“ Voilà l'horreur du Moyen-âge. Avec son air tout spirituel, il soulève des bas-fonds des choses incroyables qui y seraient restées: il va draguant, creusant les fangeux souterrains de l'âme.Du reste, la pauvre créature étoufferait tout cela. Bien différente de la haute dame, elle ne peut pécher que par obéissance. Son mari le veut, et Satan le veut. Elle a peur, elle en pleure; on ne la consulte guère. Mais, si peu libre qu'elle soit, l'effet n'en est pas moins terrible pour la perversion des sens et de l'esprit. C'est l'enfer ici-bas. Elle reste effarée, demi-folle de remords et de passion. ”
Résumé
La Sorcière, essai de Jules Michelet publié en 1862, explore la figure de la sorcière comme symbole de résistance populaire contre l’oppression médiévale. L’auteur, en contraste avec ses positions antérieures, présente la sorcellerie comme une révolte naturelle et spirituelle des classes subalternes, mêlant paganisme, mysticisme et critique des institutions religieuses.
En s’appuyant sur des sources controversées, Michelet dénonce la terreur de l’Inquisition tout en évoquant les rites païens comme prélude à la Renaissance. Son œuvre, malgré ses lacunes historiques, reste un témoignage passionné sur la lutte des femmes et des opprimés, influençant des courants comme le wiccanisme.
Citations de La Sorcière (Jules Michelet)
“ Le Démon n'est plus un esprit furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres: c'est l'intrépide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous les êtres, dit Albert-le-Grand. Saint Thomas va bien plus loin. «Tous les changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les germes, le Diable peut les imiter.» Étonnante concession qui, dans une bouche si grave, ne va pas à moins qu'à constituer un Créateur en face du Créateur! ”
“ Je ne vois pas pourtant chez les Italiens (Barthole, 1357 ; Spina, 1458 ; Grillandus, 1524, etc.) , je ne vois pas le Sabbat dans sa forme la plus terrible, la Messe noire, le défi solennel à Jésus. J’en doute même pour l’Espagne. Sur la frontière, au pays basque, on adorait impartialement Jésus le jour, Satan la nuit. Il y avait plus de liberté folle que de haine et de fureur. Les pays de lumière, l’Espagne et l’Italie, ont été vraisemblablement moins loin dans les religions de ténèbres, moins loin dans le désespoir. Le peuple y vit de peu, est fait à la misère. ”
“ La surtout on est bien sûr qu’il y a un cœur de femme. Le rude travailleur des champs est assez dur pour ses bêtes. Mais la femme n’y voit point de bêtes. Elle en juge comme l’enfant. Tout est humain, tout est esprit. Le monde entier est ennobli. Oh ! l’aimable enchantement ! Si humble, et se croyant laide, elle a donné sa beauté, son charme à toute la nature. Est-ce qu’elle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont l’imagination rêveuse se nourrit de tout cela ? Je l’ai dit, elle fait le ménage, elle file en gardant ses bêtes, elle va à la forêt, et ramasse un peu de bois. ”
“ «O bienfaisante sorcière!... Esprit d'en bas, soyez béni!» 414VIII LE PRINCE DE LA NATURE Dur est l'hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini même, il a des reprises, comme une douleur assoupie, qui revient, sévit par moments. Un matin, tout se réveille paré d'aiguilles brillantes. Dans cette splendeur ironique, cruelle, où la vie frissonne, tout le monde végétal paraît minéralisé, perd sa douce variété, se roidit en âpres cristaux.La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de la bise cuisante, sent au cœur la verge sévère. Elle sent son isolement. ”
“ On nous avait dit d'être jeunes.—Oh! le prêtre n'est plus le peuple. Un divorce infini commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince, chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand Empire qui n'est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il, sinon de mugir et de bêler, avec l'innocent compagnon qui ne nous dédaigne pas, qui l'hiver nous réchauffe à l'étable et nous couvre de sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes. ”
“ Sans bonté, elle aime la vie, à guérir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux sens: elle vendra des recettes de stérilité, d'avortement peut-être. D'autre part, effrénée, libertine d'imagination, elle aidera volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages, jouira des crimes d'amour.Oh! que celle-ci diffère de l'autre! C'est un industriel. L'autre fut l'Impie, le Démon; elle fut la grande Révolte, la femme de Satan, et, on peut dire, sa mère. Car il a grandi d'elle et de sa puissance intérieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. ”
