“ C’est à toi ! C’est ton argent ! — dit Douniacha, irritée. — « Je ne veux pas le voir, » — a-t-elle dit : — donne-le à celui qui l’a apporté. Doutlov, sans se dresser, fixait ses yeux sur Douniacha. La tante de Douniacha frappa des mains. — Mes aïeux ! En voilà une chance ! Mes aïeux ! La deuxième femme de chambre ne pouvait y croire. — Que dites-vous, Advotia Mikhaïlovna, vous plaisantez ! — Quelle plaisanterie ? Elle a ordonné de le donner au paysan... Eh bien, prends l’argent et va, — dit Douniacha, sans cacher son dépit. — Le malheur des uns fait le bonheur des autres ! ”
Résumé
"Polikouchka", nouvelle de Léon Tolstoï publiée en 1863, explore les drames de la vie des serfs russes sous la domination de l’arbitraire des autorités. À travers le drame d’un serf qui perd une somme d’argent confiée par sa maîtresse, Tolstoï révèle les conflits familiaux, la violence sociale et l’absurdité du service militaire.
Le récit, inspiré par un fait divers, met en évidence les effets dévastateurs de la pauvreté et de l’injustice, aboutissant à des suicides et des souffrances insoutenables. Publié dans Le Messager russe, ce texte demeure une critique percutante des structures de l’Empire russe.
Citations de Polikouchka (Léon Tolstoï)
“ Akoulina laissa tomber l’enfant de ses mains. — Il s’est étranglé ! cria la femme du menuisier. Sans prendre garde que l’enfant roulait, dans l’auge comme une petite pelote, les pieds en l’air, la tête sous l’eau, Akoulina s’élança vers le vestibule. — ... À la poutre !... Pendu !... disait la femme du menuisier. Mais elle s’arrêta en apercevant Akoulina. Celle-ci se jeta sur l’escalier ; avant qu’on n’eût pu la retenir, elle en gravit les marches, et, poussant un cri terrible, elle tomba comme morte, et se serait tuée si la foule qui accourait de tous les coins ne l’avait pas soutenue. ”
“ Que Dieu te vienne en aide, Polikey ! ajouta-t-elle à voix basse pour qu’on n’entendît pas derrière la cloison, et en le tenant par la manche de sa chemise... Écoute-moi, Polikey, je t’en supplie par Notre-Seigneur Jésus, quand tu iras chercher l’argent, jure-moi, en baisant la croix, que tu ne boiras pas une seule goutte ! — Est-ce que je vais boire, avec tant d’argent ! lança-t-il... Comme on a bien joué du piano, sapristi ! ajouta-t-il avec un sourire. C’est une barichnia [1] , sans doute. J’étais immobile, debout, devant la barinia, et la barichnia jouait toujours. ”
“ Iliitch murmura entre ses dents quelque chose qu’elle ne comprit pas. — Quoi ! fit-elle. As-tu passé chez la barinia ? Iliitch, dans son coin, était assis sur le lit, et jetait autour de lui des regards égarés, en souriant de son sourire coupable et profondément malheureux. Longtemps il demeura sans répondre. — Eh ! Iliitch ! pourquoi tarder si longtemps ? dit la voix d’Akoulina. — Moi, Akoulina, j’ai remis l’argent à la barinia... Comme elle m’a remercié ! dit-il tout à coup, en regardant çà et là avec une angoisse croissante et toujours souriant. ”
“ Ilitch l’étouffait de tout le poids d’une montagne de pierre appuyée sur sa poitrine. Doutlov savait que s’il prononçait une prière il serait délivré, et il savait quelle prière dire, mais il ne pouvait la prononcer. Son petit-fils dormait à côté. L’enfant poussa un cri perçant et pleura : le grand-père le serrait contre le mur. Le cri de l’enfant desserra les lèvres du grand-père : « Que Christ ressuscite, » prononça Doutlov. Il pressa moins fort. « Et que ses ennemis se dispersent... » Il descendit du poêle. Doutlov entendit ses deux pieds frapper sur le sol. ”
“ Douniacha lui arracha la lettre des mains et retourna chez la barinia. — Ah ! pour Dieu, Douniacha, fit la barinia d’un ton de reproche, ne me parle plus de cet argent !... Quand je me rappelle seulement ce pauvre petit enfant... — Le moujik, Madame, ne sait pas à qui vous voulez qu’on remette cette somme. La barinia ouvrit l’enveloppe ; elle tressaillit à la vue des billets et demeura pensive. — C’est terrible, l’argent... que de maux il engendre ! disait-elle. — C’est Doutlov, Madame. Lui ordonnez-vous de se retirer, ou bien voulez-vous le voir ?... Est·ce que l’argent y est tout ? ”
