“ Emma n'ose insister; elle voit Ernestine si triste qu'elle craint d'avoir dit quelque chose qui lui ait fait de la peine. Victor se tait; il souffre aussi; il se reproche toutes les peines qu'il cause à une femme qui, sans lui, jouirait encore de cette existence calme, douce, qui semblait devoir être à jamais son partage; il sent en ce moment que les hommes se jouent trop légèrement du repos, du bonheur de celles qui ont le malheur de leur plaire, et que souvent ils ne laissent que des larmes là où ils n'ont cherché que le plaisir. ”
Résumé
“Madeleine”, est une œuvre de Paul de Kock. Des thèmes tels que Dufour, Saint-Elme ou Madeleine y sont abordés.
Citations de Madeleine (Paul de Kock)
“ «—Du champagne! dit Dufour, mais il doit être fort cher ici.—Que nous importe, répond Saint-Elme, pourvu qu'il soit bon!—Messieurs, il m'importe, à moi!... Je ne suis pas un millionnaire!... je suis un modeste artiste, un peintre de paysage; j'aime beaucoup à m'amuser, mais pourtant je ne puis pas trancher du grand seigneur...»—Monsieur,» dit Armand de Bréville en s'adressant d'un air gracieux à Dufour, j'espère que vous voudrez bien me permettre, ainsi que Victor, d'être aujourd'hui votre amphitrion je vous ai emmenés d'où vous étiez, il est bien juste que je vous offre à dîner. ”
“ «Ce village de Samoncey est bien difficile à atteindre!» dit Dufour en regardant Victor et en poussant un profond soupir qui fait sourire son compagnon. Le paysan s'avance toujours, marchant à travers le bois et ne suivant plus aucun chemin battu; enfin on arrive dans une clairière où plusieurs sentiers aboutissent. Le paysan s'arrête à cet endroit, posant sa faux à terre et s'appuyant dessus comme un suisse sur sa hallebarde; il regarde autour de lui comme s'il cherchait du monde dans chacun des sentiers qui s'offrent à sa vue. ”
“ Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer; elle éprouve du plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-maître, ni l'air suffisant de quelqu'un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre: si elle pensait que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor; mais une femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser de l'être, se fie tellement à sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger. ”
“ Quoique les paroles d'Ernestine l'aient profondément ému, Victor retourne près d'Emma. Il est à la fois triste et content: il est heureux de danser, de causer avec la nièce du comte; il se sent affligé de la tristesse qu'il a lue dans les yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond de l'ame il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation embarrassante que celle d'un homme entre une femme qu'il aime encore un peu et une autre qu'il commence à aimer beaucoup. Malgré tout le désir que l'on a de ménager ces deux amours, le nouveau fait toujours pencher la balance. ”
“ Toutes ces raisons déterminent un matin Ernestine à quitter le salon et à s'enfoncer dans les belles allées du jardin. Elle s'y promène depuis quelque temps, et ne rencontre personne; elle s'étonne, se dépite de cette solitude: elle a emporté son ouvrage, elle s'assied sous un bosquet et veut travailler; mais au moindre bruit des feuilles, elle lève la tête et regarde autour d'elle; enfin Victor paraît; alors on reporte bien vite les yeux sur son aiguille, et l'on feint d'être très-occupée de ce qu'on fait, si bien que Victor s'assied près d'Ernestine avant qu'on ait eu l'air de l'apercevoir. ”
“ Si un amoureux est là sans celle qu'il aime, ce bruit, ce monde, ces grisettes de Paris, ces grosses filles de village n'ont aucun charme pour lui; son esprit, son cœur sont ailleurs. Les badauds l'impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaieté qu'il entend l'assourdit, l'assomme, et son plus grand désir est de s'éloigner de cette foule qui l'obsède et l'empêche de penser à son aise.J'ajouterai encore, que, sans être amoureux, on peut s'ennuyer beaucoup aux fêtes de Saint-Cloud et autres; tout le monde n'aime pas le bruit, les cris, les réunions populaires ”
“ Cependant Ernestine paie bien cher quelques momens de bonheur: tremblante, embarrassée près de son mari, au moindre nuage qui obscurcit le front de M. de Noirmont, elle s'imagine qu'il a découvert sa faute; dans les paroles les plus indifférentes, elle croit voir des allusions à sa conduite, des épigrammes dirigées contre elle; enfin tout l'inquiète, tout l'effraie, elle ne goûte presque plus de repos. Pauvre femme! elle n'était pas née pour avoir des intrigues, elle ne sait ni mentir avec audace, ni sourire gaîment à l'époux qu'elle trompe. ”