“ Il y a là haut certaine femme dont on dit du mal et du bien. Moi, je n'ose en rien dire. Mais elle a puissance au monde d'en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent. Oh! si elle pouvait (sans péché, s'entend, sans fâcher Dieu) me faire venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j'ai tout perdu en ce monde.—Mais, cette femme, qui sait ce qu'elle est? Du ciel ou de l'enfer? Je n'irai pas (et il en meurt d'envie) ... Je n'irai pas... Je ne veux pas risquer mon âme. Ce bois, d'ailleurs, est mal hanté. Mainte fois on a vu sur la lande des choses qui n'étaient pas à voir... ”
“ Sans doute par l’effet si simple du grand principe satanique que tout doit se faire à rebours, exactement à l’envers de ce que fait le monde sacré. Celui-ci avait l’horreur des poisons. Satan les emploie, et il en fait des remèdes. L’Église croit par des moyens spirituels (sacrements, prières) agir même sur les corps ; Satan, au rebours, emploie des moyens matériels pour agir même sur l’âme ; il fait boire l’oubli, l’amour, la rêverie, toute passion. Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques, par de douces mains de femmes, qui endorment les douleurs. ”
“ Il vit, et il joua sa comédie, lui reprocha de vouloir guérir et de s'opposer à Dieu. Ce sont les célestes stigmates. Il se met à genoux, baise les plaies des pieds. Elle se signe, s'humilie, elle fait difficulté de croire. Girard insiste, la gronde, lui fait découvrir le côté, admire la plaie. «Et moi aussi je l'ai, dit-il, mais intérieure.»La voilà obligée de croire qu'elle est un miracle vivant. Ce qui aidait à lui faire accepter une chose si étonnante, c'est qu'à ce moment la sœur Rémusat venait de mourir. Elle l'avait vue dans la gloire, et son cœur porté par les anges. ”
“ Elle fut, le Vendredi-Saint, vingt-quatre heures dans une défaillance qu'on appelait une extase, livrée aux soins de Girard, soins énervants, meurtriers. Elle avait trois mois de grossesse. Il voyait déjà la sainte, la martyre, la miraculée, la transfigurée, qui commençait à s'arrondir. Il désirait et redoutait la solution violente d'un avortement. Il le provoquait en lui donnant tous les jours de dangereux breuvages, des poudres rougeâtres.Il l'aurait mieux aimée morte; cela l'aurait tiré d'affaire. Du moins, il aurait voulu l'éloigner de chez sa mère, la cacher dans un couvent. ”
“ Il permet, dit-il, qu'il en soit ainsi. Permettre une illusion si complète, laisser croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que permettre, c'est décider la damnation d'un monde d'âmes infortunées que rien ne défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l'aveu) le sacrement de l'autel. Étrange mortification! Des nonnes, bien confessées, l'hostie dans la bouche, avouent qu'à ce moment même elles ressentent l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche pas prise. ”
“ Les exorcistes lui firent cette cruelle question, à laquelle ils eussent eux-mêmes pu répondre bien mieux qu'elle: «Pourquoi, Belzébuth, parles-tu si mal de ton grand ami?»—Elle répondit ces mots affreux: «S'il y a des traîtres entre les hommes, pourquoi pas entre les démons? Quand je me sens avec Gauffridi, je suis à lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et quand vous me contraignez, je le trahis et m'en moque.»Elle ne soutint pas pourtant cette exécrable risée. Quoique le démon de la peur et de la servilité semblât l'avoir toute envahie, il y eut place encore pour le désespoir. ”
“ Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est bien étrange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait être la marque du Diable. Quand on lui ôta le bandeau, il apprit avec étonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfoncé l'aiguille sans qu'il la sentît; donc il était trois fois marqué du signe d'Enfer.. Et l'inquisiteur ajouta: «Si nous étions en Avignon, cet homme serait brûlé demain.» ”
“ On la met en bouteille; on l'augmente, on la diminue; on lui soutire des étincelles; on l'appelle, on la renvoie.—On ne chevauche plus, il est vrai, par les airs, au moyen d'un balai; le démon Montgolfier a créé le ballon.—Enfin, le vœu sublime, le souverain désir de communiquer à distance, d'unir d'un pôle à l'autre les pensées et les cœurs, ce miracle se fait. Et plus encore, l'unité de la terre par un grand réseau électrique. L'humanité entière a, pour la première fois, de minute en minute, la conscience d'elle-même, une communion d'âme!... O divine magie!... ”
“ Là surtout le Moyen-âge s’était montré dans son vrai caractère, l’Anti-Nature, faisant dans l’unité de l’être des distinctions, des castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l’esprit est noble, selon lui, le corps non noble, — mais il y a des parties du corps qui sont nobles, et d’autres non, roturières apparemment. — De même, le ciel est noble, et l’abîme ne l’est pas. Pourquoi ? « C’est que le ciel est haut. » Mais le ciel n’est ni haut ni bas. Il est dessus et dessous. L’abîme, qu’est-ce ? Rien du tout. — Même sottise sur le monde, et le petit monde de l’homme. ”