“ La lune se leva, il se fit plus clair dans l’isba. Doutlov remarqua dans le coin Aksinia, et quelque chose qu’il ne pouvait discerner : était-ce le caftan de son fils, un tonneau placé là par les babas, ou un être humain ? Doutlov dormait-il ou non ? Il se mit à examiner l’objet... Sans doute le mauvais Esprit qui avait poussé Iliitch à son horrible action et dont la mâle influence s’était, cette nuit-là, appesantie sur tous les dvorovi, sans doute touchait-il de son aile jusqu’au village, jusqu’à l’isba de Doutlov, où se trouvait l’argent employé par lui à perdre Iliitch. ”
“ Polikeï ne vient pas... — se disait avec inquiétude la maîtresse en s’adressant à Douniacha qui la coiffait. — Où est Polikeï ? Pourquoi ne vient-il pas ? Axutka courut de nouveau au logis des domestiques et de nouveau, entra comme une bombe dans le vestibule et demanda Ilitch chez Madame. — Mais il y a longtemps qu’il est parti, — répondit Akoulina qui, après avoir lavé Machka, venait de plonger dans le baquet son nourrisson et malgré ses cris lui lavait ses rares petits cheveux. L’enfant criait, faisait des grimaces, tâchait d’attraper quelque chose avec ses petites mains faibles. ”
“ Voilà qu’il trouve le loquet. Le vieillard se sent un frisson dans tout le corps. Voilà qu’il saisit le loquet, et qu’il entre avec un visage humain. Doutlov savait déjà que c’était lui. Il veut faire un signe de croix, mais il ne le peut. Lui, il s’approche de la table recouverte d’un tapis, le retire, le jette par terre, et s’élance sur le poêle. Alors le vieillard reconnut qu’il avait pris la figure d’Iliitch. Il montrait ses dents ; ses mains se balançaient ; il escalada le poêle, fondit sur le vieillard et tenta de l’étrangler. ”
“ Demain j’enverrai Ignate, et sa femme aussi veut venir. — Bon, envoie-les, dit le starosta qui se leva et grimpa sur le poêle — Qu’est-ce que c’est que l’argent ? L’argent c’est de la poussière ! — Si on en avait, est-ce qu’on le regretterait ? — prononça l’un des ouvriers du marchand en levant la tête. — Eh l’argent ! l’argent ! Il est cause de bien des péchés, — fit Doutlov. — Il n’y a rien au monde qui cause tant de péchés que l’argent. ”
“ Tantôt un mur blanc et haut surgit subitement à droite et court le long du traîneau, tantôt il disparaît pour reparaître à l’avant ; il fuit, il fuit et de nouveau s’évanouit. Regardes-tu en l’air, il te semble voir clair au premier moment, et qu’à travers le brouillard les petites étoiles scintillent. Mais les petites étoiles s’enfuient plus haut, plus haut, loin de ton regard, et tu ne vois plus que la neige qui tombe sur ton visage et sur le col de ta chouba. Immobile et uni, le ciel est partout clair et blanc, sans couleur. ”
“ La mère et la jeune femme d’Iliouchka poussaient des hurlements de joie. La foule approuvait. « C’est justice ! disait une voix. — C’est une chose de Dieu, c’est bien ! disait un autre. — Qu’est-ce donc que l’argent ? faisait un troisième ; avec de l’argent, on ne peut pas acheter un homme, un travailleur ! — Quelle joie pour eux ! disait-on encore. Il n’y avait qu’un seul cri : « c’est un homme juste ! » Seuls, les moujiks désignés comme recrues gardaient le silence ; ils sortirent sans bruit de l’isba. Deux heures après, les deux charrettes de Doutlov quittaient le faubourg de la ville. ”
“ Quelque chose passa brusquement derrière la fenêtre, et un instant après, Aksioutka, la fille d’en haut, se précipitait comme une flèche. — La barinia a demandé Polikey ; qu’il vienne tout de suite, a dit Advotia Mikhaïlovna... Tout de suite ! Polikey regarda tour à tour Akoulina et sa petite fille. — Tout de suite ! qu’y a-t-il encore ? dit-il d’un ton si naturel qu’Akoulina se sentit rassurée : « Peut-être est-ce pour le récompenser ! pensa-t-elle. » ”
