“ Lazare étreignait Louise défaillante, tandis que madame Chanteau veillait à la porte. Mon Dieu ! qu’avait-elle fait, pour que chacun la trompât, lorsqu’elle était fidèle à tous ? — Je t’en supplie, tais-toi, ça m’étouffe. Alors, Véronique, en la voyant si émue, se contenta d’ajouter sourdement : — C’est pour vous, ce n’est pas pour elle, si je n’en dis pas davantage... Eh ! aussi elle est là, depuis la matinée, à vomir sur votre compte un tas d’horreurs ! La patience m’échappe à la fin, mon sang bout, quand je l’entends tourner en mal le bien que vous lui avez fait... Parole d’honneur ! ”
Résumé
La Joie de vivre, roman d’Émile Zola publié en 1884, est le douzième volume de la série Les Rougon-Macquart. Opposant la vitalité de Pauline, orpheline élevée par les Chanteau, à la mélancolie nihiliste de Lazare, ce drame intime explore la résilience face à la souffrance et la recherche de sens dans un cadre normand.
Zola y développe une psychologie fine, mettant en scène le sacrifice et l’optimisme comme forces de rédemption, dans un style sobre et percutant.
Citations de La Joie de vivre (Émile Zola)
“ N’est-ce pas, mon ami, c’est un cas de conscience ? — Son argent est son argent, répondit Chanteau, qui jeta un cri en essayant de soulever sa jambe. Si les choses tournaient mal, on tomberait sur nous... Non, non ! Thibaudier sera très heureux de prêter. Mais enfin Pauline retrouvait la voix, dans une explosion de son cœur. — Oh ! ne me faites pas cette peine, c’est moi qui dois prêter à Lazare ! Est-ce qu’il n’est pas mon frère ?... Ce serait trop vilain, si je lui refusais cet argent. Pourquoi m’en avez-vous parlé ?... Donne-lui l’argent, ma tante, donne-lui tout. ”
“ Elle tâchait de rire, elle n’avait plus ce commencement de frisson qui l’inquiétait. Il lui restait un seul et ardent désir de charité, celui de les mettre devant elle aux bras l’un de l’autre, pour être sûre que la querelle était finie. — Que je l’embrasse, ah ! non, par exemple ! dit Louise. Il m’a dit trop de sottises. — Jamais ! cria Lazare. Alors, elle éclata franchement de rire. — Allons, ne boudez pas. Vous savez que je suis une grosse entêtée... Mon dîner brûle, notre monde nous attend... Je vais te pousser, Lazare, si tu refuses d’obéir. ”
“ Depuis avril, ils ne vivaient plus si étroitement enfermés, le vent emportait la chaleur de leurs joues. La grande chambre était vide, tous deux couraient la plage rocheuse devant Bonneville, étudiant les points où les palissades et les épis devraient être installés. Souvent, les pieds dans l’eau fraîche, ils rentraient las et purs, comme aux jours lointains de l’enfance. Lorsque Pauline, pour le taquiner, jouait la fameuse marche de la Mort, Lazare s’écriait : — Tais-toi donc !... En voilà des blagues. Le soir même de la visite du charpentier, Chanteau fut pris d’un accès de goutte. ”
“ Non, Lazare vaut mieux que cela, je ne le donnerai jamais à une folle qui rognera sur la nourriture, pour se ruiner en bêtises ! — Oh ! l’argent ne signifie rien, répondait Louise, dont les yeux se baissaient. Cependant, il en faut. Sans qu’il fût plus nettement question de sa dot, les deux cent mille francs semblaient être là, sur la table, éclairés par la lueur dormante de la suspension. C’était à les sentir, à les voir, que madame Chanteau s’enfiévrait ainsi, écartant du geste les soixante pauvres mille francs de l’autre, rêvant de conquérir cette dernière venue, avec sa fortune intacte. ”
“ Je t’aime, je t’aime, Pauline... Elle tremblait plus fort, chaque mot la serrait au cœur. Les baisers dont il lui avait couvert les épaules, s’avivaient sur sa peau, ainsi que des gouttes de feu. Et elle se raidissait davantage, avec la peur d’ouvrir, de se livrer, dans l’élan irrésistible de son corps demi-nu. Il avait raison, elle l’adorait, pourquoi se refuser cette joie, qu’ils cacheraient tous deux au monde entier ? La maison dormait, la nuit était noire. Oh ! dormir dans l’ombre au cou l’un de l’autre, le tenir à elle, ne fût-ce qu’une heure. Oh ! vivre, vivre enfin ! ”