“ Et plus ce corps misérable est faible, plus le démon l'agite. La femme surtout est habitée, gonflée, soufflée de ces tyrans. Ils l'emplissent d'aura infernale, y font l'orage et la tempête, s'en jouent, au gré de leur caprice, la font pécher, la désespèrent.Ce n'est pas nous seulement, hélas! c'est toute la nature qui devient démoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans la forêt sombre! La lumière qu'on croyait si pure est pleine des enfants de la nuit. Le ciel plein d'enfer! ”
“ Un bâtiment surtout, chaque jour, arrêtait mes regards : l’Hôpital de la marine, ancien séminaire des Jésuites, fondé par Colbert pour les aumôniers de vaisseaux, et qui, dans la décadence de la marine, occupa de façon si odieuse l’attention publique. On a bien fait de conserver un monument si instructif sur l’opposition des deux âges. Ce temps-là, d’ennui et de vide, d’immonde hypocrisie. Ce temps-ci, lumineux de vérité, ardent de travail, de recherche, de science, et de science ici toute charitable, tournée tout entière vers le soulagement, la consolation de la vie humaine ! ”
“ Elle ne songeait à rien qu'à prier et donner, ne voulait point se marier. Au mot de mariage elle pleurait, comme si on lui eût proposé de quitter Dieu.On lui avait prêté la vie de sa patronne, sainte Catherine de Gênes, et elle avait acheté le Château de l'âme de sainte Thérèse. Peu de confesseurs la suivaient dans cet essor mystique. Ceux qui parlaient gauchement de ces choses lui faisaient mal. Elle ne put garder ni le confesseur de sa mère, prêtre de la cathédrale, ni un carme, ni le vieux jésuite Sabatier. A seize ans, elle avait un prêtre de Saint-Louis, de haute spiritualité. ”
“ Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie n'eût suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur chaque endroit où elle peut crever le cœur à la patiente et y faire entrer l'aiguille, une horrible lucidité.C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable, communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. ”
“ Celle-ci n’a d’ami que ses songes, ne cause qu’avec ses bêtes ou l’arbre de la forêt. Ils lui parlent ; nous savons de quoi. Ils réveillent en elle les choses que lui disait sa mère, sa grand-mère, choses antiques, qui, pendant des siècles, ont passé de femme en femme. C’est l’innocent souvenir des vieux esprits de la contrée, touchante religion de famille, qui, dans l’habitation commune et son bruyant pêle-mêle, eut peu de force, sans doute, mais qui revient et qui hante la cabane solitaire. Monde singulier, délicat, des fées, des lutins, fait pour une âme de femme. ”
“ ÉPILOGUE Une femme de génie, dans un fort bel élan de cœur, croit voir les deux Esprits dont la lutte fit le Moyen-âge, qui se reconnaissent enfin, se rapprochent, se réunissent. En se regardant de plus près, ils découvrent un peu tard qu'ils ont des traits de parenté. Que serait-ce si c'étaient des frères, et si ce vieux combat n'était rien qu'un malentendu? Le cœur parle et ils s'attendrissent. Le fier proscrit, le doux persécuteur, oublient tout, ils s'élancent, se jettent dans les bras l'un de l'autre. ”
“ Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la nature, autant que de la raison, siège avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table de son tribunal, il a la Somme d'un côté, de l'autre le Directorium. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est esprit fort, il doute des vieilles recettes. ”
“ L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par laquelle l'homme libre devient vassal,—le vassal serviteur,—et le serviteur serf, c'est la terreur du Moyen-âge et le fond de son désespoir. Nul moyen d'échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est aubain, épave, gibier sauvage, serf ou tué. La terre visqueuse retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue, c'est-à-dire le fait de mainmorte, un mort, un néant, une bête, une âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre. ”
“ Mourra-t-il, le puissant Esprit qui, trouvant la Création maudite, la Nature gisante par terre, que l'Église avait jetée de sa robe, comme un nourrisson sale, ramassa la Nature et la mit dans son sein? Cela ne se peut pas.Mourra-t-il, l'unique médecin du Moyen-âge, de l'âge malade, qui le sauva par les poisons, et lui dit: «Vis donc, imbécile!»Comme il est sûr de vivre, le gaillard, il meurt tout à son aise. Il s'escamote, brûle avec dextérité sa belle peau de bouc, s'évanouit dans la flamme et dans l'aube. ”
“ Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux ? Elle est bien innocente encore. Elle aurait horreur d’imiter la grande dame de là-haut, qui a par devant le mari, sa cour d’amants, et son page. Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible d’avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une rose. Et, avec cela, il tient de l’amant. Plus envahissant que nul autre, si petit, il glisse partout. Il glisse au cœur du mari même, lui fait sa cour, gagne ses bonnes grâces. ”