“ C’étaient les trois troïkas de tout à l’heure, qui venaient maintenant à notre rencontre ; elles avaient déjà rendu la poste, et s’en retournaient au relais, avec des chevaux de rechange attachés par derrière. La troïka du courrier, dont les grands chevaux faisaient sonner la sonnette de chasseur, volait en tête. Le yamchtchik gourmandait ses chevaux avec entrain. Dans le traîneau du milieu, maintenant vide, s’étaient assis deux autres yamchtchiks, qui parlaient gaiement et à voix haute. L’un d’eux fumait la pipe ; une étincelle qui pétilla au vent éclaira une partie de son visage. ”
“ Pendant ma vie entière, je ne le ferai plus jamais ! Que je m’engloutisse sous terre ! que mon ventre éclate ! disait Polikey en pleurant à chaudes larmes. Polikey rentra chez lui. Tout le jour il pleura comme un veau et demeura étendu sur le poêle. Depuis, on n’avait plus rien à lui reprocher. Seulement sa vie était devenue triste ; le peuple continuait à le regarder comme un voleur ; et quand vint l’époque du recrutement, tous le désignèrent. Polikey était vétérinaire, comme nous l’avons déjà dit. Comment il l’était devenu tout à coup, personne ne le savait, et lui moins que personne. ”
“ À la sortie même de la ville, les Doutlov dépassèrent les recrues. Les recrues se tenaient en cercle autour d’un cabaret. Une recrue, avec cette expression anti-naturelle que donne à un homme le front rasé, enfonçait sur sa nuque son bonnet gris et jouait habilement de la balalaïka. Un autre, sans bonnet, une bouteille d’eau-de-vie à la main, dansait au milieu du cercle. Ignate arrêta le cheval et descendit pour ficeler la guide. Tous les Doutlov se mirent à regarder curieusement l’homme qui dansait et ils l’applaudissaient avec joie. ”
“ Mon yamchtchik, avec une vivacité qui n’était pas dans sa nature, saute sur la neige, me salue, et me prie de me transporter dans le traîneau d’Ignat. Moi j’y consens ; mais on voit que le petit moujik de Dieu est si content qu’il voudrait déverser sur quelqu’un l’excès de sa joie reconnaissante. Il salue et remercie Aliochka et Ignachka. — Eh bien ! grâce à Dieu, voilà qui est bien. Car autrement que serait-ce donc, Dieu ! petit père ? Nous marchons pendant tout une demi-nuit sans savoir nous-mêmes où nous allons. ”
“ Machka était encore en camisole, et sale, et Anutka ne la laissait pas s’approcher trop près pour ne pas se salir. Machka était dans la cour quand le père s’approcha avec un paquet. « Petit pèle est alivé », cria-t-elle ; et elle se jeta dans la porte, devant Anutka qu’elle salit. Anutka, qui n’avait déjà plus peur de se salir, se mit à battre Machka. Mais Akoulina ne pouvait quitter son travail. Elle criait seulement aux enfants : « Assez ! Je vous fouetterai tous ! » et elle regardait la porte. Ilitch, un paquet à la main, entra dans le vestibule et aussitôt passa dans son coin. ”
“ Du moins Doutlov le sentait ici, et il n’était pas à son aise. Éveillé ou endormi, il apercevait quelque chose qu’il ne pouvait définir. Il se rappelait Iluchka les mains ligotées, le visage d’Accinia et ses murmures, Ilitch avec ses bras ballants. Tout à coup le vieux crut voir passer quelqu’un devant la fenêtre. « Qui est-ce ? Peut-être le starosta ! Comment a-t-il ouvert ? » se dit le vieux en entendant des pas dans le vestibule. « La vieille a peut-être oublié de fermer la porte quand elle est allée dans le vestibule ? » ”
“ Polikei se mit à raconter qu’un paysan avait donné au docteur un billet bleu et, par ce moyen, s’était fait exempter. Ilia se rapprocha du poêle et devint bavard. — Non, Ilitch, maintenant tout est fini, et moi-même je ne veux pas rester. C’est l’oncle qui en est cause. N’aurait il pas pu acheter un remplaçant ? Non il n’aime que son fils et son argent. Et voilà, on m’envoie... Maintenant, moi-même je ne veux pas. (Il parlait doucement, confidentiellement, sous l’influence d’une tristesse douce.) La seule personne que je regrette, c’est ma mère. ”
