“ Quelle folie d’arguer l’ordre de la mort, de l’ordre de la naissance ! De quoi se plaignent les vieillards en deuil, sinon de la mort précoce de leurs jeunes fils ? Que pleurent les nourrices chargées d’années, sinon la perte anticipée de leurs nourrissons qui, privés des douceurs de la vie, ont été arrachés par le destin cruel au sein maternel et plongés dans un trépas prématuré [7] ? Pour toi, le petit nombre d’années dont tu la précèdes te donne l’espérance très vaine que tu mourras avant que ne s’éteigne le foyer de ta passion, et tu t’imagines que cet ordre de la nature est immuable. ”
Résumé
Mon secret, œuvre littéraire de Pétrarque, est un dialogue spirituel en trois livres, rédigé entre 1342 et 1353, où le poète s’interroge sur sa foi en présence de saint Augustin et de « la Dame Vérité ». Ce texte, jamais publié de son vivant, explore le conflit entre les attachements terrestres (notamment l’amour de Laura) et la recherche de la grâce divine, à travers un examen rigoureux de ses faiblesses.
Thèmes centraux : la passion, la mort, la gloire et la tension entre humanisme classique et spiritualité chrétienne. La structure dialoguée, empruntant à saint Augustin et à la philosophie antique, révèle une quête de vérité intérieure, marquée par une critique mordante de l’aveuglement humain.
Citations de Mon secret (Pétrarque)
“ Mon âme est-elle donc encore enlacée par deux chaînes que je ne vois pas ? S. Augustin. Elles sont pourtant bien visibles ; mais ravi de leur beauté, tu crois que ce sont non des chaînes, mais des trésors ; et pour employer la même comparaison, tu ressembles à quelqu’un qui, ayant les mains et les pieds retenus par des chaînes d’or, regarderait l’or avec plaisir et ne verrait point les entraves. Toi aussi maintenant, les yeux fascinés, tu vois tes liens ; mais, ô aveuglement ! tu es charmé des chaînes qui t’entraînent à la mort, et, ce qu’il y a de plus triste, tu t’en glorifies. ”
“ Il y a une chose que je ne tairai point (qu’on l’attribue à la reconnaissance ou à la sottise) , c’est que je lui dois le peu que je suis, et que je ne serais jamais parvenu au peu de renommée et de gloire que j’ai acquis si elle n’eût fait germer par cet amour la faible semence de vertu que la nature avait déposée dans mon cœur. C’est elle qui a détourné mon âme juvénile de toute turpitude, qui l’a retirée, comme l’on dit, avec un grappin, et l’a forcée à regarder en haut. Pourquoi non ? Il est certain que l’amour transforme le caractère en celui de l’objet aimé. ”
“ Je connais cette vieille fable, rebattue parmi les philosophes, savoir que toute la terre ressemble à un petit point ; qu’une seule âme dure des milliers infinis d’années ; que la renommée ne peut remplir ni ce point ni l’âme, et autres raisonnements de ce genre par lesquels ils détournent les esprits de l’amour de la gloire. Je vous en prie, si vous avez des arguments plus solides, présentez-les, car j’ai reconnu par expérience que tout cela est plus spécieux qu’efficace. Je ne songe point à devenir Dieu, pour jouir de l’éternité et embrasser le ciel et la terre. ”
“ Je parle de la gloire qui accompagne le vrai mérite ; quant à celle qui s’acquiert par d’autres moyens physiques ou moraux que la curiosité humaine a multipliés, elle n’est pas digne du nom de gloire. Ainsi donc, toi qui, pour écrire des livres, t’épuises à ton âge par tant de travaux, permets-moi de te le dire, tu es tout à fait dans l’erreur : car, oubliant ce qui te regarde, tu ne t’occupes absolument que des autres, et, dans la vaine espérance de la gloire, le temps si court de la vie s’écoule sans que tu t’en aperçoives. ”
