“ Quant aux cloches, ils lèvent les épaules, lorsqu’on leur en parle. Savez-vous, monsieur Durtal, que nous ne sommes plus à Paris que deux accordants, moi et le père Michel qui n’est pas marié et qu’on ne peut, à cause de ses mœurs, attacher régulièrement à une église. Cet homme-là, c’est un accordant qui n’a pas son pareil ; mais, lui aussi, il se désintéresse ; il boit et, saoul ou pas saoul, il travaille et après cela, il reboit et il dort. ”
Jean-Marie Durtal
Définition et enjeux
Citations sur “Jean-Marie Durtal”
Émile Driant,
Un dirigeable au pôle Nord
“ Pourtant il faut qu’il tombe, et insensiblement Georges Durtal voit la terre se rapprocher, mais il a le temps maintenant de jeter le guide-rope, et, presque tranquillisé désormais, il vient en aide à l’Américain, lequel s’obstine à essayer de briser la ficelle qui retient le lourd paquet de cordes. ”
“ Il avait un frère également peintre, Daniel, natif de Tournai, dont il fut le maître et dont tous les travaux ont disparus ; et c’est à peu près tout ce que l’on sait de lui. Un de ses tableaux, très curieux et dont Durtal possédait une belle photographie, appartenait au musée d’Aix, une vierge assise sur un large banc, de style gothique, planant au-dessus d’une ville et tenant un enfant Jésus très éveillé, une vierge un peu bouffie dont la tête se détachait sur une étrange auréole de rayons qui suscitait l’idée d’une roue de paon façonnée avec les piquants inégaux d’un hérisson d’or ”
“ C’est la fin de tout, pensa Durtal, lorsque ces deux religieux qu’il avait le plus aimés furent partis. Une fois disparus, il s’effondra, découragé, tuant les heures, en errant d’une pièce dans une autre, parcourant les allées du jardin, mal partout, incapable de tout travail. ”
“ Durtal se dilatait, en fumant des cigarettes ; la mélancolie qui le comprimait depuis l’aube commençait à se fondre et la joie s’insinuait en lui de se sentir une âme lavée dans la piscine des Sacrements et essorée dans l’aire d’un cloître. Et il était, à la fois, heureux et inquiet ; heureux car l’entretien qu’il venait d’avoir avec le père hôtelier lui ôtait les doutes qu’il pouvait conserver sur le côté surnaturel que présentait le soudain échange d’un prêtre et d’un moine, pour le communier ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1895)
“ « On ne peut aller d’une chambre à l’autre pour visiter son voisin ou lui parler.« On ne peut fumer dans la maison. »Et dehors non plus, pensa Durtal, j’ai pourtant bien besoin d’allumer une cigarette. Et il descendit.Il se heurta dans le couloir au père Étienne qui lui fit aussitôt observer qu’il ne l’avait pas vu à sa place pendant l’office. Durtal s’excusa de son mieux. Le moine n’insista pas, mais Durtal comprit qu’il était surveillé et se rendit compte que, sous ses allures bon enfant, l’hôtelier devait, dès qu’il s’agissait de discipline, vous serrer la gorge dans un garrot de fer. ”
Joris-Karl Huysmans,
La Cathédrale
“ L’idée de la Justice à laquelle répond comme un inévitable écho l’idée de la Miséricorde, se symbolisait dans la gravité sereine de ces étendues qu’éclairaient les lueurs d’une saison indulgente, d’un temps doux. Durtal se recula pour mieux saisir l’œuvre, dans son ensemble. Il n’y a pas à dire, fit-il, cet artiste a l’instinct, le tact, des surfaces aériennes, des espaces ; la compréhension des ondes reposées coulant sous d’immenses ciels ! et puis, il s’échappe, de cette planche, des effluves d’âme catholique, qui s’insinuent en nous et lentement nous pénètrent... ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1921)
“ Ah ! se dit-il, le bonheur consiste certainement à être interné dans un lieu très fermé, dans une prison bien close, où une chapelle est toujours ouverte ; et il reprit : tiens, voici le frère Anaclet ; le convers s'avançait, courbé sous une banne. Il passa devant Durtal en lui souriant des yeux ; et, tandis qu'il continuait sa route, Durtal pensa : cet homme est pour moi un sincère ami ; quand je souffrais tant, avant de me confesser, il m'a tout exprimé dans un regard. Aujourd'hui qu'il me croit plus rasséréné, plus joyeux, il est content et il me le déclare dans un sourire ”