“ Victor sourit aux transports amoureux d'Armand; quoique jeune encore, Victor connaît les femmes, mais il ne parle jamais de ses triomphes ni de ses conquêtes; il n'est pas amateur de femmes entretenues, telles à la mode qu'elles soient; il sait que si l'on trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l'amour. Mais il ne veut pas chercher à désabuser Armand sur le sentiment qu'il croit avoir inspiré à plusieurs femmes galantes; il pense que le temps se chargera de ce soin.Dufour cause peu: prévoyant que le dîner lui coûtera cher, il vent au moins s'en donner pour son argent. ”
“ Victor et Dufour se voient toujours, mais moins souvent qu'en été. Victor Dalmer, maître de son temps, va beaucoup dans le monde, suit les bals, les soirées, les spectacles. Dufour, plus âgé et n'ayant rien à attendre de ses parents, travaille pour augmenter sa réputation, et économise pour grossir son revenu. Une amitié sincère le lie à Victor, et si leur manière de vivre les tient éloignés l'un de l'autre, ils n'en ont que plus de plaisir à se retrouver. Les personnes que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours celles qu'on aime le mieux. ”
“ «Est-ce bien là mon frère?» dit Ernestine, regardant le jeune marquis s'éloigner. Lui, autrefois si gai, si aimable!... ah! je ne le reconnais plus!»Saint-Elme est resté dans le salon où il se promène en se mirant dans les glaces avec autant d'effronterie qu'avant son départ. Dufour ne peut s'empêcher d'admirer son assurance, qui l'empêche de s'apercevoir du ton plus que froid avec lequel on l'a reçu, ou qui du moins fait qu'il n'en est pas pour cela moins à son aise. M. de Noirmont dit à Victor: «Reprenons notre partie d'échecs... L'arrivée de monsieur ne doit pas nous déranger.»—Eh bien! ”
“ Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans savoir quelquefois où conduira le chemin que l'on prend; mais quand les gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans les prairies, s'enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne l'envie de rentrer. ”
“ Mais elle sait aimer avec passion, avec délire, et ce feu qui brûle son cœur, son mari n'a pas su ou n'a pas pu l'allumer.Pendant qu'Ernestine, tour à tour coupable et repentante, cède à son amant en se promettant sans cesse d'être plus sage, une autre personne éprouve aussi toutes les peines que cause l'amour, mais sans connaître aucun de ses plaisirs.Madeleine devient chaque jour plus mélancolique; son visage change ainsi que son humeur; ses yeux ont perdu leur vivacité, ses lèvres ne savent plus sourire; elle ne cherche plus à se cacher à elle-même la cause de son mal ”
“ Tout le monde admire la grâce de ce monsieur, qui, malgré le bandeau qui couvre sa tête, conduit si bien sa walseuse. Saint-Elme entend les éloges qu'on lui prodigue; il se pique, il veut montrer tout son talent; il ne suit plus le cercle tracé, il tourne avec sa walseuse autour d'un buisson, voltige derrière un massif d'arbres, puis reparaît et passe dans le monde sans jamais se cogner contre personne, et les applaudissemens augmentent, et madame Bonnifoux s'écrie: «Cet homme-là walserait sur une boule de loto!» ”
“ Le retour de M. de Noirmont et de ses hôtes met fin à cette conversation. Cette fois, Saint-Elme ne peut se replacer dans son coin, cela deviendrait trop remarquable, mais il se promène de long en large en causant avec Armand.Le comte de Tergenne a cet esprit aimable qui met tout le mondé à son aise. En quelques minutes il semble qu'il soit depuis long-temps commensal de la maison. Il sait rendre la conversation générale; ce n'est pas un homme qui veut briller, c'est un homme qui emploie son esprit à provoquer celui des autres. ”
“ Le comte, M. de Noirmont, Victor et Dufour se dirigent du côté de l'appartement du jeune de Bréville; Ernestine les suit. L'odeur de la poudre, qui augmente lorsqu'ils approchent de la chambre du jeune homme leur annonce que c'est bien de là qu'est venu le bruit qu'ils ont entendu.Le comte entre le premier... mais il recule bientôt en poussant un cri d'horreur, et arrête Ernestine en la retenant dans ses bras. Un spectacle terrible a frappé ses yeux: Armand s'est brûlé la cervelle; il est étendu sans vie dans sa chambre, à côté de lui est un billet tout ouvert. ”