“ Il ne faut pas s’étonner que cette passion exerce tant d’empire sur le cœur de l’homme. Dans les autres passions, la vue de l’objet, l’espoir d’en jouir, et l’ardeur de la volonté vous entraînent. L’amour exige tout cela et de plus une affection mutuelle, sans quoi il languit forcément. Ainsi, tandis que, dans les autres cas, on aime simplement, ici on rend amour pour amour, et le cœur humain est comme excité par des aiguillons réciproques. Cicéron a donc eu raison de dire que, de toutes les passions de l’âme, il n’en est point certainement de plus violente que l’amour [20] . ”
“ Supporter avec résignation une canitie prématurée est la marque d’un bon naturel ; mais retarder la vieillesse légitime, dérober des années au temps, accuser de trop de célérité les cheveux blancs, les déguiser ou les arracher, c’est une folie qui, pour être commune, n’en est pas moins grande. Vous ne voyez pas, aveugles que vous êtes, avec quelle vitesse tournent les astres, dont la fuite dévore et consume le temps de la vie, qui est si courte, et vous vous étonnez de la venue de la vieillesse, qu’amène le cours très rapide de tous les jours ! ”
“ C’est une vérité que chacun reconnaîtra en s’interrogeant soi-même. Par une conséquence naturelle, si la plénitude des biens rend heureux, tout ce qui s’en manque doit rendre proportionnellement malheureux. Ce fardeau de misère, on sait très bien que tous ont voulu le déposer, mais que très peu l’ont pu. Combien y en a-t-il que la mauvaise santé, la mort de personnes chères, la prison, l’exil, la pauvreté, accablent de chagrins perpétuels, sans parler d’autres infortunes dont l’énumération serait trop longue, qu’il est difficile et cruel de supporter ? ”
“ Cette erreur pourrait paraître salutaire en inspirant l’amour de la vertu que l’on doit rechercher pour elle-même, sans espoir de récompense, mais dont le désir s’affaiblirait sans doute en proclamant la mortalité de l’âme ; et d’autre part, la promesse de la vie future, quoique mensongère, n’est point inefficace pour exciter les âmes des mortels. Mais tu vois quelles seront les conséquences de l’erreur où tu es ; elle précipitera ton âme dans toutes les folies, quand la honte, la crainte, la raison qui modère la violence des passions et la connaissance de la vérité auront disparu. ”
“ Souvent un homme fatigué a été renversé par une légère secousse qui, dans la plénitude de ses forces, ne l’aurait pas fait bouger. Qu’il faut parfois peu de chose pour replonger l’âme qui se relève dans un abîme de maux ! La pourpre aperçue sur les épaules d’un autre renouvelle l’ambition ; la vue d’une pile d’écus excite la cupidité : l’aspect d’un beau corps allume la luxure ; une œillade réveille l’amour endormi. Ces vices se glissent aisément dans les âmes à cause de votre démence, et, une fois qu’ils en ont appris le chemin, ils reviennent bien plus aisément. ”
“ Si je brûle pour une femme infâme et méprisable, mon amour est le comble de la folie ; mais si, séduit par un rare modèle de vertu, je m’applique à l’aimer et à le vénérer, que direz-vous ? N’établissez-vous aucune différence entre des choses si opposées, et tout respect a-t-il disparu à ce point ? Pour dire mon sentiment, de même que je regarde le premier amour comme un lourd et funeste fardeau pour l’âme, je suis d’avis qu’il n’y a pas de plus grand bonheur que le second. ”
“ Dieu me préserve de cette folie ! Ma conscience, confidente de mes pensées, m’est témoin que j’ai toujours brûlé d’amour pour l’éternité. J’ai dit, ou si par hasard je me suis trompé, j’ai voulu dire : « J’use des choses mortelles en tant que mortelles, et je n’essaye point, par un désir vaste et immodéré de faire violence à la nature. Par conséquent, j’ambitionne la gloire humaine, tout en sachant qu’elle et moi nous sommes mortels. » ”
“ Depuis que tu as commencé à être dégoûté des baies de tes arbustes, qu’une mise simple et que la société des paysans t’ont déplu, poussé par la cupidité, tu es retombé au milieu du tumulte des villes. On lit sur ton front et dans tes paroles quelle vie heureuse et tranquille tu y mènes, car que de misères n’y as-tu pas vues ? Trop rebelle aux dures leçons de l’expérience, tu hésites encore ! Ce sont sans doute les liens de tes péchés qui te retiennent, et Dieu permet que là où tu as passé ta jeunesse sous la férule d’autrui, devenu ton maître, tu y traînes une vieillesse misérable. ”
