“ Des Hermies se leva et fit quelques pas dans la pièce. — Tout cela est fort bien, grogna-t-il ; mais ce siècle se fiche absolument du Christ en gloire ; il contamine le surnaturel et vomit l’au delà. Alors, comment espérer en l’avenir, comment s’imaginer qu’ils seront propres, les gosses issus des fétides bourgeois de ce sale temps ? Élevés de la sorte, je me demande ce qu’ils feront dans la vie, ceux-là ? — Ils feront, comme leurs pères, comme leurs mères, répondit Durtal ; ils s’empliront les tripes et ils se vidangeront l’âme par le bas ventre ! ”
Résumé
« Là-bas », roman de Joris-Karl Huysmans publié en 1891, marque un tournant dans son œuvre en rompant avec le naturalisme pour explorer le satanisme et l’occultisme.
À travers le personnage de Durtal, un écrivain parisien plongé dans l’étude de Gilles de Rais, l’auteur dévoile un univers de rituels blasphématoires et de forces surnaturelles, préfigurant sa conversion au catholicisme. Ce texte, source de controverses, structure la « Tétralogie de Durtal » et interroge la décadence morale de la fin du XIXe siècle.
Citations de Là-bas (Joris-Karl Huysmans)
“ Non, jamais, l’homme n’a changé ; son âme purulait au temps de la Genèse, elle n’est, à l’heure actuelle, ni moins fétide. La forme seule de ses péchés varie ; le progrès, c’est l’hypocrisie qui raffine les vices ! — Raison de plus, riposta Carhaix ; si la Société est telle que vous la dépeignez, il faut qu’elle croule ! Oui, moi aussi, je pense qu’elle est putréfiée, que ses os se carient, que ses chairs tombent ; elle ne peut plus être, ni pansée, ni guérie. Il est donc nécessaire qu’on l’inhume et qu’une autre naisse. Dieu seul peut accomplir un tel miracle ! ”
“ Alors, tandis que les enfants de chœur s’alliaient aux hommes, que la maîtresse de la maison, montait, retroussée, sur l’autel, empoignait, d’une main, la hampe du Christ et ramenait de l’autre le calice sous ses jambes nues, au fond de la chapelle, dans l’ombre, une enfant, qui n’avait pas encore bougé, se courba tout à coup en avant et hurla à la mort, comme une chienne ! Excédé de dégoût, à moitié asphyxié, Durtal voulut fuir. Il chercha Hyacinthe mais elle n’était plus là. Il finit par l’apercevoir auprès du chanoine ; il enjamba les corps enlacés sur les tapis et s’approcha d’elle. ”
“ Puis, n’y a-t-il pas aussi mépris de la nature, c’est-à-dire de l’œuvre divine, puisque le sujet du péché n’est plus, ainsi que dans la bestialité même, un être palpable et vivant, mais bien un être irréel, un être créé par une projection du talent qu’on souille, un être presque céleste, puisqu’on le rend souvent immortel, et cela par le génie, par l’artifice ? Allons plus loin encore, si vous le voulez ; supposez qu’un artiste peigne un Saint et qu’il s’en éprenne. Cela se compliquerait de crime contre nature et de sacrilège. ”
“ Un prêtre me disait, un soir, que les larves indifférentes, neutres, habitent un territoire invisible et naturel, quelque chose comme une petite île qu’assiègent, de toutes parts, les bons et les mauvais Esprits. Elles sont de plus en plus refoulées, finissent par se fondre dans l’un ou l’autre camp. Or, à force d’évoquer ces larves, les occultistes qui ne peuvent, bien entendu, attirer les Anges, finissent par amener les Esprits du mal et, qu’ils le veuillent ou non, sans même le savoir, ils se meuvent dans le Diabolisme. C’est là, en somme, où aboutit, à un moment donné, le Spiritisme ! ”
“ Ce qui serait curieux, c’est qu’il eût réclamé son petit cadeau, ses petits gants, se dit Durtal, en pinçant les lèvres. — Et savez-vous ce qu’est devenu le terrible Docre, fit des Hermies ? — Non, Dieu merci ; il doit être dans le Midi aux environs de Nîmes, où il résidait jadis. — Mais enfin que fait-il, cet abbé ? questionna Durtal. — Ce qu’il fait ! Il évoque le Diable, nourrit des souris blanches avec des hosties qu’il consacre ; sa rage du sacrilège est telle qu’il s’est fait tatouer sous la plante des pieds l’image de la Croix, afin de pouvoir toujours marcher sur le Sauveur ! ”