“ SATAN MÉDECIN La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment même (horreur!) ils se voient frappés d'épouvantables fléaux! On croit entendre encore l'amante dire à l'amant: «C'en est fait... Tes cheveux blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.» ”
“ «Le Diable est le père du mensonge.»Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: «Alors tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette femme?» Il leur cite l'histoire d'une Marthe, une fausse possédée de Paris.—Pour réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait... Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus un mot.Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je vois des magiciens...» Chacun tremble pour soi-même. ”
“ C'est le supplice des âmes, pendant tout le Moyen-âge, que nombre de questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent, effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en débats diaboliques, en dialogues cruels qui se font à l'intérieur. Le démon, quelque furieux qu'il soit dans les démoniaques, reste un esprit toutefois tant que dure l'Empire romain, et encore au temps de saint Martin, au cinquième siècle. A l'invasion des Barbares, il se barbarise et prend corps. Il l'est si bien, qu'à coups de pierres il s'amuse à casser la cloche du couvent de saint Benoît. ”
“ Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec ce cœur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie, souvent par les circuits du 419 mal. Elle est effarée, violente, d'autant plus qu'elle est très faible, dans le va-et-vient de l'orage.Lorsqu'aux tiédeurs printanières, de l'air, du fond de la terre, des fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous côtés, elle a d'abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cumæa, la Delphica. ”
“ Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans réserve, pudeur, dignité, volonté,—avec cette aggravation outrageante au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan [45] ».A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se donne à lui, siège un moment sur lui, comme la Delphica au trépied d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation simulée. ”
“ Lorsqu’on reviendra tout à fait de ce prodigieux rêve de presque deux mille ans, et qu’on jugera froidement la société chrétienne du Moyen-âge, on y remarquera une chose énorme, unique dans l’histoire du monde : c’est que 1° l’adultère y est à l’état d’institution régulière, reconnue, estimée, chantée, célébrée dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise, tous les poèmes, tous les fabliaux, et que, 2° d’autre part l’inceste est l’état général des serfs, état parfaitement manifesté dans le Sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils se montrent ce qu’ils sont. ”
“ Visiblement Satan, de tout temps corrompu, va se gâtant encore. Il devient un Satan poli, rusé, douceâtre, d'autant plus perfide et immonde. Quelle chose nouvelle, étrange, au Sabbat, que son accord avec les prêtres? Qu'est-ce que ce curé qui amène sa Bénédicte, sa sacristine, qui tripote des choses d'église, dit le matin la Messe blanche, la nuit la Messe noire? Satan, dit Lancre, lui recommande de faire l'amour à ses filles spirituelles, de corrompre ses pénitentes. Innocent magistrat! Il a l'air d'ignorer que depuis un siècle déjà Satan a compris, exploité 519 les bénéfices de l'Église. ”
“ Un ermitage sans Dieu, désolé, et les grands vents si monotones de l'Ouest, les souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant d'affronts, ce subit et âpre veuvage, son mari qui l'a laissée à la honte, tout l'accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste plante des landes, sans racine, que la bise promène, ramène, châtie, bat inhumainement; on dirait un corail grisâtre, anguleux, qui n'a d'adhérence que pour être mieux brisé. L'enfant met le pied dessus. Le peuple dit par risée: «C'est la fiancée du vent.»Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. ”
“ En propre, il n'a que le miracle, l'action rare et singulière. Mais le miracle quotidien, la vie, elle n'est plus à lui seul: le Démon, son imitateur, partage avec lui la nature.Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas différence de la nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence de la nature est perdue. ”