“ Chaque fois qu’en lisant tu rencontres des maximes salutaires par lesquelles tu sens que ton âme est excitée ou retenue, ne te fie point aux ressources de ton esprit, mais grave-les au fond de ta mémoire, et sache te les rendre familières à force de les méditer, afin qu’à l’exemple des médecins expérimentés, en quelque lieu et en quelque temps que survienne une maladie urgente, tu aies les remèdes écrits, pour ainsi dire, dans ta tête. Car dans les maux de l’âme, comme dans ceux du corps, il en est pour lesquels le retard est si mortel, que différer le remède, c’est ôter tout espoir de salut. ”
“ Laissant donc cela de côté, rentre enfin on possession de toi-même, et, pour en revenir à notre point de départ, commence à songer à la mort dont tu approches insensiblement et sans le savoir. Déchirant les voiles et dissipant les ténèbres, aie les yeux fixés sur elle. Prends garde de ne passer ni un jour ni une nuit sans te retracer le souvenir de la dernière heure. Rapporte à elle seule tout ce qui s’offre soit à tes regards soit à ton esprit. Le ciel, la terre, la mer, subissent des changements ; que peut espérer l’homme, être si fragile ? ”
“ Songe que, du jour où cette lèpre a envahi ton âme, tu n’as fait que gémir, et que tu en es arrivé à ce degré de misère de te repaître avec une volupté maligne de tes larmes et de tes soupirs. Passant les nuits sans sommeil, on ayant sans cesse à la bouche le nom de ta bien-aimée, méprisant tout, haïssant la vie, désirant la mort, aimant tristement la solitude et fuyant les hommes, on pouvait t’appliquer exactement ce qu’Homère a dit de Bellérophon : Il errait triste et morne dans les champs d’Aléius, se rongeant le cœur et évitant les pas des humains [22] . ”
“ Il existe donc, comme tu vois, au sujet de la primauté de l’éloquence, une grande controverse non seulement entre vous et les Grecs, mais encore entre les plus savants des nôtres. Il en est dans notre camp qui tiennent pour les Grecs, comme il en est peut-être dans le leur qui tiennent pour nous, à en juger par ce que l’on rapporte de l’illustre philosophe Plutarque. Enfin, notre Sénèque, tout en rendant justice à Cicéron, comme je viens de le dire, forcé par la majesté d’un langage si harmonieux, décerne pour le reste la palme à la Grèce. Cicéron est d’un avis contraire. ”
“ La démence exécrable et horrible de vous tous, c’est de dépenser le temps en vanités ridicules, comme si vous en aviez de reste, sans savoir s’il suffira aux suprêmes nécessités. Celui qui a une année de vie possède quelque chose de certain, quoique court, tandis que celui qui est sous l’empire douteux de la mort (auquel les mortels sont tous soumis) , n’est sûr ni d’une année, ni d’un jour, ni même d’une heure entière. À qui doit vivre un an, quand six mois seront écoulés, il restera encore un semestre ; mais à toi, si tu perds cette journée, qui te garantira le lendemain ? ”
“ Qui ne sait, par exemple, que certains mouvements de l’âme sont tellement prompts que, si la raison ne les réprime dès qu’ils naissent, ils perdent l’âme, le corps et l’homme tout entier, et que tout remède tardif est inutile. La colère, à mon sens, vient on première ligne. Ce n’est pas en vain qu’elle a été mise au-dessous du siège de la raison par ceux qui ont divisé l’âme en trois parties, plaçant la raison dans la tête comme dans une citadelle, la colère dans le cœur, et la concupiscence au bas de la région abdominale. ”