“ L’idée de ne revoir jamais sa mère, jamais, le secouait furieusement. Mais il crut que quelqu’un courait après lui, il se tourna ; et, quand il reconnut Mathieu, qui tâchait de le rejoindre avec ses pattes lourdes, il entra dans une rage, sans raison aucune, il prit des pierres qu’il lança au chien, en bégayant des injures, pour le renvoyer à la maison. Mathieu, stupéfait de cet accueil, s’éloignait, puis se retournait et le regardait d’un œil doux, où semblaient luire des larmes. Il fut impossible à Lazare de chasser cette bête, qui l’accompagna de loin, comme pour veiller sur son désespoir. ”
“ Pauline, suffoquée, irritée de cet obstacle, ne pouvait répondre. — Laisse-moi, finit-elle par bégayer. Et elle eut un geste terrible qui fit reculer madame Chanteau. Puis, d’un nouvel élan, elle monta au second étage pendant que sa tante, pétrifiée, levait les bras, sans un cri. C’était un de ces accès de révolte furieuse, dont la tempête éclatait dans la douceur gaie de sa nature, et qui, tout enfant, la laissait comme morte. Depuis des années, elle se croyait guérie. Mais le souffle jaloux venait de la reprendre si rudement, qu’elle n’aurait pu s’arrêter, sans se briser elle-même. ”
“ À mesure qu’il avançait en âge, Lazare voyait se dresser la mort. Jusqu’à ses vingt ans, à peine un souffle froid l’avait-il effleuré le soir, quand il se couchait. Aujourd’hui, il ne pouvait poser la tête sur l’oreiller, sans que l’idée du plus jamais vînt lui glacer la face. Des insomnies le prenaient, il était sans résignation, devant la nécessité fatale qui se déroulait en images lugubres. Puis, lorsqu’il avait cédé à la fatigue, un sursaut l’éveillait parfois, le mettait debout, les yeux grands d’horreur, les mains jointes, bégayant dans les ténèbres : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » ”
Émile Zola,
La Joie de vivre
(1884)
“ A vos cent ans continuait le docteur, qui avait pour théorie que cent ans sont le bel âge de l'homme. Lazare, à son tour, pâlissait. Ce chiffre jeté le traversait d'un frisson, évoquait les temps où il aurait cessé d'être, et dont l'éternelle peur veillait au fond de sa chair. Dans cent ans, que serait-il? quel inconnu boirait à cette place, devant cette table? Il vida son petit verre d'une main tremblante, pendant que Pauline, qui lui avait repris l'autre main, la serrait de nouveau, maternellement, comme si elle voyait passer, sur ce visage blême, le souffle glacé du jamais plus. ”
“ Lazare, qui n’osait interroger Pauline, ne s’expliquait toujours pas ce qu’il considérait comme un singulier coup de tête ; car la pensée d’un sacrifice possible, d’un choix offert simplement et grandement, ne lui venait point. Lui-même, dans les désirs qui ravageaient son oisiveté, n’avait jamais songé à épouser Louise. Aussi, depuis qu’ils se retrouvaient ensemble tous les trois, en résultait-il une situation fausse, dont ils souffraient. Ils avaient des silences embarrassés, certaines phrases restaient à moitié sur leurs lèvres, par crainte d’une allusion involontaire. ”
“ Cependant, Pauline venait de se glisser dans la chambre. Debout devant le lit, elle regardait son oncle, d’un air sérieux, sans pleurer. Madame Chanteau perdait la tête, énervée par les cris. Véronique avait voulu arranger la couverture, dont le malade ne pouvait supporter le poids ; mais, lorsqu’elle s’était avancée avec ses mains d’homme, il avait crié davantage, lui défendant de le toucher. Elle le terrifiait, il l’accusait de le secouer comme un paquet de linge sale. — Alors, monsieur, ne m’appelez pas, dit-elle en s’en allant furieuse. Quand on rebute les gens, on se soigne tout seul. ”