“ Quand Douniacha l’appela, il eut peur. — Quoi, Avdotia... Avdotia Mikhaïlovna, veut-elle reprendre l’argent ? Au moins, vous intercéderez, et je jure que je vous apporterai du miel. — Le voyez-vous, il apportera ! La porte s’ouvrait de nouveau et le paysan était introduit près de Madame. Il n’était pas gai. « Elle reprendra l’argent, » pensait-il ; et, Dieu sait pourquoi, quand il entra dans la chambre, il souleva toute la jambe, comme s’il marchait dans une herbe haute, et tâcha de ne pas faire de bruit avec ses lapti. Il ne comprenait rien et ne voyait rien de ce qui était autour de lui. ”
“ Mais, comme chacun sait, dans une conversation, surtout dans une conversation d’affaires, il n’est pas besoin de saisir ce qu’on vous dit, pourvu qu’on ne perde pas de vue ce qu’on a à dire soi-même. C’est ce que faisait la barinia. — Comment ne veux-tu pas comprendre, Egor Mikhaïlovitch ? dit-elle ; mais je ne désire pas du tout que les Doutlov soient désignés. Tu me connais assez, il me semble ; tu sais que je fais mon possible pour venir en aide à mes paysans, et que je ne veux pas leur malheur. ”
“ Tout homme expérimenté, au premier regard jeté sur Polikeï, sur ses mains, sur son visage, sa barbe qu’il laissait pousser depuis peu, sa ceinture, le foin jeté par ci par là dans le caisson, Tambour maigre, les bandes de fer usées, reconnaîtrait aussitôt que c’était un vil serf et non pas un marchand, non un marchand de bestiaux, ni un fermier, ni un homme nanti de milliers, de centaines ou de dizaines de roubles. ”
“ C’est toi qui as volé ! répond sans trembler le robuste Ignat, en s’avançant de son côté. — Non, c’est toi ! criait Rezoun. Après la scie, c’est un cheval volé ; puis on en vient à parler d’un sac d’avoine, d’un carré de choux et d’un certain cadavre. Et les deux moujiks finissent par se jeter à la tête des accusations si abominables que, s’il y en avait la centième partie de vraie, on devrait aussitôt les envoyer aux mines, ou tout au moins les déporter. Cependant le vieux Doutlov s’était avisé d’un autre moyen de défense. Les cris de son fils lui déplaisaient. ”
“ C’était un homme encore jeune, faible, sans père ni mère, ni personne qui pût le corriger. Il buvait volontiers un coup, et n’aimait pas que rien trainât [2] . Que ce fût une selle, une serrure, une corde, une cheville ou quelque chose de plus précieux, à tout Polikey trouvait une place chez lui. Il ne manquait pas de gens pour accepter tous ces menus objets contre du vin ou de l’argent, à l’amiable. ”
“ La neige nous envahit de plus en plus, et voilà qu’on ne voit plus de notre attelage que la douga et les oreilles des chevaux. Mais tout à coup Ignachka surgit de la neige avec sa troïka, et passe auprès de nous. Nous le supplions, nous lui crions de nous prendre avec lui, mais le vent emporte la voix. Ignachka sourit, gourmande ses chevaux, sifflote, et disparaît dans un gouffre profond couvert de neige. Le petit vieux saute sur un cheval, fait aller ses coudes, veut galoper mais ne peut pas bouger de place. ”
“ Puis, je ne sais comment, un étang m’apparaît. Les dvorovi, fatigués, dans l’eau jusqu’aux genoux, tirent un filet. Fédor Philippitch est encore là ; un arrosoir à la main, criant après chacun, il court sur le bord ; parfois il s’approche pour saisir dans le filet les carassins [1] d’or pour vider l’eau trouble et puiser de l’eau fraîche... Mais voici qu’il est midi, au mois de juillet. Sur l’herbe qu’on vient de faucher dans le jardin, sous les rayons brûlants et droits du soleil, je vais sans but. Je suis encore très jeune ; il me manque quelque chose, et je désire quelque chose. ”
“ Enfin Doutlov, se releva avec l’aide des autres paysans, détacha les mains d’Ilia de sa pelisse à laquelle il s’accrochait. Ensuite il releva Ilia, les mains liées derrière le dos, et le mit sur un banc dans un coin. — J’ai dit que ce serait pire ! fit-il essoufflé de la lutte et reprenant la ceinture de sa blouse. — Pourquoi pécher ? Nous mourrons tous. Mets-lui l’armiak sous la tête, — ajouta-t-il en s’adressant au portier, — autrement il attrapera une congestion. Et lui-même, une corde en guise de ceinture, prit la lanterne et sortit pour visiter les chevaux. ”