“ Tu as raison, cependant redouble d’efforts, et, comme font ceux qui sont abattus, te redressant sur le coude, regarde de tous côtés les dangers qui te menacent, de peur que sous un choc imprévu tes membres gisant à terre ne soient écrasés. Pendant ce temps-là implore instamment l’aide de Celui qui peut te relever ; il sera peut-être près de toi alors que tu le croiras éloigné. Aie toujours devant les yeux cette maxime mémorable de Platon, dont nous parlions tout à l’heure : Rien ne nuit plus à la connaissance de la divinité que l’appétit charnel et les ardeurs de la passion. ”
“ Quel est l’individu si ignorant des choses humaines et si éloigné de tout commerce avec les mortels qui ne sache que l’indigence, la douleur, l’ignominie, les maladies, la mort, et d’autres maux que l’on regarde comme de grands malheurs, arrivent souvent malgré nous et jamais de notre consentement ? D’où il suit qu’il est très facile de connaître et de haïr sa propre misère, mais non de l’écarter : de sorte que les deux premiers cas dépendent de nous, et que le troisième est au pouvoir de la fortune. ”
“ Tu m’éviterais une lourde tâche, car il est hors de doute que pour mépriser les séductions de cette vie et pour régler son âme au milieu de tous les orages du monde, on ne peut rien trouver de plus efficace que le souvenir de sa propre misère et la méditation assidue de la mort, pourvu qu’elle ne glisse pas légèrement à la surface, mais qu’elle s’incruste profondément jusqu’à la moelle des os. ”
“ Maintenant, puisque le ciel est votre demeure à tous deux, tandis que, moi, je n’ai point encore cessé d’habiter la terre, et que l’incertitude où je suis du temps que je dois y passer me tourmente, comme vous voyez, de grâce, ne m’abandonnez pas, malgré toute la distance qui me sépare de vous, car, sans vous, excellent père, ma vie serait pleine de tristesse, et sans elle je ne vivrais pas. ”
“ Lorsque tu dis qu’elle t’a engagé dans des travaux sans nombre, en cela seulement tu dis la vérité. Mais vois le bel avantage que tu en as recueilli : puisqu’il existe tant de travaux que l’on ne peut éviter, quelle folie d’en rechercher volontairement de nouveaux ? Quand tu te glorifies de ce qu’elle t’a rendu avide de gloire, je compatis à ton erreur, car je te montrerai que, de tous les fardeaux de ton âme, il n’en est point qui te soit plus funeste. ”
“ On ne croit pas aisément qui vous a trompé une première fois. Tu changeras de caractère, d’extérieur et de vie avant de me persuader que tu as changé d’âme. Si ta flamme s’est calmée et adoucie peut-être, elle n’est certainement pas éteinte. Mais toi qui prises si fort la femme que tu aimes, ne vois-tu pas combien tu te condamnes toi-même en l’absolvant ? Tu te plais à la reconnaître pour un modèle de pureté, en t’avouant insensé et criminel, et tu la proclames très heureuse en déclarant que son amour t’a rendu le plus malheureux des hommes. ”
“ Je ne te conseillerai jamais de vivre sans gloire, mais je te recommanderai toujours de ne point sacrifier la vertu à l’amour de la gloire. Tu sais que la gloire est en quelque sorte l’ombre de la vertu. Par conséquent, de même qu’il est impossible que ton corps ne produise point d’ombre par un soleil ardent, il ne peut se faire que la vertu n’engendre point la gloire sous le rayonnement de Dieu, qui se fait sentir partout. ”
“ Mais, que Dieu me pardonne, aussi vrai que je me plonge tous les jours dans ces réflexions, et surtout la nuit, quand l’âme, dégagée des soucis de la journée, se replie sur elle-même. Je me mets dans la posture d’un mourant, et je me représente vivement l’heure même de la mort et tout ce qu’elle éveille d’horrible dans l’imagination, au point que je me crois à l’agonie. ”
“ Tu partiras plein de l’espoir et du désir de revenir, traînant avec toi toutes les entraves de ton âme. En quelque lieu que tu sois, de quelque côté que tu te tournes, tu contempleras le visage, tu entendras la voix de celle que tu auras quittée. Par un triste privilège des amants, absent, tu la verras, et tu l’entendras absente. Et tu penses que l’amour s’éteint par de tels subterfuges ? ”