“ Le soir où Pauline connut enfin l’histoire entière des dix-huit mois écoulés, elle resta un instant sans voix, étourdie par ce désastre. C’était dans la salle à manger, elle avait couché Chanteau, et Lazare venait d’achever sa confession, en face de la théière refroidie, sous la lampe qui charbonnait. Après un silence, elle finit par dire : — Mais vous ne vous aimez plus, grand Dieu. Il s’était levé pour monter à sa chambre. Et il protesta, avec son rire inquiet. — Nous nous aimons autant qu’on peut s’aimer, ma chère enfant... Tu ne sais donc rien, dans ton trou ? ”
“ Il n’y a que de la souffrance. — N’est-ce donc rien, la souffrance ! cria le jeune homme que le mal indignait. On ne devrait pas souffrir. Cazenove le regarda, puis leva les bras au ciel, devant une prétention si extraordinaire. Lorsque Lazare revint dans la chambre, il envoya sa mère et Véronique se coucher un instant : lui, n’aurait pu dormir. Et il vit le jour se lever dans la pièce en désordre, cette aube lugubre des nuits d’agonie. Le front contre une vitre, il regardait désespérément le ciel livide, lorsqu’un bruit lui fit tourner la tête. Il croyait que Pauline se levait. ”
“ Comme Pauline se relevait, Chanteau poussa une plainte sourde. — Ça te reprend ? — Oh ! ça me reprend ! c’est-à-dire que ça ne me quitte plus... Je me suis plaint, n’est-ce pas ? Est-ce drôle. J’en arrive à ne pas même m’en apercevoir ! Il était devenu un objet d’effroyable pitié. Peu à peu, la goutte chronique avait accumulé la craie à toutes ses jointures, des tophus énormes s’étaient formés, perçant la peau de végétations blanchâtres. Les pieds, qu’on ne voyait pas, enfouis dans des chaussons, se rétractaient sur eux-mêmes, pareils à des pattes d’oiseau infirme. ”
“ Elle, vibrante de gaieté et de santé, le lançait toujours de l’un à l’autre, du grand-père obstiné dans la douleur, au père déjà mangé par l’épouvante du lendemain. — Celui-là sera peut-être d’une génération moins bête, dit-elle tout à coup. Il n’accusera pas la chimie de lui gâter la vie, et il croira qu’on peut vivre, même avec la certitude de mourir un jour. Lazare se mit à rire, embarrassé. — Bah ! murmura-t-il, il aura la goutte comme papa et ses nerfs seront plus détraqués que les miens... Regarde donc comme il est faible ! C’est la loi des dégénérescences. ”
Émile Zola,
La Joie de vivre
(1884)
“ Il la regarda, et dans son bouleversement, une confession entière lui échappa du cœur. » C'est encore à toi que nous devons sa vie. Il me faudra. donc toujours être ton obligé ? Moi! répondit-elle, j'ai fait simplement ce que la sage-femme aurait fait, si elle s'était trouvée seule. D'un geste, il lui imposa silence. Est-ce que tu me crois assez mauvais pour ne pas comprendre que je te dois tout?.. Depuis ton entrée dans cette maison, tu n'as cessé de te sacrifier. Je ne reparle plus de ton argent, mais tu m'aimais encore, lorsque tu m'as donné à Louise, je le sais à cette heure. ”
“ Vous avez besoin de dix mille francs là-bas ; je vous donne dix mille francs, et je referme à double tour. C’est sacré. — Avec dix mille francs, dit Lazare, je suis certain du succès... Les grosses dépenses sont faites, ce serait un crime que de se décourager. Vous verrez, vous verrez... Et, toi, chérie, je veux t’habiller d’une robe d’or, comme une reine, le jour de notre mariage. La joie fut encore augmentée par l’arrivée imprévue du docteur Cazenove. Il venait de panser un pêcheur, qui s’était écrasé les doigts sous un bateau ; et on le retint, on le força à boire une tasse de thé. ”
“ Houtelard, parti en mer un soir de gros temps, n’était jamais revenu ; on n’avait même rien retrouvé, ni son corps, ni celui de son matelot, ni une planche de la barque. Mais Pauline, forcée de surveiller ses aumônes, avait juré de ne rien donner au fils ni à la veuve, tant qu’ils vivraient ouvertement en ménage. Dès la mort du père, la belle-mère, cette ancienne bonne qui rouait le petit de coups, par avarice et méchanceté, s’en était fait un mari, à présent qu’il n’avait plus l’âge d’être battu. Tout Bonneville riait du nouvel arrangement. ”
