le même sentiment très doux. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Tu ne peux comprendre, Charlie, combien grande est ta revanche. J’ai du chagrin, mais du chagrin ; et de nouveau un sanglot soulève sa poitrine. Charlie, tu ne comprends pas, tu ne veux pas comprendre. Autrefois, tu dois le sentir maintenant, je ne t’aimais pas, nos relations étaient faites de camaraderie. Le jour ou l’amour vrai s’est éveillé dans mon cœur, c’est pour un être vil et méprisable qu’il s’est allumé. Par ses procédés, qu’il me répugne de te narrer, il a tué en moi cet amour que j’avais voué dans mon imagination toute neuve à un être idéal qu’il n’était pas. ”
“ J’arrivai un jour pendant que tu te tordais de souffrance, où tu criais de toute la force de tes petits poumons. Mon cœur de mère fut bouleversé, je devais te laisser, si tu allais mourir. La vie des tout petits tient à si peu. J’étais épouvantée à cette seule pensée. À ce moment je ne pouvais souhaiter ta mort pour te soustraire à la souffrance, j’étais si certaine que je saurais te l’éviter, mais comme je me suis trompée ! Elle laissa glisser ses bras le long de son corps amaigri, fit une pause. Laure respecta ce silence. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Aussitôt elle prit sa place dans la chaise longue du boudoir. Sa santé demandait encore des ménagements. Elle s’assoupit et vit en rêve un autre arbre comme jamais elle n’en avait vu, et, pendant aux branches, un superbe collier de diamants. Elle s’éveille et sourit. À moins que M. de Morais ne m’apporte une parure semblable, je suis certaine de n’en pas avoir cette année ; puis le cadeau de Charlie lui revient à la mémoire, sa déception n’est pas tout à fait oubliée, mais elle se raisonne : « tout est mieux ainsi : je ne me suis pas encore expliquée avec lui. » ”
“ Que fait maman ? Est-elle malheureuse ? Elle sent son cœur angoissé à toutes ces questions qu’elle n’a jamais creusées aussi profondément, avant cette terrible nuit. Si elle relève la tête, elle retrouve les yeux de sa mère rivés sur elle, ses yeux bleus, comme les siens sont tout lavés de larmes. Et de nouveau, ce soir, tandis qu’elle contemple sa fille, comme toujours, comme bien souvent certainement, des pleurs brillent au bord des paupières, et Laure sent son cœur bien gros de voir ces petites perles qui roulent et s’effritent sur la robe noire ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Pas une minute les yeux ne s’ouvrent. Charlie, les traits tirés plus par la souffrance morale qui l’étreint en pensant à cette catastrophe de son retour, qu’à l’idée des soupçons qu’il découvrira peut-être dans l’attitude, les silences, les regards de Madame des Orties, souffre atrocement. La douleur physique qu’il devrait ressentir de son épaule meurtrie, il ne la sent pas, il n’y songe pas. Toutes les forces de son âme, toute sa puissance de souffrir est aimantée vers Pierrette. ”
“ Tu ne pouvais mieux deviner, ma petite Lucille, Laure est ma payse. Pourtant quand tu as commencé de la jalouser, elle n’était pas encore apparue dans ma vie. Ma payse, mais je ne l’ai connue qu’ici. Comment se fait-il ? je ne me l’explique pas moi-même, que je puisse être passé tout près de cette enfant jolie sans l’avoir remarquée. Et encore, quand un garçon a quinze ou seize ans, il ne pense qu’à se faire un avenir, à devenir quelqu’un, avant de songer à attirer les regards, à éveiller l’amour. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Madame des Orties restait emmêlée dans un chiffon qui s’attachait à ses couvre-chaussures. Pierrette retrouvait sa souplesse acquise par de longs exercices de sport. Sans encombre, elle était déjà près du lit. — Vous êtes malade ? Madame, questionna-t-elle, en se penchant au-dessus de la forme indécise émergeant de cet amas de malpropreté. La jeune femme sortit une main amaigrie : — Je ne suis pas malade, je n’en puis plus. Ah ! vous ne savez pas, vous, ma bonne demoiselle, ce que c’est la vie. Mon mari ne travaille jamais ou presque, quand il travaille, il boit tout son gagne. ”
“ Aussitôt entrée dans sa chambre simple et proprette, Lucille, la petite Luciole blessée, enlève sa robe, cette malheureuse robe, qui lui a valu deux sacrifices et apporté un gros chagrin. Elle se laisse choir sur une chaise, et, sans contrainte, laisse couler ces larmes qui l’étouffent. Et ce soir, en jeune fille pratique, elle conclut qu’il est inutile de vouloir lutter avec cette autre femme qui lui a pris l’amour d’Alexandre. Qui est-elle, elle l’ignore, mais son instinct féminin lui a découvert une rivale, une rivale qui lui est supérieure. Comme la vie lui paraît sombre ! ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Elle l’a mis dans sa chambre avec tous les programmes des dernières soirées, petits riens qui rappellent une vente de charité, un concert au Château-Frontenac, une soirée de gala. Pierrette ne s’émeut pas devant tous ces souvenirs, elle ne les conserve qu’un certain temps, jusqu’au moment où, un beau matin, elle décide de mettre de l’ordre dans ce fouillis ; et alors, de ses doigts nerveux, elle déchire, jette dans le panier rose, et finalement fait un feu d’artifice de toutes ces frivolités. Très moderne, elle ne s’embarrasse pas du passé, et ne vit que le moment présent. ”