Jules Lemaître,
Les Contemporains, 7ème Série
“ Et c’est pourquoi le vocabulaire et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans l’expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la peinture de la vie immonde. Le haut-le-cœur de son naturalisme l’a jeté au mysticisme ; mais on a cette impression qu’il demeure le même homme. D’autant mieux qu’il a commencé par être un converti du plain-chant et de l’art du moyen âge, un converti par les sens. — Sa chasteté n’est peut-être qu’un moment singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu’un moment de sa curiosité de sentir. ”
René Doumic,
Revue des Deux Mondes
“ Il n’est personne, artiste ou écrivain, qui n’ait à une certaine heure formé ce souhait ; tout de même on n’en est pas dupe et on se rend compte, à part soi, combien dans ce dédain des choses littéraires il entre de littérature. C’est un plaisir d’orgueil que Durtal a éprouvé en se retirant à la Trappe. ”
“ Le moine se releva, s’assit sur une chaise de paille, se pencha sur le pénitent, l’oreille ramenée par la main en cornet, pour mieux entendre. Et il attendit. Durtal souhaitait de mourir pour ne pas parler ; il parvint cependant à prendre le dessus, à réfréner sa honte ; il desserra les lèvres et rien ne sortit ”
“ Au fond, ruminait-il, cette réserve absolue ne rend-elle pas notre amitié plus parfaite ; elle s’estompe dans un éternel lointain, reste mystérieuse et inassouvie, plus sûre. Tout en se ratiocinant ces réflexions, Durtal se dirigea vers la chapelle où l’appelait l’office et, de là, il se rendit au réfectoire. Il fut surpris de ne trouver qu’un seul couvert sur la nappe. Qu’est-il arrivé à M. Bruno ? — voyons, je vais quand même un peu l’attendre, songea-t-il ; et, pour tuer le temps, il s’amusa à lire un tableau imprimé qui était pendu au mur. ”
“ Durtal comprit alors pourquoi il avait si souvent aperçu M. Bruno se dirigeant, des fleurs à la main, de ce côté ; il devait orer dans ce lieu qu’il aimait sans doute parce qu’il était isolé dans la solitude profonde de cette Trappe. Le brave homme ! se cria Durtal, resongeant aux services affectueux, aux prévenances fraternelles que l’oblat avait eus pour lui. Et il ajouta : l’heureux homme aussi, car il se possède et vit si placide ici ! ”
René Doumic,
Revue des Deux Mondes
“ Au surplus on ne doit jamais, ne fût-ce que par courtoisie, mettre en doute la sincérité de personne. En pénétrant l’état d’âme de Durtal et en recherchant les mobiles qui ont déterminé sa conversion, nous nous instruirons de ce que vaut ce christianisme dont on célèbre le culte dans quelques chapelles récemment consacrées, et nous démêlerons de quels élémens est formé ce mysticisme qui est en Littérature la mode la plus nouvelle et le « dernier cri ». Durtal est un homme de lettres qui a passé la quarantaine. L’un des traits qui le caractérise c’est l’horreur où il est de l’époque moderne. ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1895)
“ Le silence subit de l'église dispersa Durtal. Il se leva, regarda autour de lui ; dans son coin, personne, sinon deux pauvresses endormies, les pieds sur des barreaux de chaises, la tête sur leurs genoux. En se penchant un peu, il aperçut en l'air, dans une chapelle noire, le rubis d'une veilleuse brûlant dans un verre rouge ; aucun bruit, sauf le pas militaire d'un suisse, faisant sa ronde, au loin. Durtal se rassit ; la douceur de cette solitude qu'aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs déjà lointains à cette heure des fumées d'encens, s'évanouit d'un coup. ”
“ Dans les corridors qu’il traversa, Durtal se heurta contre de nouvelles barricades de débarras. Des lits de fer étaient pliés, ainsi que des casiers de bouteilles, le long des murs, des matelas en galette s’empilaient près de seaux de toilette, de cruches de grès, de thomas de faïence et de jules de zinc ; de la vaisselle traînait dans du foin. Il croisait des moines auxquels il serrait, silencieusement, la main ; c’était une solitude de gens dans une confusion d’objets ; chacun, livré à ses tristesses, se taisait. ”
