“ C’est bon, dit-il ; et il s’attarda au seuil de cette nuit de campagne où l’on ne voyait pas à deux pas devant soi ; des espèces de fils vermiculés de pluie descendaient devant ses prunelles élargies dans le noir, mais ces troubles de la vision ne durèrent qu’une minute, car la nuit s’éclairait au loin ; une pointe de feu vrilla les ténèbres, s’allongea en lame, coupa d’une large estafilade de lumière la tante Norine, devenue immense, le corps plié en deux comme sur une charnière, les jambes couchées à plat sur l’herbe, le buste et la tête droits, en haut, dans une cime d’arbre. ”
Joris-Karl Huysmans
Définition et enjeux
Joris-Karl Huysmans, écrivain et critique d’art français né en 1848, incarne la transition du naturalisme au décadentisme et au symbolisme. Défenseur initial de Zola, il rompt avec l’esthétique réaliste pour explorer, dans À rebours, l’esthétique de l’artifice et la neurasthénie fin-de-siècle. Son œuvre, marquée par un style débordant d’adjectifs et une quête mystique, oscille entre le pessimisme schopenhauerien et la conversion catholique, comme en témoignent Là-bas ou La Cathédrale.
Son influence, notamment sur le surréalisme, réside dans sa capacité à mêler le réel et le surnaturel, illustrée par des descriptions oniriques et des récits introspectifs. Huysmans, à travers ses textes, trace un lien entre les mouvements littéraires du XIXe siècle et les aspirations spirituelles du XXe.
Citations sur “Joris-Karl Huysmans”
“ Et Norine, sa femme, était plus robuste encore ; elle aussi avait dépassé la soixantaine ; plus grande que son mari, elle était encore plus maigre ; ni ventre, ni gorge, ni râble et des hanches en fer de pioche ; rien en elle ne rappelait la femme. Le visage jaune, quadrillé de rides, raviné de raies comme une carte routière, chiné de même qu’une étoffe tout le long du cou, s’allumait de deux yeux d’un bleu clair étrange, des yeux incisifs, jeunes, presque obscènes, dans cette face dont les sillons et les grilles marchaient, au moindre mouvement des paupières et de la bouche. ”
“ Il s’assit en face d’elle ; elle le regardait de ses yeux mystérieux, mal éveillés. Lui se sentait repris tout entier ; il oubliait ses raisonnements et ses craintes, s’affolait à s’enfoncer dans l’eau de ses prunelles, à scruter le vague sourire de cette douloureuse bouche. Il enlaça ses doigts dans les siens ; et, pour la première fois, il l’appela tout bas de son nom d’Hyacinthe. Elle l’écoutait, la poitrine soulevée, les mains en fièvre ; puis, d’une voix suppliante : — Je vous en prie, renonçons à cela ; le désir seul est bon. Oh, je suis lucide, allez ”