“ Là, continuait madame Chanteau, tu es sûre maintenant, et sois tranquille, on mourrait de faim à côté... Souviens-toi, le premier tiroir de gauche. Ils n’en sortiront que le jour où tu seras assez grande fille pour les reprendre toi-même... Hein ? ce n’est pas la Minouche qui viendra les manger là-dedans. Cette idée de la Minouche ouvrant le secrétaire et mangeant les papiers, fit éclater l’enfant de rire. Sa gêne d’un instant avait disparu, elle jouait avec Lazare, qui, pour l’amuser, ronronnait comme la chatte, en feignant de s’attaquer au tiroir. Il riait aussi de bon cœur. ”
“ Depuis bientôt un mois, Lazare était à Bonneville. Une lettre de Louise arriva, désespérée d’ennui. Il répondit qu’il irait la reprendre au commencement de la semaine suivante. Des averses terribles tombaient de nouveau, ces averses dont la violence balayait si souvent la côte, ainsi qu’une barre d’écluse qui aurait emporté la terre, la mer et le ciel, dans une vapeur grise. Lazare avait parlé de terminer sérieusement son drame, et Pauline, qu’il voulait avoir près de lui, pour l’encourager, montait son tricot, les petits bas qu’elle distribuait aux gamines du village. ”
Émile Zola,
La Joie de vivre
(1884)
“ Peut-être aurait-elle trouvé pourtant la bravoure et la fierté de le soumettre à cette épreuve, s'il n'y avait pas eu, en elle, une révolte de l'idée de justice. La trahison seule était impardonnable. Et, d'ailleurs, ne devait-elle pas suffire à refaire la joie de la maison? Pourquoi appeler une étrangère, lorsqu'elle se sentait débordante de tendresse et de dévouement? A son insu, il restait de l'orgueil dans son abnégation, elle avait la charité jalouse. Son cœur s'embrasait à l'espoir d'être l'unique bonheur des siens. Ce fut, dès lors, le grand travail de Pauline. ”
“ J’aime bien les chiens. En effet, elle était toute tranquille, au milieu des rudes accolades de Mathieu. Sa petite figure grave s’éclaira d’un sourire, dans son deuil ; puis, elle posa un gros baiser sur le museau du terre-neuve. — Et les gens, tu ne les embrasses pas ? reprit madame Chanteau. Tiens ! voici ton oncle, puisque tu m’appelles ta tante... Et voici ton cousin alors, un grand galopin qui est moins sage que toi. L’enfant n’éprouvait aucune gêne. Elle embrassa tout le monde, elle trouva un mot pour chacun, avec une grâce de petite Parisienne, déjà rompue aux politesses. ”
“ Il y eut un bruit, Lazare se tourna et vit la Minouche qui faisait tranquillement sa toilette sur la paille. Mais la porte avait craqué, Pauline entrait, poussée par la même préoccupation que son cousin. Quand il l’aperçut, ses pleurs redoublèrent, il cria, lui qui cachait le regret de sa mère avec une sorte de sauvagerie pudique : — Mon Dieu ! mon Dieu ! elle l’aimait tant !... Tu te souviens ? elle l’avait eu si petit, et c’était elle qui lui donnait à manger, et il la suivait partout dans la maison ! Puis, il ajouta : — Il n’y a plus personne, nous sommes trop seuls ! ”
“ Une seule fois, depuis le matin, madame Chanteau avait demandé son fils ; et elle s’était contentée de la première réponse venue, sans s’étonner de ne plus le voir. D’ailleurs, elle parlait moins encore de son mari, elle ne s’inquiétait pas de ce qu’il pouvait faire, seul, dans la salle à manger. Tout disparaissait pour elle, le froid de ses jambes semblait monter et lui glacer le cœur, de minute en minute. Et il fallait, à chaque repas, que Pauline descendît, afin de mentir à son oncle. Ce soir-là, elle trompa Lazare lui-même, elle lui assura que l’enflure diminuait. ”
“ Elle s’intéressait également à l’épi et aux palissades, demandait chaque jour s’ils tenaient bon. Des poutres avaient déjà faibli, son cousin lui mentait, en ne parlant que de deux ou trois planches déclouées. Un matin, restée seule, elle s’était échappée des draps, voulant voir la marée haute battre au loin les charpentes ; et, cette fois encore, ses forces renaissantes l’avaient trahie, elle serait tombée si Véronique n’était entrée à temps, pour la recevoir dans ses bras. — Méfie-toi ! je t’attache, si tu n’es pas sage, répétait Lazare en plaisantant. ”