“ Elles le gênaient et il avait peur, lui aussi, de les gêner, si bien qu’il se retirait, mais cette courte halte suffisait pour effacer ou tout au moins pour amoindrir la funèbre impression du couvent voisin. Et Durtal s’en revenait, à la fois très apaisé et très inquiet ; très apaisé au point de vue lubrique, très inquiet sur le parti qu’il devait prendre. Il sentait monter, grandir, de plus en plus, en lui, ce souhait d’en finir avec ces litiges et avec ces transes et il pâlissait dès qu’il songeait à renverser sa vie, à renoncer à jamais aux femmes. ”
“ Durtal accepta et comme il pleuvait, il remonta dans sa chambre. Elle est étrange, fit-il en s’asseyant, cette impossibilité où l’on se trouve, dans un cloître, de lire un livre ; l’on n’a envie de rien ; on pense à Dieu par soi-même et non par les volumes qui vous en parlent. ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1921)
“ Considérez encore que, l'été, lorsqu'il faut faucher la moisson, l'on embauche, dans les villages voisins, des hommes, ceux-là se reposent quand le soleil torréfie les champs ; ils s'asseoient à l'ombre des meules, en manches de chemise et ils boivent s'ils ont soif et ils mangent ; et le convers les regarde dans ses lourds vêtements, et il continue sa besogne et il ne mange pas et il ne boit point. Allez, il faut des âmes fortement trempées pour résister à une vie pareille! — Mais enfin, dit Durtal, il doit y avoir des jours de détente, des moments où la règle se relâche. ”
Émile Driant,
Un dirigeable au pôle Nord
“ Mais l’explosion d’indignation qu’elle avait manifestée précédemment expire sur ses lèvres, lorsqu’elle comprit que, sans cette exécution sommaire, Georges Durtal serait à cette heure plongé dans l’océan glacé et maintenu dans cette affreuse position par le plancher de la nacelle. L’officier remonta en hâte auprès de ses compagnons. Lui non plus ne sut que dire à sir Elliot. Il était bien obligé de s’avouer à lui-même que l’Américain avait trouvé la seule solution... logique. ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1895)
“ Durtal se crut transporté, hors barrière, au fond d’un village, dans un cloître ; il se sentait amolli, l’âme bercée par la monotone ampleur de ces chants, ne discernant plus la fin des psaumes qu’au retour de la doxologie, au « Gloria Patri et filio » qui les séparait les uns des autres.Il eut un élan véritable, un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi ; environné d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu, qu’il participait même de loin aux tendresses réunies de ces âmes claires. ”
“ La veille, aux vêpres, Durtal considérait, angoissé, le vieillard qui tenait la tête dans ses mains, sans bouger. Il la retira et, dans son visage contracté, les lèvres tremblaient. Il donna le signal de l’office, en frappant avec son petit marteau, sur le pupitre. Et tandis qu’on psalmodiait d’abord none, Durtal se disait, en écoutant le psaume « In Convertendo », quelle ironie se dégagerait de ce psaume qui chante la joie du retour, s’il n’y avait point ce verset affirmant « que celui qui sème dans les larmes récoltera dans l’allégresse ». ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1921)
“ Ces voix des Carmélites aidaient Durtal à s'effondrer dans le désespoir. Assis, sur une chaise, il se disait : Lorsqu'on est ainsi que moi incapable de désintéressement quand on Lui parle, il est presque honteux de l'oser prier, car enfin, si je songe à Lui, c'est pour demander un peu de bonheur — et cela n'a aucun sens. ”
“ Durtal ne répondait pas à ce dilemme qu’il est, en effet, malaisé de résoudre. — Pourtant, se dit-il, l’on peut tout d’abord écarter l’une de ces deux propositions, la dernière ; car il est enfantin de s’occuper du futur lorsqu’il s’agit de Dieu ; nous le jugeons avec notre misérable entendement et il n’y a pour lui, ni présent, ni passé, ni avenir ; il les voit tous, dans la lumière incréée, au même instant. Pour lui, la distance ne se figure pas et l’espace est nul. ”