“ Victor pense n'être que galant; mais il est quelqu'un qui voit, qui épie toutes ses actions, qui lit dans son cœur mieux peut-être que lui-même, et qui devine déjà le sentiment qu'il éprouve pour la nièce du comte.M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il lui dit, en parcourant ses jardins: «Mon cher monsieur, votre propriété est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir votre voisin.» ”
“ «Voilà du monde qui vous arrive bien tard, dit Victor.—Et par un bien mauvais temps, ajoute Dufour.»—Oh! je parie que je devine qui c'est,» répond maître Grandpierre en souriant, et il s'écrie aussitôt: «Qui est là?»—Eh! mordieu! c'est moi!... est-ce que vous allez me laisser à la pluie battante?» répond une voix aigre et brève qui ne semble pas inconnue aux deux voyageurs.»J'en étais sûr, dit Grandpierre; c'est Jacques!»Le jeune paysan va ouvrir la porte, et l'homme à la faux entre dans la salle, tenant toujours à la main son instrument de travail. ”
“ «Je ne veux plus me trouver seule avec vous, dit Ernestine, j'ai déjà eu tort de vous écouter une fois.»Dire cela, c'est presqu'avouer qu'on partage le sentiment que l'on inspire. En effet, madame de Noirmont ne se sent plus la même; toujours plongée dans une tendre rêverie, distraite devant le monde, ou tout occupée d'y écouter une seule personne, elle soupire, rougit, se trouble pour un rien. ”
“ «Voilà un homme avec lequel nous allons nous enfoncer,» dit tout bas Dufour à Victor.—«Allons, mon ami, pour une fois, tu n'en mourras pas!....—C'est juste, je n'en mourrai pas; mais au moins je veux bien dîner.»On sert à ces messieurs les mets les plus recherchés, les meilleurs vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table; cependant, tout en portant à ses lèvres son verre plein de beaune, première qualité, il se dit encore: «Voilà un dîner qui coûtera cher. Cet homme-là va vite!... Il faudra donner bien des coups de pinceau pour réparer le dommage!» ”
“ M. de Noirmont ne cache pas la satisfaction que lui fait éprouver le départ de Saint-Elme. Il profite de cette occasion pour essayer de faire un peu de morale à son beau-frère; celui-ci ne semble pas l'écouter. L'air sombre, le regard fixé vers la terre, Armand est fortement préoccupé; tout à coup il s'écrie: «Quand doit revenir M. de Tergenne?»—Mais avant peu, je pense...—Mon oncle m'a promis de m'écrire quand il sera à Montcornet, dit Emma; ce n'est pas loin d'ici, il doit y aller en revenant de Paris.—C'est à neuf lieues tout au plus, reprend M. de Noirmont. ”
“ Saint-Elme ne danse pas, mais il a pris plusieurs verres de punch. Petit à petit il s'est laissé aller à ses anciennes habitudes. Se trouvant entouré de gens près desquels il sent qu'il n'a qu'à vouloir, il est redevenu beau parleur, railleur, gouailleur même; il lance des complimens impertinents aux dames, des épigrammes aux danseurs, et rit au nez de tout le monde en s'écriant: «C'est charmant! c'est une fête délicieuse.... Quand je retournerai à ma terre, je veux que tous mes paysans sifflent comme ce gaillard-là!...» ”
“ Saint-Elme est infiniment plus amusant; mais en homme adroit et qui ne veut pas abuser de ses avantages, c'est toujours en approuvant, en louant ce que M. de Noirmont vient de dire, qu'il entre en matière. De cette façon, il obtient aussi, pour ses saillies et ses bons mots, quelques sourires du beau-frère d'Armand.Victor examine les dames; ses yeux ne s'arrêtent pas sur madame Montrésor; il les laisse un peu plus long-temps sur mademoiselle Pomard; mais l'examen ne fait pas naître un désir dans son cœur. Il regarde ensuite la sœur d'Armand; il éprouve plus de plaisir à porter ses yeux là ”
“ Jacques a fait quelques pas pour s'éloigner, il revient tout-à-coup vers Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force: «Surtout, monsieur, songez bien que ce n'est pas de la pitié que l'on doit témoigner à Madeleine... Si ceux qu'elle aime toujours ne la reçoivent qu'avec froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine; si elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, où l'amour de Babolein et les criailleries de sa mère commencent à l'ennuyer, eh bien! elle viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore.» ”