“ Chanteau finissait par rire de ces espiègleries de grande fille caressante. Cependant, sans qu’il osât l’avouer devant sa femme, tout son cœur était pour Pauline, qui le soignait d’une main si légère. Et il se replongeait dans son journal, dès que madame Chanteau, perdue au fond de ses réflexions, en sortait brusquement, comme d’un rêve. — Vois-tu, il y a une chose que je ne lui pardonne pas, c’est de m’avoir pris mon fils... Il reste à peine un quart d’heure à table. On se parle toujours en courant. — Cela va cesser, faisait remarquer Louise. Il faut bien que quelqu’un veille près d’elle. ”
“ Pourtant, Lazare finit par se calmer. Il ne lui restait qu’à écrire le début, dont l’inspiration le fuyait. Tout cela devait dormir. Et il fuma des cigarettes devant sa partition étalée sur la grande table. Pauline, à son tour, en jouait des phrases, avec des maladresses d’élève. Ce fut à ce moment que leur intimité devint dangereuse. Lui, n’avait plus le cerveau pris, les membres fatigués des tracas de l’usine ; et, maintenant qu’il se trouvait enfermé près d’elle, inoccupé, le sang tourmenté de paresse, il l’aimait d’une tendresse croissante. ”
“ Bien portante, toujours droite dans le bonheur de l’habitude et dans l’espoir du lendemain, elle le réduisait à son tour au silence par l’éclat de son rire sonore, elle triomphait, de toute la poussée vigoureuse de sa puberté. — Tiens ! criait-elle, tu racontes des bêtises... Nous songerons à mourir quand nous serons vieux. L’idée de la mort, qu’elle traitait si gaiement, le rendait chaque fois sérieux, le regard fuyant. Il détournait d’ordinaire la conversation, après avoir murmuré : — On meurt à tout âge. Pauline finit par comprendre que la mort épouvantait Lazare. ”
“ Est-ce que le soleil reparaîtrait jamais ? Une nuit, Lazare, assis contre le lit même, tenait dans sa main la main de Pauline, comme il le faisait souvent, pour dire qu’il restait là, qu’il ne l’abandonnait pas. Le docteur Cazenove était parti à dix heures, furieux, ne répondant plus de rien. Jusqu’à ce moment, le jeune homme avait eu la consolation de croire qu’elle ne se voyait pas en danger. Autour d’elle, on parlait d’une simple inflammation de la gorge, très douloureuse, mais qui passerait aussi aisément qu’un rhume de cerveau. ”
“ Il y eut, le samedi, un dernier dîner avec le curé et le docteur. Louise, très souffrante, put à peine se traîner à la table. Cela acheva d’assombrir le repas, malgré les efforts de Pauline, qui souriait à chacun, avec le remords de laisser triste cette maison où elle avait mis, depuis des années, tant de gaieté sonore. Son cœur débordait de chagrin. Véronique servait d’un air tragique. Au rôti, Chanteau refusa un doigt de bourgogne, rendu tout d’un coup d’une prudence exagérée, tremblant à la pensée qu’il n’aurait bientôt plus la garde-malade, qui, de la voix seule, endormait les douleurs. ”
“ Mais ce qui serait moins juste, mon enfant, ce serait que vous vous remissiez au lit. Soyez prudente, n’est-ce pas ? votre santé demande encore des ménagements. Elle ne se ménageait guère, donnait toutes ses heures, et la notion du temps, de la vie même, lui échappait, dans les journées qu’elle passait près de son oncle, les oreilles bourdonnantes de la plainte dont frissonnait la chambre. Cette obsession était si grande, qu’elle en oubliait Lazare et Louise, échangeant avec eux des mots en courant, ne les retrouvant qu’aux rares minutes où elle traversait la salle à manger. ”