“ Le concierge de Durtal était un vieillard à moustaches, dont la chaude haleine exhalait le puissant arôme du trois-six. C’était un homme indolent et placide qui opposait une incontinence d’inertie aux objurgations de Durtal déclarant que son ménage devait être terminé, tous les matins, à la même heure. Les menaces, les suppressions de pourboires, les injures, les prières avaient échoué ; le père Rateau soulevait sa casquette, se grattait les cheveux, promettait, sur un ton ému, de s’amender et, le lendemain, venait plus tard. Quel animal ! gémissait Durtal, ce jour-là. ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1921)
“ Quand Sexte fut terminé, Durtal s'en fut rejoindre l'oblat. Ils trouvèrent sur la table du réfectoire une petite omèlette, des poireaux liés dans une sauce à la farine et à l'huile, des haricots et du fromage. — C'est étonnant, dit Durtal, comme, à propos des mystiques, le monde erre sur des idées préconçues, sur des rengaines. Les phrénologistes prétendent que les mystiques ont des crânes en pointe ; or, ici, où leur forme est plus visible qu'ailleurs puisque tous sont sans cheveux et rasés, il n'y a pas plus de têtes en œuf qu'autre part. ”
“ Le jour où Durtal s’était plongé dans l’effrayante et délicieuse fin du Moyen Âge, il s’était senti renaître. ”
“ Maintenant elles déraisonnent, elles brimballent, elles sonnent la gouille ; c’est tout juste si d’ici je reconnais leurs voix ! — Que lisez-vous ? fit Durtal qui voulait détourner la conversation d’un sujet qu’il sentait pénible. — Mais des volumes écrits sur elles ! Ah tenez, monsieur Durtal, j’ai là des inscriptions qui sont d’une beauté vraiment rare. Écoutez, reprit-il, en ouvrant un livre traversé par des signets, écoutez cette phrase écrite en relief sur la robe de bronze de la grosse cloche de Schaffouse : « J’appelle les vivants, je pleure les morts, je romps la foudre. » ”
Joris-Karl Huysmans,
Cathédrale
“ Depuis trois mois déjà, Durtal habitait Chartres. Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans un état d’anémie spirituelle, affreux. L’âme gardait la chambre, se levait à peine, traînait sur une chaise longue, somnolait dans la tépidité d’une langueur que berçait encore le ronronnement de prières toutes labiales, d’oraisons se dévidant comme une machine détraquée dont le déclic part seul et qui tourne d’elle-même dans le vide, sans qu’on y touche. ”
“ Enfin Durtal avait été ramené à la religion par l’art. Plus que son dégoût de la vie même, l’art avait été l’irrésistible aimant qui l’avait attiré vers Dieu. Le jour où, par curiosité, pour tuer le temps, il était entré dans une église et, après tant d’années d’oubli, y avait écouté les Vêpres des morts tomber lourdement, une à une, tandis que les chantres alternaient et jetaient, l’un après l’autre, comme des fossoyeurs, des pelletées de versets, il avait eu l’âme remuée jusque dans ses combles. ”
Joris-Karl Huysmans,
Cathédrale
(1898)
“ Parmi d'anciens potagers envahis par les ronces, un seul était à peu près émondé et des plants d'épinards et de carottes y alternaient avec les vasques givrées des choux. Durtal s'assit sur le tronçon conservé d'un banc et il essaya de regarder un peu en lui-même ; mais il ne découvrait qu'une Beauce d'âme; il lui semblait refléter cet uniforme et froid paysage comme en un miroir ; seulement, le grand vent ne soufflait plus sur son être, mais une petite bise rêche et sèche. ”
J.-K. Huysmans,
En route
(1895)
“ C'était un Salut de la nature, une génuflexion d'arbn et de fleurs, chantant dans le vent, encensant de leur parfums le Pain sacré qui resplendissait là-haut, dans custode embrasée de l'astre. Durtal regardait, transporté. Il avait envie de crier ce paysage son enthousiasme et sa foi ; il éprouvait enfi une aise à vivre. L'horreur de l'existence ne compta plus devant de tels instants qu'aucun bonheur simplt ment terrestre n'est capable de donner. ”