“ Satan règne au quatorzième.—Après la Saint-Barthélemy et pendant les massacres de la Guerre de Trente-Ans, l'Église triomphe-t-elle? Au contraire. Satan règne sous Louis XIII.Tout l'objet de mon livre était de donner, non une histoire de la sorcellerie, mais une formule simple et forte de la vie de la sorcière, que mes savants devanciers obscurcissent par la science même et l'excès des détails. Ma force est de partir, non du Diable, d'une creuse entité, mais d'une réalité vivante, la Sorcière, réalité chaude et féconde. L'Église n'avait que les démons. Elle n'arrivait pas à Satan. ”
“ La vieille, squelette déguenillé à l'œil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire, ou des hauts déserts des Alpes; voilà les sauvages qu'on présente à l'œil terne du savantasse, au jugement du scolastique.Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice. Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour complément et ornement du procès-verbal. Ils expliquent et content par ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger, et il couche avec la sorcière. ”
“ Pour peu qu'elle fût jeune et jolie, moqueuse, il n'était pas d'épreuve si basse, si choquante que ses animaux domestiques (le sigisbé, l'abbé, un page fou) ne fussent prêts à subir, sur l'idée sotte qu'un philtre répugnant avait plus de vertu. Cela déjà est triste pour la nature humaine. Mais que dire de cette chose prodigieuse que la sorcière, ni grande dame, ni jolie, ni jeune, pauvre, et peut-être une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hébétât, dégradât à ce point les plus graves personnages? ”
“ «Faible, légère, était la créature, molle aux tentations. Elle a été induite à mal par la concupiscence.» Hélas! dans la misère, la famine de ces temps, ce n'est pas là ce qui pouvait troubler jusqu'à la fureur diabolique. Si la femme amoureuse, jalouse et délaissée, si l'enfant chassée par la belle-mère, si la mère battue de son fils (vieux sujets de légendes) , si elles ont pu être tentées, invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorcière. De ce que ces pauvres créatures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les accepte. ”
“ Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence par la sibylle, finit par la sorcière. La première, belle vierge, en pleine lumière, le berça, lui donna le charme et l'auréole. Plus tard, déchu, malade, aux ténèbres du Moyen-âge, aux landes et aux forêts, il fut caché par la sorcière; sa pitié intrépide le nourrit, le fit vivre encore. Ainsi, pour les religions, la Femme est mère, tendre gardienne et nourrice fidèle. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et meurent sur son sein.Que sa fidélité lui coûte!... Reines mages de la Perse, ravissante Circé! ”
“ Ce qui étonne, c'est que du premier coup la Sorcière vraiment fit un être. Il a tous les semblants de la réalité. On l'a vu, entendu. Chacun peut le décrire.Les saints, ces bien-aimés, les fils de la maison, se remuent peu, contemplent, rêvent; ils attendent en attendant, sûrs qu'ils auront leur part d'Élus. Le peu qu'ils ont d'actif se concentre dans le cercle resserré de l'Imitation (ce mot est tout le Moyen-âge) .—Lui, le bâtard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde d'attendre. Il va cherchant et jamais ne repose. Il s'agite de la terre au ciel. ”
“ Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant toi. «Nul être humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation. Si tu approches, la mort!»La lèpre est le dernier degré et l'apogée du fléau; mais mille autres maux cruels, moins hideux, sévirent partout. Les plus pures et les plus belles furent frappées de tristes fleurs qu'on regardait comme le péché visible, ou le châtiment de Dieu. On fit alors ce que l'amour de la vie n'eût pas fait faire; on transgressa les défenses; on déserta la vieille médecine sacrée, et l'inutile bénitier. On alla à la sorcière. ”
“ La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. Elle régnait dans le village. Mais le château vient à elle, se livre, et par le côté où son orgueil risque le plus. L'intérêt d'un tel amour, pour nous, c'est l'élan d'un cœur vers son idéal, contre la barrière sociale, contre l'injustice du sort. Pour la sorcière, c'est le plaisir, âpre, profond, de rabaisser la haute 443 dame et de s'en venger peut-être, le plaisir de rendre au seigneur ce qu'il fait à ses vassales, de prélever chez lui-même, par l'audace d'un enfant, le droit outrageant d'épousailles. ”
“ Les chants de la magicienne de Théocrite et de Virgile, employés même au Moyen-âge, étaient rarement efficaces. On tâchait de le ressaisir par un charme qui paraît aussi imité de l'Antiquité. On avait recours au gâteau, à la Confarreatio, qui, de l'Asie à l'Europe, fut toujours l'hostie de l'amour. Mais ici on voulait lier plus que l'âme,—lier la chair, créer l'identification, au point que, mort pour toute femme, il n'eût de vie que pour une. Dure était la cérémonie. «Mais, madame, disait la sorcière, il ne faut pas marchander.» ”
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