“ Je dois à cette croyance de n’avoir jamais éprouvé, que je sache, la soif des richesses et de la puissance qui dévore beaucoup de gens de mon âge, et même des hommes chargés d’années et ayant dépassé le terme ordinaire de l’existence. Quelle folie, en effet, de passer toute sa vie dans les fatigues et la pauvreté pour mourir subitement au sein de richesses amassées avec tant de peine ! ”
“ Ainsi, à quoi bon se perdre soi-même et perdre les autres ? à quoi bon laisser échapper la meilleure partie d’un temps si court ? Quand les jours destinés aux joies honnêtes du présent et aux méditations de la vie future y suffisent à peine, malgré la plus grande parcimonie, à quoi bon les priver de leur usage nécessaire et propre, et les convertir pour nous et pour les autres en des instruments de tristesse et de mort ? ”
“ Donc supprimer la vraie gloire, c’est supprimer nécessairement la vertu ; celle-ci disparaissant, la vie de l’homme reste nue, semblable aux animaux muets et n’écoutant que l’instinct, qui est la seule passion de la bête. Voici donc la règle que tu auras à suivre : cultive la vertu, néglige la gloire ; quant à celle-ci, comme on l’a dit de Caton, moins tu la rechercheras, plus tu l’obtiendras. Je ne puis m’empêcher d’invoquer devant toi ton propre témoignage. Tu auras beau fuir la renommée, elle te suivra malgré toi [79] . Ne reconnais-tu pas ce vers ? Il est de toi. ”
“ Il est reconnu de tout le monde, et les plus illustres des philosophes sont de cet avis, que la mort est en première ligne parmi les épouvantails, à tel point que depuis longtemps le nom seul de la mort semble affreux et horrible à entendre. Toutefois, il ne suffira point que l’idée de la mort effleure légèrement notre oreille ou que son souvenir glisse rapidement dans notre esprit. ”
“ Chaque fois que tu songeras à la mort sans sourciller, sache que tu y as songé inutilement comme à toute autre chose. Mais, si en y songeant tu te raidis, tu trembles, tu pâlis et tu crois éprouver déjà les affres de la mort ; si avec cela il te vient à la pensée qu’aussitôt que l’âme se sera échappée de ces membres, elle comparaîtra pour le jugement éternel et qu’il lui faudra rendre un compte très exact des actes et des paroles de toute sa vie passée ”
“ Ainsi donc, dans ce grand tourbillon des choses humaines, parmi tant de vicissitudes, devant les épaisses ténèbres de l’avenir, en un mot, placé sous la dépendance de la fortune, tu serais le seul de tant de milliers d’hommes qui menât une vie exempte de soucis ? Vois ce que tu désires, mortel ; vois ce que tu demandes. Quant à la plainte que tu exprimes de n’avoir point vécu pour toi, elle dénote, non l’indigence, mais la servitude. ”
“ Mais supposons (ce qui est tout à fait impossible) que la durée de la vie soit longue et certaine, ne trouves-tu pas que c’est le comble de la démence de gaspiller les meilleures années et les plus belles parties de ton existence à plaire aux yeux d’autrui, ou à charmer l’oreille des hommes et de réserver les pires et les dernières, celles qui ne sont presque bonnes à rien, qui amèneront la fin et le dégoût de la vie ; de les réserver, dis-je, pour Dieu et pour toi, en sorte que le salut de ton âme soit le moindre de tous tes soucis ? ”
“ Quel grand homme tu aurais pu devenir si elle ne t’eût retenu par les charmes de sa beauté ! Ce que tu es, tu le dois à la bonté de ta nature ; ce que tu pouvais être, elle te l’a ravi, ou plutôt tu te l’es ravi à toi-même, car elle est innocente. Sa beauté t’a paru si charmante et si douce qu’elle a ravagé par les feux du désir le plus ardent et par une pluie continuelle de larmes toute la moisson qui devait naître de la semence innée de tes vertus. Tu te glorifies faussement d’avoir été préservé par elle de tout vice honteux. ”