“ L’on entendit un pas dans l’escalier. Carhaix rentra, couvert de neige. — Cristi, mes enfants, ça vente dur ! — Il se secoua, jeta sa défroque sur une chaise, éteignit sa lanterne. — Il m’arrivait par les ouïes de la tour, au travers des lames, des abat-son, des pelletées de neige qui m’aveuglaient ! quel chien d’hiver ! la bourgeoise s’est couchée, bon ; eh bien, mais vous n’avez pas pris votre café ? reprit-il en voyant Durtal qui le servait dans les verres. Il se rapprocha du poêle, le tisonna, s’essuya les yeux que le grand froid avait remplis de larmes et il but une gorgée de café. ”
“ Décidément, la réalité ne pardonne pas qu’on la méprise ; elle se venge en effondrant le rêve, en le piétinant, en le jetant en loques dans un tas de boue ! — Ne vous impatientez pas, mon ami, dit Mme Chantelouve, derrière le rideau, je suis si longue ! Grossièrement, il pensa : je voudrais que tu déguerpisses ; — et, tout haut, poliment, il lui demanda si elle n’avait pas besoin de ses services. Elle était si attrayante, si mystérieuse, reprit-il. Ses prunelles qui réverbéraient, tour à tour, en même temps, des cimetières et des fêtes, étaient si spacieuses, si lointaines ! ”
“ Dans les rues, tout me tourne, je suis hébété, incertain, ivre ; je n’ai vraiment mes aises que dans mon clocher ou dans cette chambre. — Tiens, soumets-moi cela, ma femme, et il empoigna pour la remuer la salade de céleri, de hareng et de bœuf. — Quel fumet ! s’écria Durtal, en humant l’odeur incisive du hareng. Ce que ce parfum suggère ! cela m’évoque la vision d’une cheminée à hotte dans laquelle des sarments de genévrier pétillent, en un rez-de-chaussée dont la porte s’ouvre sur un grand port ! ”
“ Cette école de la réhabilitation, toute puissante aujourd’hui, exaspérait Durtal ; aussi était-il bien certain de ne pas sombrer avec son livre sur Gilles de Rais dans la monomanie de ces affamés de la bienséance, de ces enragés de l’honnêteté. Pas plus qu’un autre, avec ses idées sur l’histoire, il ne pouvait prétendre à peindre un Barbe-Bleue exact, mais il était sûr au moins de ne pas l’édulcorer, de ne pas l’amollir dans des bains de langue tiède, de ne pas en faire ce médiocre dans le bien ou dans le mal qui plaît aux foules. ”
“ Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier l’évidence, c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac stupide des libres-penseurs ! — C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi ! ah ! ce que j’envie la foi robuste de Carhaix. — Tu n’es pas difficile, répondit des Hermies, la foi, mais c’est le brise-lames de la vie, c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en paix ! ”
“ Puis, un autre enfant de chœur encore plus hideux s’exhiba. Efflanqué, creusé par les toux, réparé par des carmins et des blancs gras, il boitillait, en chantonnant. Il s’approcha de trépieds qui flanquaient l’autel, remua les braises accouvies dans les cendres et il y jeta des morceaux de résine et des feuilles. Durtal commençait à s’ennuyer quand Hyacinthe le rejoignit ; elle s’excusa de l’avoir laissé si longtemps seul, l’invita à changer de place et elle le conduisit, derrière toutes les rangées de chaises, très à l’écart. — Nous sommes donc dans une vraie chapelle ? demanda-t-il. ”
“ Mme Chantelouve était enfouie, sous l’édredon, la bouche entr’ouverte et les yeux fermés ; mais il s’aperçut qu’elle regardait au travers de la grille blonde de ses cils. Il s’assit sur le bord de le couche ; elle se recroquevilla, la couverture remontée sous le menton. — Vous avez froid, mon amie ? — Non. Et elle ouvrit tout grands des yeux qui crépitèrent. Il se déshabilla, jetant un coup d’œil sur le visage d’Hyacinthe ; il s’effaçait, dans l’ombre et parfois s’éclairait de feux rouges, suivant le revif des bûches qui se consumaient dans leur cendre. ”