“ Victor et Dufour sont installés chacun dans une jolie chambre; Armand laisse ses hôtes en leur disant: «Messieurs, je n'ai pas besoin de vous rappeler qu'à la campagne c'est liberté entière, chacun doit faire ce qu'il lui plaît: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon beau-frère!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!... mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette maison, ou du moins me prêter l'argent dont j'ai besoin pour payer les dettes que j'ai laissées à Paris!» ”
“ Tout en mangeant, il écoute. C'est presque toujours Saint-Elme qui parle, c'est lui qui tient le dé; il ne laisse jamais languir la conversation; il sait tout, a été partout. Peinture, musique, poésie, botanique, astronomie, histoire, philosophie, nécromancie, il parle sur tout cela avec une facilité, une aisance qui étonnent, un aplomb, qui entraîne, et jetant dans sa conversation les mots techniques, les termes de l'art, il achève d'étourdir, d'éblouir son monde. ”
“ Depuis la soirée chez les Montrésor, Ernestine craint de se trouver seule avec Victor. Le jeune homme remarque cette conduite; il devient triste, rêveur. Le soir, quand tout le monde est au salon, il se met dans un coin d'où il ne bouge pas, et Dufour lui dit: «Victor, décidément tu veux copier M. Pomard? tu restes des demi-heures les yeux fixés sur une corniche!... tu n'as jamais posé comme ça quand j'ai fait ton portrait.»Madame de Noirmont s'aperçoit de la tristesse de Victor, mais elle n'a pas l'air de la remarquer. ”
“ La conversation, les manières de Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge; il aime aussi à causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs il recherche les artistes et cultive les arts avec succès; mais avec Saint-Elme, le comte se montre moins causeur; il semble qu'un souvenir désagréable vienne frapper son esprit dès qu'il envisage le blessé; en l'examinant il dit à M. de Noirmont: «Ce monsieur.... blessé...... se homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frère?» ”
“ Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme: on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à interroger son cœur; quand on le fait, la blessure existe, et il est souvent trop tard pour la guérir!Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu'il ne fixe pas tendrement, dont il n'épie point le moindre regard, est-ce seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux? Elle sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras. ”
“ Dufour se frotte les yeux; il se sent tout radieux, tout dispos; il glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et s'écrie: «Huit heures!.... huit heures passées!..... J'espère que nous avons bien dormi!..... Ho! hé!.... Victor!... Allons donc, paresseux... il est huit heures!... Est-ce que tu ne vas pas te lever?...»—Ha ça! nous ne sommes donc pas assassinés?» dit Victor en étendant les bras. ”
“ Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine; car, devant le monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu'il regarde, mais qu'il lit peu. ”
“ C'est en amour que l'on peut, sans se tromper, affirmer que le premier pas est le plus difficile. Là, on n'est pas téméraire pour une fois, car on pense que la faute étant toujours la même, le nombre n'y fait rien. Après la fatale soirée, comment Ernestine pourrait-elle ne pas être encore coupable? Sa faute lui cause de vifs remords, ces remords amènent souvent des larmes, et cependant il n'y a que Victor qui ait le pouvoir de calmer un peu ses chagrins, de tarir ses pleurs, de l'étourdir sur sa situation, et l'on sait quels moyens un amant emploie pour cela. ”
“ Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser que l'esprit soit occupé d'autre chose; mais à défaut de l'esprit, le cœur parle quelquefois. Lorsqu'après avoir marché quelque temps séparés, Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le serre d'abord légèrement, puis tendrement contre le sien. ”
“ Il y a des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous sommes tout étonnés qu'ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas remarqué leur commencement.Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d'Ernestine, une douce intimité s'est établie entre lui et la sœur d'Armand; il a cessé d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son frère. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est qu'une connaissance. ”