“ Sa mère se lève et l’entoure de ses bras, elles mêlent leurs larmes. L’une à côté de l’autre dans le petit lit trop étroit, elles ne peuvent trouver le sommeil. Madame Lavoise passe ses doigts noueux sur les mains douces et chaudes de Laure qui frissonne toute, sous cette caresse presque constante. Elle voudrait prendre cette femme dans ses bras et lui dire : « Ma mère bien aimée, » mais elle ne peut pas. Quand elle n’était qu’une enfant, il lui était facile une fois par année, quand cette même femme se présentait au parloir de se pendre à son cou, de lui dire des mots tendres. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Mademoiselle paie tout ce qu’elle achète, Mademoiselle n’a pas de dettes. La brave Yvonne ne voulut rien ajouter. Pierrette dut subir une nouvelle épreuve de la part de son cousin ; il y mit tout son bon cœur, mais il ignorait combien cette proposition pouvait être désagréable à la jeune fille qu’il avait connue si peu réfléchie, si fantasque même. Il fait un demi jour tendre comme en prodigue la fin des belles journées d’eté, les appliques électriques du salon n’ont pas encore été allumées. Pierrette est assise au piano et laisse ses doigts errer sur les touches, au gré de l’imagination. ”
“ L’orgue fait entendre sa voix grave et les invite à la joie. La messe achevée, ils passent à la sacristie. Laure est restée dans l’église. Au lieu de la satisfaction qu’elle s’est promise de cette journée si longtemps désirée, elle sent l’abattement faire place à l’agitation fébrile qu’elle a dépensée depuis plusieurs mois, elle voudrait sombrer dans l’inaction, les mariés reviennent, elle sent deux bras qui se nouent autour de son cou, c’est Lucille qui lui murmure un merci à l’oreille : — Sans vous Laure, sans votre bonté, votre ingéniosité, je n’aurais jamais pu reconquérir Alexandre. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Pierrette réfléchissait et le travail de son esprit transparaissait sur sa figure mobile. Charlie souffrait de son côté parce qu’il comprenait que le peu d’empressement de la jeune fille ne devait pas être de bon augure. Puis une autre idée vint traverser son imagination comme une flèche empoisonnée. Cette visite ! son cousin ne serait-il pas accompagné cette fois encore de Guy de Morais ? Il sentit la jalousie lui mordre le cœur. Pourquoi ne pas la fuir ? Pourquoi ne pas mettre entre eux de nouveau des lieues et des lieues ? Non, il se sent lié comme par un aimant invincible. ”
“ Lucille ne lui fait pas de confidences, craignant de la faire souffrir ; pourtant elle a remarqué que les premiers soirs de ces sorties, la jeune fille est revenue plus triste, Laure a même entendu des sanglots étouffés à l’heure où Lucille la croyait endormie. Elle aurait voulu aller vers elle, la serrer dans ses bras, elle n’osait, se disant : « encore des larmes dont je suis cause, » et répétait dans son cœur : « Mon Dieu, mon Dieu quand cesserai-je de faire souffrir ceux qui me sont le plus chers, les seuls êtres au monde, après ma mère, qui m’aiment vraiment. » ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Un clair soleil de mai pénètre par la fenêtre ouverte et vient, de sa chaude caresse, animer, égayer les objets. Une myriade de petits grains d’or dansent dans ses rayons. Pierrette, devant sa coiffeuse, moderne comme tout le reste de l’ameublement, vient de carminer ses lèvres. Un dernier coup de crayon et le grand œil noir paraîtra plus vif ; deux coups de brosse dans ses cheveux courts et bichonnés. Pierrette se recule pour juger de l’effet et semble satisfaite. Elle sourit à l’image de jeunesse et de bonheur que lui renvoie la glace. ”