“ Il y a bien une ressource maintenant, reprit des Hermies, pour échapper à l’horreur de cette vie ambiante, c’est de ne plus lever les yeux, de garder à jamais l’attitude timorée des modesties. Alors, en ne contemplant que les trottoirs, l’on voit, dans les rues, les plaques des regards électriques de la Compagnie Popp. Il y a des signaux, des blasons d’alchimiste en relief sur ces rondelles, des roues à crans, des caractères talismaniques, des pantacles bizarres avec des soleils, des marteaux et des ancres ; ça peut permettre de s’imaginer qu’on vit au Moyen Âge ! ”
“ Des Hermies sonna sur ces entrefaites. — Je mets mes bottines et nous filons, s’écria Durtal. Tiens, — il passa la main sur la table et la ramena gantée d’une mitaine grise — regarde, cette brute-là secoue tout, se bat contre on ne sait quoi et le résultat le voici : il y a encore plus de poussière qu’avant lorsqu’il est parti ! — Bah, fit Des Hermies ; mais c’est très bon, la poussière. Outre qu’elle a un goût de très ancien biscuit et une odeur fanée de très vieux livre, elle est le velours fluide des choses, la pluie fine mais sèche, qui anémie les teintes excessives et les tons bruts. ”
“ En même temps que les méfaits vont commencer, l’artiste et le lettré se développent en Gilles, s’extravasent, l’incitent même, sous l’impulsion d’un mysticisme qui se retourne, aux plus savantes des cruautés, aux plus délicats des crimes. Car il est presque isolé dans son temps, ce baron de Rais ! Alors que ses pairs sont de simples brutes, lui, veut des raffinements éperdus d’art, rêve de littérature térébrante et lointaine, compose même un traité sur l’art d’évoquer les démons, adore la musique d’église, ne veut s’entourer que d’objets introuvables, que de choses rares. ”
“ Le symbolisme catholique s’empare, à son tour, des pierreries et voit en elles les emblèmes des vertus chrétiennes. Alors, le saphir représente les aspirations élevées de l’âme ; la calcédoine, la charité ; la sarde et l’onyx, la candeur ; le béryl allégorise la science théologique ; l’hyacinthe, l’humilité, tandis que le rubis apaise la colère, que l’émeraude lapidifie l’incorruptible foi. Puis, la magie... — et des Hermies, se leva et prit dans sa bibliothèque un tout petit volume, relié comme un paroissien, et dont il montra le titre à Durtal. ”
“ Une incompressible gaieté fendait cette face sanguine, aux joues peintes avec un rasoir, en bleu. Carhaix les présenta, l’un à l’autre ; ils échangèrent, le prêtre, un salut défiant et Durtal un salut froid. Celui-ci se sentait gêné, de trop, dans les effusions de l’accordant et de sa femme qui remerciaient à mains jointes cet abbé d’être monté. Il était évident que pour ce ménage, qui n’ignorait point cependant les passions sacrilèges ou médiocres du clergé, l’ecclésiastique était l’homme d’élection, un homme tellement supérieur que, dès qu’il était là, les autres ne comptaient plus. ”
“ Je me suis bien promis de revenir, chaque mois, pour surveiller le dépérissement de tous ces gens... — Oh ! fit Mme Carhaix. — Dis donc, cria Durtal, tu es pas mal satanique, toi ! — Tenez, Carhaix, le voici parvenu à ses fins ; il veut, sans même nous laisser le temps de respirer, parler du Satanisme ; il est vrai que je lui avais promis d’en causer avec vous, ce soir. — Oui, reprit-il, répondant à un regard étonné du sonneur ; — hier, Durtal qui s’occupe, comme vous le savez, de l’histoire de Gilles De Rais, déclarait posséder tous les renseignements sur le Diabolisme au Moyen Âge. ”
“ Seigneur ! quelle aubaine ! pensa Durtal. — Tiens, j’allais me rendre chez toi, dit-il à des Hermies qui, trouvant la clef laissée sur la porte par Rateau, était entré. — Eh bien ! Puisque ton ménage n’est pas fini, descends comme un Dieu de ton nuage de poussière et viens chez moi. Chemin faisant, Durtal raconta à son ami les mésaventures conjugales de son concierge. — Oh ! fit des Hermies, que de femmes seraient heureuses de laurer l’occiput d’un vieillard si combustible ! — mais, quelle dégoûtation ! reprit-il, en montrant, autour d’eux les murs des maisons couverts d’affiches. ”