“ Jacques embrasse la jeune fille sur le front, et la laisse près d'une petite porte qui ouvre sur les jardins de Bréville. Madeleine rentre et va du côté de la pièce d'eau. Elle songe à tout ce que son vieil ami vient de lui dire; elle ne peut se dissimuler qu'il ait bien lu dans le fond de son cœur. Elle ne pense qu'à Victor, ne s'occupe que de l'aimable jeune homme qui lui a témoigné tant d'intérêt et qui semble lui en témoigner chaque jour davantage. Mais, jusqu'à ce moment, Madeleine ne croyait pas que ce fût un crime de rêver sans cesse à quelqu'un... ”
“ «Hum!.... les femmes!... elles sont donc toutes les mêmes?... Quand elles ont l'amour en tête.... elles ne voient plus les dangers auxquels elles s'exposent; elles les bravent, les affrontent!... Je crois qu'elles passeraient dans le feu sans s'apercevoir qu'il y fait chaud! Voyons, Madeleine, revenez à vous; réfléchissez... et vous rougirez de votre folie...»—J'ai réfléchi, Jacques; je sens bien que j'ai tort,... que je ne dois pas conserver d'amour pour quelqu'un qui...... qui ne peut pas m'aimer. Aussi mon parti est pris: je veux quitter Bréville,... quitter madame de Noirmont... ”
“ «Comme il l'aime!» se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses lèvres les billets d'Ernestine; «qu'elle est heureuse, et pourtant elle soupire,... elle se plaint, mais j'oubliais qu'elle est coupable!....... bien coupable!...... et cependant il doit encore y avoir du plaisir à être coupable par amour, à s'exposer à mille malheurs pour être un instant avec celui qu'on aime. Il me semble que je voudrais être à sa place. Ah! Jacques a raison. Quand une femme aime bien, elle brave tous les dangers.» ”
“ Le paysan semble stupéfait, accablé; il détourne la tête en portant sa main sur ses yeux. M. de Noirmont, après avoir jeté un regard de dédain sur Jacques et un coup-d'œil de mépris à la jeune fille! regagne lentement sa demeure.Quelques minutes s'écoulent; Madeleine est encore à genoux; elle n'implore pas Jacques, mais elle fixe tristement la terre. Le paysan tourne enfin la tête de son côté; il considère quelques instans la jeune fille, puis la relève, en disant d'un ton brusque; «Allons! venez... coupable ou non, vous n'en trouverez pas moins toujours un asile chez Jacques.» ”
“ Madeleine se jette aux genoux de M. de Noirmont en murmurant: «Je suis bien coupable, monsieur, je le sais; punissez-moi, je ne m'en plaindrai pas.»—Non, monsieur, s'écrie Victor, non, elle n'est pas coupable, ne la croyez pas;... moi seul... je mérite tous vos reproches...»—Vous avez des torts aussi,.... mais beaucoup moins que mademoiselle;.... partout les jeunes gens cherchent à plaire; c'est aux femmes à résister à leurs séductions... mais une jeune personne que l'on recueille ici par pitié, que ma femme traite comme son amie!... Ah! c'est indigne!... ”
“ Celle-ci quitte Ernestine et va pour sauter au cou du marquis... mais tout-à-coup elle s'arrête en murmurant avec timidité...«Ah!... mais... c'est que vous êtes bien grandi!...—Et qu'est-ce que cela fait, Madeleine? je n'en suis pas moins Armand, ton camarade de jeux...—Ah!... oui... je vous reconnais.»Et Madeleine, surmontant sa timidité, se jette dans les bras du marquis; bientôt les questions se succèdent avec rapidité. Quand on revoit quelqu'un que l'on aime, on voudrait en un moment savoir tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a pensé depuis qu'on en a été séparé. ”
“ M. de Noirmont lit les journaux. Dufour arrive en s'écriant: «Où est donc mon modèle, mademoiselle Madeleine?... Je la cherche, je l'appelle en vain... Voilà cependant un jour très-convenable pour peindre.»M. de Noirmont feint de ne pas entendre. Ernestine cache sa figure avec son mouchoir. Dufour les examine l'un après l'autre en disant: «Hum!... il y a quelque chose d'extraordinaire ici;... on n'est pas gai... Est-ce qu'ils seront comme ça jusqu'au retour de Victor!... Ma foi, en attendant, je vais faire poser la grosse Nanette et son petit frère; c'est toujours une étude.» ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Andrée (George Duruy)Paul et son chien. I-II, Les époux Chamoureau…La Tour de Percemont (George Sand…Petits romans ; Une lune du miel…Le roman de Françoise (Jean Mauclère…Mademoiselle Besson (Eugène Giraud…Les Contemporaines (Nicolas Edme Restif de La Bretonne…A coté du bonheurLes petites filles modèles (Sophie de Ségur…Jacques Galéron (André Léo)