“ Ah ! voilà monsieur Lazare qui la soulève, pour qu’elle ne mouille pas ses bottines. Il n’en a pas gros dans les bras, allez ! C’est vrai qu’il y a des hommes qui aiment les os... Véronique s’interrompait net, en sentant près d’elle le tressaillement de Pauline. Sans cesse elle revenait à ce sujet, avec la démangeaison d’en dire davantage. Tout ce qu’elle entendait, tout ce qu’elle voyait à présent, lui restait dans la gorge et l’étranglait : les conversations du soir où la jeune fille était mangée, les rires furtifs de Lazare et de Louise, la maison entière ingrate, glissant à la trahison. ”
“ Et, aujourd’hui, cette petite fille, avec son bobo à la gorge, le retournait au point qu’il ne dormait plus ; ses mains de fer tremblaient, son habitude de la mort défaillait, à la crainte d’une issue fatale. Aussi, voulant cacher cette émotion indigne, tâchait-il d’affecter le mépris de la souffrance. On naissait pour souffrir, à quoi bon s’en émouvoir ? Chaque matin, Lazare lui disait : — Essayez quelque chose, docteur, je vous en supplie... C’est affreux, elle ne peut même plus s’assoupir un instant. Toute la nuit, elle a crié. ”
Émile Zola,
La Joie de vivre
(1884)
“ Pauline, malgré son trouble, avait fini par trouver et par allumer une bougie. Elle ne tenta pas de le consoler, heureuse de ses larmes. Une tâche pénible lui restait, celle d'avertir son oncle. Mais, comme elle se décidait à passer dans la salle à manger, où Véronique avait porté une lampe dès le crépuscule, l'abbé Horteur venait, par de longues phrases ecclésiastiques, d'amener Chanteau à cette idée que sa femme était perdue et qu'il y avait seulement là une question d'heures. Aussi, quand le vieillard vit entrer sa nièce, bouleversée, les yeux rouges, devina-t-il la catastrophe. ”
“ La gaieté même de Pauline s’était faite tranquille, cette gaieté vaillante qu’elle avait gardée au milieu de ses tourments. Son rire sonore n’emplissait plus l’escalier et les pièces ; mais elle demeurait l’activité et la bonté de la maison, elle y apportait chaque matin un nouveau courage à vivre. Au bout d’une année, son cœur dormait, elle pouvait croire que les heures, maintenant, couleraient de la sorte, uniformes et douces, sans que rien réveillât en elle la douleur assoupie. Dans les premiers temps, après le départ de Lazare, chaque lettre de lui avait troublé Pauline. ”
Émile Zola,
La Joie de vivre
(1884)
“ Un soir,Lazare eut une parole cruelle. Comme on est seul, ici dit-il en bâillant. Elle le regarda. Etait-ce donc une allusion? Mais elle n'eut pas le courage de l'interroger d'une façon nette. Sa bonté se débattait, sa vie redevenait une torture. Une dernière secousse attendait Lazare, son vieux Mathieu n'allait pas bien. La pauvre bête, qui avait eu quatorze ans en mars, était de plus en plus prise par les pattes de derrière. Quand des crises l'engourdissaient, il pouvait à peine marcher, il demeurait dans la cour, étendu au soleil, guettant le monde sortir, de ses yeux mélancoliques. ”
“ Et elle continua. Pauline, qui avait d’abord tâché de se défendre, l’écoutait maintenant sans une parole, le cœur gros. Depuis quelque temps, sa tante l’aimait de moins en moins, elle le sentait bien. Lorsqu’elle se retrouva seule avec Véronique, elle pleura ; et la bonne se mit à bousculer ses casseroles, comme pour éviter de prendre parti. Elle grondait toujours contre la jeune fille ; mais il y avait à présent, dans sa rudesse, des réveils de justice. L’hiver arriva, Lazare perdit courage. Une fois encore, sa passion avait tourné, l’usine le répugnait et l’épouvantait. ”
“ Ce jour-là, Pauline descendit très tard. En s’éveillant, elle avait eu la joie de sentir en elle, nettes et solides, ses résolutions de la veille. Puis, elle s’aperçut qu’elle s’était oubliée et qu’elle devait pourtant songer au lendemain, dans la nouvelle situation qui allait lui être faite. Si elle avait le courage de marier Lazare et Louise, jamais elle n’aurait celui de rester près d’eux, à partager l’intimité de leur bonheur : le dévouement a des limites, elle redoutait le retour de ses violences, quelque scène affreuse dont elle serait morte. ”