“ Sapristi ! se dit-il, Satan n’a pas l’air de rendre ses fidèles heureux ! Un enfant de chœur, vêtu de rouge, s’avança vers le fond de la chapelle et alluma une rangée de cierges. Alors l’autel apparut, un autel d’église ordinaire, surmonté d’un tabernacle au-dessus duquel se dressait un Christ dérisoire, infâme. On lui avait relevé la tête, allongé le col et les plis peints aux joues muaient sa face douloureuse en une gueule tordue par un rire ignoble. Il était nu, et à la place du linge qui ceignait ses flancs, l’immondice en émoi de l’homme surgissait d’un paquet de crin. ”
“ Durtal lui expliqua sa théorie. — Mais, c’est tout bonnement une expression raffinée du succubat ; ce n’est pas l’œuvre enfantée qui s’anime, mais bien un succube qui en prend la nuit, les formes ! — Avouez, en tout cas, que cet hermaphrodisme cérébral, qui se féconde sans aucune aide, est au moins un péché distingué, car il est un privilège des artistes, un vice réservé aux élus, inaccessible aux foules ! — Quel aristo de l’ordure vous faites ! dit Chantelouve, en riant. — Mais je vais me replonger dans mes vies de Saintes ; c’est d’atmosphère plus bénigne et plus fraîche. ”
“ Notre Père, que votre règne arrive ! — Il se fait tard, partons, jeta des Hermies. Alors, pendant qu’ils endossaient leurs paletots, Carhaix questionna Durtal. — Qu’espérez-vous si vous n’avez pas foi dans la venue du Christ ? — Moi je n’espère rien. — Je vous plains, alors ; vrai, vous ne croyez à aucune amélioration pour l’avenir ? — Je crois, hélas ! que le vieux Ciel divague sur une terre épuisée et qui radote ! Le sonneur leva les bras et hocha tristement la tête. ”
“ On a le choix entre deux moyens, pour atteindre l’ennemi que l’on vise. Le premier et le moins usité est celui-ci : le magicien se sert d’une voyante, d’une femme qui s’appelle dans ce monde-là, « un esprit volant » ; c’est une somnambule qui, mise en état d’hypnotisme, peut se rendre en esprit où l’on veut qu’elle aille. Il est dès lors possible de lui faire porter, à des centaines de lieues et à la personne qu’on lui désigne, les poisons magiques. Ceux qui sont atteints par cette voie, n’ont vu personne et ils deviennent fous ou meurent, sans même soupçonner le vénéfice. ”
“ Oui celui-là s’est jadis rencontré, dans mon salon même, avec Docre, mais j’ignorais que le chanoine eût des relations avec des Hermies qui ne venait pas dans ce temps-là chez moi. — Il n’en a aucune. Des Hermies ne l’a jamais vu ; il n’a, lui aussi, entendu que les racontars de Gévingey ; en somme, qu’y a-t-il de vrai dans tous les sacrilèges dont on accuse ce prêtre ? — Je l’ignore. Docre est un galant homme, savant, et bien élevé. Il a même été confesseur d’une altesse royale et il serait certainement Évêque, s’il n’avait pas quitté le sacerdoce. ”
“ Devant le tabernacle, un calice couvert du pale était posé ; l’enfant de chœur lissait avec ses mains la nappe de l’autel, ginginait des hanches, se haussait sur un pied, comme pour s’envoler, jouait les chérubins, sous prétexte d’atteindre les cierges noirs dont l’odeur de bitume et de poix s’ajoutait maintenant aux pestilences étouffées de cette pièce. Durtal reconnut sous la robe rouge le « petit Jésus » qui gardait la porte quand il entra et il comprit le rôle réservé à cet homme dont la sacrilège ordure se substituait à cette pureté de l’enfance que veut l’Église. ”