“ Allons, souriez Laure. J’irai voir Lucille demain, je serai bon pour elle ; plus tard, quand elle sera un peu guérie de mon amour, je lui présenterai l’un de mes amis qui est digne d’elle. Cela vous console, dites. Elle sourit parce qu’elle était jeune, et qu’elle désirait être agréable à son ami ; pourtant elle sentait sur son cœur le poids de toutes ces larmes que la pauvre enfant avaient versées ce soir. C’est la veille de Noël. Alexandre a décidé d’appeler Lucille. Laure ne peut sortir avec lui ; elle sera au comptoir toute la soirée, ensuite elle aura bien gagné des heures de repos. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Elle sent en elle comme le pressentiment d’un malheur. Elle se donne du mouvement afin d’éviter de penser. Pour s’étourdir, elle court de chez la modiste au magasin, de chez le tailleur à chez elle. Puis, c’est un « shower » d’ustensiles de cuisine donné en son honneur chez l’une de ses amies, puis un shower de porcelaine. Un groupe joyeux entoure et admire les jolis petits objets si délicats. Pierrette veut s’éloigner pour faire place à une nouvelle arrivante ; une tasse tombe, les éclats volent jusque sur ses souliers de chevreau blanc. ”
“ Laure avait enlevé son chapeau, rangé son manteau dans la garde-robe. Elles s’assirent toutes deux sans lumière près de la fenêtre. Au ciel une pleine lune éclairait, tandis que des étoiles nombreuses mettaient des points d’or au vélum bleu du firmament. Elles restaient silencieuses parce que nulle parole n’eût pu traduire la grandeur du sentiment qu’elles ressentaient en cette minute. En s’éloignant Marie Lavoise dit : — Si je t’avais toujours ainsi près de moi, je serais encore capable d’être heureuse. Laure ne dissimula pas les larmes qui sillonnaient ses joues. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ L’auto s’engage sur la passerelle. Pierrette accoudée regarde son fiancé que l’onde va porter bien loin. Un dernier cri de sirène, les passerelles sont enlevées, le bateau s’éloigne dans un amas de fumées grises. La main de Pierrette esquisse un ultime geste d’adieu. Les jeunes gens enlèvent leurs chapeaux et les agitent au-dessus de leurs têtes ; puis, elle ne distingue plus rien. Longtemps elle reste immobile à la même place. Elle regrette le départ de Charlie, mais elle ne peut arriver à savoir pourquoi, tout comme elle se demande quelles raisons l’ont fait accepter de devenir sa femme. ”
“ Quand ils se furent éloignés, Laure se jetant dans les bras de Lucille lui dit : — J’en avais le pressentiment que toutes ces larmes versées à cause de moi, seraient l’instrument de mon malheur. Comme il eût mieux valu que je ne me fusse jamais trouvée entre vous deux. Vous seriez maintenant heureux, et peut-être le serai-je davantage. J’aurais dû obéir à ce pressentiment et avoir le courage d’éloigner Alexandre. Et Lucille de lui répondre : — Si vous voulez travailler, ne pas devenir une vieille radoteuse désagréable, il vous faut à tout prix oublier le passé. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Un long grimoire, bien affectueux, lui rend la paix pour quelques jours. Elle ne se reconnaît plus, elle si indifférente, si confiante, mais la vie réserve tant de surprises ! Août a fleuri toutes les pousses vertes. Pierrette n’a que le temps de dépaqueter et d’admirer les cadeaux nombreux qui arrivent à son adresse. Elle vit dans un rêve fleuri et gai. Puis elle prend sa plume, énumère à Charlie tout ce qu’elle reçoit, ce qu’elle en fera ; puis un doute lui vient à la réception d’une lettre dans laquelle il ne s’enthousiasme pas comme elle. ”
“ Puis un sentiment de remords submergea dans l’âme de Laure, la joie de ses fiançailles. N’avait-elle pas été légère, imprudente ! Que savait-elle d’Alexandre Daubourge ? Ce que leurs relations si neuves lui avaient découvert, ce qu’il avait bien voulu lui dire. Mais à vingt ans, quand l’avenir est plein de promesses, que l’amour chante au cœur sa chanson grisante, on ne saurait être longtemps malheureux, surtout si la raison n’a que des craintes chimériques à opposer à la valeur des faits présents. ”
Laetitia Filion, Amour moderne
“ Elle sort d’un magasin, entre dans un autre, confronte des étoffes, fait la moue, sort et repart dans sa course précipitée. Cinq heures et demie, Pierrette est au volant et regagne Everell. Sa mère a loué une jolie villa précédée d’un parterre ; les fleurs sont en pleine floraison, les phlox embaument, la brise traîne avec elle de chauds parfums capiteux. Pierrette, étendue dans le hamac entre deux arbres, dont les feuilles chuchotent câlinement, trouve la vie bien belle ; qu’il fait bon vivre, quand on a vingt ans et que le ciel dispense chaque jour, un plus grand bonheur ! ”
“ Le père d’Alexandre ne s’était-il pas servi des mêmes paroles que sa mère : « Tu ne peux épouser Laure Lavoise. » Quelle différence y avait-il avec : « Tu ne peux épouser Alexandre Daubourge. » Il s’élevait donc entre eux un mur infranchissable. Mais quel était-il ? Et leur jeunesse et leur amour plus forts que les obstacles se sentiraient-ils la force de l’escalader, même si leurs parents réunis s’acharnaient à contrecarrer leurs plans. Marie Lavoise jeta les yeux sur l’une des lettres. ”
