“ Qu’est cela ? se demanda Jacques effaré. Puis, il se remit, tenta de se raisonner, parvint à se persuader que cette tour était un puits, un puits se dressant en l’air au lieu de s’enfoncer dans le sol ; mais enfin un puits ; un seau de bois cerclé de fer posé sur la margelle l’attestait du reste ; alors tout s’expliquait ; cette abominable gaupe, c’était la Vérité. Comme elle était avachie ! il est vrai que les hommes se la repassent depuis tant de siècles ! au fait, quoi d’étonnant ? la Vérité n’est-elle pas la grande Roulure de l’esprit, la Traînée de l’âme ? ”
Joris-Karl Huysmans
Résumé
En rade, roman de Joris-Karl Huysmans publié en 1887, raconte le séjour d’un couple parisien, Jacques et Louise Marles, dans un château en ruine de la Brie. Confrontés à une campagne déplorable et à des paysans rustres, ils découvrent une réalité brutale, entrecoupée de rêves oniriques et de délires décadents.
L’œuvre, initialement publiée en feuilleton, mêle réalisme cru et surnaturel, marquant un tournant dans l’œuvre de l’auteur. Son exploration des tensions entre la nature et l’urbanité, ainsi que sa fascination pour l’irréel, en font un texte à la frontière du naturalisme et de l’irréalisme.
Citations de En rade (Joris-Karl Huysmans)
Joris-Karl Huysmans,
En rade
(1887)
“ Découragé, il se décidait à remonter quand un bruit d'orage retentit soudainement au-dessus de sa tête dans l'escalier ; il s'avança. En l'air quelque chose d'énorme emplissait, en la ventilant, la cage. La bougie, comme secouée par une bourrasque, coucha sa flamme, dardant d'âcres jets de fumée, éclairant à peine ; il n'eut que le temps de se reculer, de s'arc-bouter sur une jambe, de cingler à toute volée, de sa canne d'épine dure à côtes, la masse tourbillonnante qui s'affaissa dans un cri strident. Un autre cri répondit, celui de Louise, sortie, épouvantée, penchée sur la rampe. ”
“ Il partit et, songeant à obtenir de la tante Norine qu’elle décidât son mari à laisser pratiquer des fouilles, il se dirigea vers sa chaumière. Mais il dut remettre à plus tard l’ouverture de ses travaux d’approche, car la vieille grognait, exaspérée, le nez sur un calendrier, l’oreille aux guets, écoutant des mugissements de vache. — L’oncle va bien ? fit Jacques. — Oui-da. Il est là dans l’étable ; tiens, tends ! L’on entendait, en effet, une voix qui jurait et des claquements de fouet. — Bon Dieu de bon Dieu ! mon garçon, dit Norine, v’là la Barrée qui n’est pas prise ! ”