“ Je ne reproche au naturalisme ni ses termes de pontons, ni son vocabulaire de latrines et d’hospices, car ce serait injuste et ce serait absurde ; d’abord, certains sujets les hèlent, puis avec des gravats d’expressions et du brai de mots, l’on peut exhausser d’énormes et de puissantes œuvres, l’Assommoir, de Zola, le prouve ; non, la question est autre ; ce que je reproche au naturalisme, ce n’est pas le lourd badigeon de son gros style, c’est l’immondice de ses idées ; ce que je lui reproche, c’est d’avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d’avoir glorifié la démocratie de l’art ! ”
“ Le concierge de Durtal était un vieillard à moustaches, dont la chaude haleine exhalait le puissant arôme du trois-six. C’était un homme indolent et placide qui opposait une incontinence d’inertie aux objurgations de Durtal déclarant que son ménage devait être terminé, tous les matins, à la même heure. Les menaces, les suppressions de pourboires, les injures, les prières avaient échoué ; le père Rateau soulevait sa casquette, se grattait les cheveux, promettait, sur un ton ému, de s’amender et, le lendemain, venait plus tard. Quel animal ! gémissait Durtal, ce jour-là. ”
“ Ah ! dit Durtal, en allumant une cigarette, après un silence, ça vaut mieux que de causer de politique ou de courses, mais quelle pétaudière ! que croire ? la moitié de ces doctrines est folle et l’autre est si mystérieuse qu’elle entraîne ; attester le Satanisme ? dame, c’est bien gros, et pourtant cela peut sembler quasi sûr ; mais alors, si on est logique avec soi-même, il faut croire au Catholicisme et, dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier ; car enfin, ce n’est pas le Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter contre la religion du Christ ! ”
“ En somme, se dit-il, il faudrait admettre un réel dédoublement. Tout un côté visible de femme du monde, de salonnière prudente et réservée et un autre côté alors inconnu de folle passionnée, de romantique aiguë, d’hystérique de corps, de nymphomane d’âme, c’est bien invraisemblable ! Non, décidément, je suis sur une fausse piste, reprit-il ; le hasard a pu faire que Mme Chantelouve ait parlé de mes livres à des Hermies mais de là à conclure qu’elle s’est toquée de moi et qu’elle écrit de semblables lettres, il y a loin. Non, ce n’est pas elle ; mais qui, alors ? ”
“ Durtal regardait pendant qu’il parlait Chantelouve. Il était rotond et petit, bedonnait de l’estomac, ceinturait à peine son ventre de ses deux bras. Il avait les joues rubicondes, les cheveux longs par derrière, très pommadés, ramenés en croissants le long des tempes. Il portait du coton rose dans les oreilles, était complètement rasé, ressemblait à un notaire, bon vivant et pieux. Mais l’œil, vif, fourbe, démentait cette mine joviale et confite ; on devinait dans ce regard un homme d’affaires intrigant et madré, capable sous ses abords mielleux, d’un mauvais coup. ”
“ Maintenant elles déraisonnent, elles brimballent, elles sonnent la gouille ; c’est tout juste si d’ici je reconnais leurs voix ! — Que lisez-vous ? fit Durtal qui voulait détourner la conversation d’un sujet qu’il sentait pénible. — Mais des volumes écrits sur elles ! Ah tenez, monsieur Durtal, j’ai là des inscriptions qui sont d’une beauté vraiment rare. Écoutez, reprit-il, en ouvrant un livre traversé par des signets, écoutez cette phrase écrite en relief sur la robe de bronze de la grosse cloche de Schaffouse : « J’appelle les vivants, je pleure les morts, je romps la foudre. » ”
“ Et puis il n’y a pas de chairs là-dedans, pas de levain d’ordures ! S’aimer de loin et sans espoir, ne jamais s’appartenir, rêver chastement à de pâles appas, à d’impossibles baisers, à des caresses éteintes sur des fronts oubliés de mortes, ah ! c’est quelque chose comme un égarement délicieux et sans retour ! Tout le reste est ignoble ou vide. — Mais aussi, faut-il que l’existence soit abominable pour que ce soit là le seul bonheur vraiment altier, vraiment pur que le ciel concède, ici-bas, aux âmes incrédules que l’éternelle abjection de la vie effare. ”
Termes fréquents
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