“ Debout sur le perron, Egor Mikhaïlovitch suivait des yeux ceux qui partaient. Quand les jeunes Doutlov se furent retirés, il appela à lui le vieillard, qui s’était arrêté de lui-même, et tous deux entrèrent dans le bureau. — J’ai pitié de toi, vieillard, dit Egor Mikhaïlovitch, en s’asseyant sur le fauteuil, près de la table. C’est ton tour. Rachètes-tu, oui ou non, ton neveu ? Le vieillard, sans répondre, jeta sur Egor un regard significatif. ”
“ Tambour marchait au pas ; la route devenait plus distincte. Il ôta son bonnet et tâta l’argent. « Le mettre dans mon gousset ? » pensa-t-il « Mais il faut enlever ma ceinture ; voilà, je descendrai là-bas et je m’arrangerai. La doublure du bonnet est bien cousue en haut et en bas, il ne glissera pas. Même jusqu’à la maison, je ne l’ôterai pas du bonnet. » Dans la descente, Tambour, de son propre gré, galopait, et Polikeï, qui voulait autant que Tambour arriver au plus vite à la maison, ne le retenait pas. ”
“ Ayant appris tous les détails, Douniacha, en chassant dans le vestibule la fillette qui ne cessait de rire, alla chez Madame. Mais, à l’étonnement de Doutlov, Madame ne le reçut pas et n’en donna aucune explication à Douniacha. — Je ne sais et ne veux rien savoir, — disait la dame. — Quel paysan, quel argent, je ne puis ni ne veux voir personne. Qu’ils me laissent en paix. — Que ferai-je donc, — dit Doutlov, en tournant et retournant l’enveloppe, — ce n’est pas rien. ”
“ Doutlov, s’étant approché, distingua, à la lumière d’une lanterne que portait le cocher, Egor Mikhaïlovitch avec un petit fonctionnaire en casquette à cocarde et en manteau. C’était le stanovoï. — Voilà, le vieux nous accompagnera aussi, dit Egor en l’apercevant. Le vieillard en fut ennuyé, mais qu’y faire ? — Et toi, Efim, toi qui es jeune, cours donc au grenier où il s’est pendu, arranger l’escalier, pour que Sa noblesse y puisse passer. ”
“ La jeune fille d’en haut, Aksioutka, de ses yeux qui lui sortaient de la tête, regardait par un trou dans le grenier ; et, quoiqu’elle ne vit absolument rien, elle ne pouvait s’en arracher pour retourner chez la barinia. Agafia Mikhaïlovna, l’ancienne femme de chambre de la vieille barinia, demandait du thé pour calmer ses nerfs et pleurait. La babouchka [1] Anna, de ses habiles mains potelées, tout imprégnées d’huile d’olive, disposait le petit cadavre sur la table. Les femmes se tenaient près d’Akoulina et la contemplaient en silence. ”
“ Doutlov, qui n’avait jamais bu, rentra directement chez lui, suivant son habitude. Il était déjà tard quand il pénétra dans l’isba. Sa « vieille » dormait. Son fils aîné avec ses petits-fils étaient endormis sur le poêle, et son second fils dans le cabinet noir. Seule, la baba d’Iliouchka veillait encore. Vêtue d’une chemise sale, qui n’était pas celle des fêtes, les cheveux dénoués, elle était assise sur le banc et sanglotait. Elle ne se leva point pour aller ouvrir à son oncle : elle se borna à hurler et à se lamenter encore plus fort en le voyant entrer dans l’isba. ”
“ Son premier mouvement fut de porter la main à son bonnet. Il était bien assujetti à sa tête. Il ne l’ôta pas, convaincu que l’enveloppe s’y trouvait. Il rendit la bride à Baraban, arrangea le foin, se donna de nouveau l’air d’un dvornik, en regardant fièrement autour de lui, et se dirigea vers son logis. Voici la cuisine, voici la maisonnette, voici la femme du menuisier qui porte des toiles, voici le bureau, voici l’habitation de la barinia, où Polikey se fit tout de suite reconnaître pour un homme sûr et honnête, « on peut dire d’un homme tout le mal qu’on veut ; » ”
Termes fréquents
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