“ On prendrait certainement pour un fou celui qui, au milieu du jour, se fatiguerait à courir çà et là en plein soleil pour voir son ombre et la montrer aux autres ; or celui-là n’est pas plus sensé qui, à travers les agitations de la vie, se trémousse de côté et d’autre pour répandre au loin sa gloire. Quoi donc ! Que l’un marche pour arriver au but, son ombre suivra ses pas ; que l’autre s’efforce de saisir la vertu, la gloire ne trahira pas ses efforts. ”
“ Virgile me semble avoir retracé admirablement les passions qui naissent de l’union de l’âme avec le corps et l’oubli de la plus noble partie de nous-mêmes lorsqu’il a dit : Les âmes ont une vigueur de la nature du feu et un principe d’une origine céleste, tant qu’elles ne sont point alourdies par des corps nuisibles, ni émoussées par des membres terrestres et périssables. ”
“ Nous allons tous là, c’est notre dernière demeure ; toi qui, maintenant, fier des restes de ton printemps, foules aux pieds les autres, tu seras bientôt foulé à ton tour. Songe à tout cela, médite-le jour et nuit, non seulement comme il sied à un homme rassis et qui se souvient de sa nature, mais comme il convient à un philosophe, et sache que c’est ainsi qu’il faut entendre ce mot : Toute la vie des philosophes est une préparation à la mort [86] . Cette pensée t’apprendra à mépriser les œuvres des mortels et te montrera un autre genre de vie à suivre. ”
“ Rien n’engendre autant l’oubli ou le mépris de Dieu, que l’amour des choses temporelles et surtout cette passion que l’on appelle proprement l’amour, et à laquelle, par le plus grand des sacrilèges, on donne même le nom de Dieu, sans doute pour colorer les folies humaines d’une excuse céleste, et pour commettre plus librement un crime énorme, par une sorte d’inspiration divine. ”
“ Cicéron, parlant de l’immortalité de l’âme, opinion la plus belle de toutes, et voulant montrer qu’il n’éprouvait à cet égard aucun doute, et qu’il se refusait à entendre soutenir le contraire, s’est servi de ces expressions. Toi, dans l’opinion la plus honteuse et la plus fausse, tu abuses des mêmes termes. Assurément, l’âme fût-elle mortelle, il vaudrait mieux la croire immortelle. ”
“ L’enfance passe, mais, comme dit Sénèque, la puérilité reste [57] , et crois-moi, tu n’es peut-être pas aussi jeune que tu penses, puisque la majeure partie des hommes n’a point atteint l’âge où tu es. Rougis donc de passer pour un vieillard amoureux, rougis d’être si longtemps la fable du public, et, si tu n’es ni attiré par la vraie gloire, ni détourné par l’ignominie, que du moins ta conversion remédie à la pudeur d’autrui : car, si je ne me trompe, on doit ménager sa réputation, ne fut-ce que pour épargner à ses amis la honte de mentir. ”
“ En traversant seul les Ardennes désolées par la guerre, ce n’est point l’ennemi qui le préoccupe, c’est Laure. « Il me semble l’entendre, dit-il, lorsque j’entends les branches, les vents, les feuilles, les oiseaux gémir, et l’eau fuir en murmurant à travers l’herbe verte. Je vais chantant, ô pensées peu sages ! celle que le ciel ne pourra jamais éloigner de moi, car je l’ai dans les yeux. Il me semble voir avec elle des dames et des demoiselles et ce sont des sapins et des hêtres [17] ». N’obtenant pas des voyages la guérison qu’il en attendait, Pétrarque eut recours à un autre remède. ”
“ Pétrarque. Comme vous voudrez. S. Augustin. Eh bien ! dis-moi, la pauvreté t’a-t-elle forcé d’endurer la faim, la soif et le froid ? Pétrarque. Ma fortune n’a pas encore été dure à ce point. S. Augustin. Cependant, de combien de gens n’est-ce pas le lot journalier ? Pétrarque. Employez un autre remède si vous pouvez, car celui-ci ne me soulage pas. Je ne suis point de ceux qui, dans leurs maux, se réjouissent on voyant la foule des malheureux qui sanglotent autour d’eux, et quelquefois je ne gémis pas moins sur les misères des autres que sur les miennes. ”
“ Ce goût si vif de Pétrarque pour saint Augustin s’explique par une affinité secrète. M. de Lamartine, dont l’autorité en pareil cas ne saurait être mise en doute, a surnommé l’évêque d’Hippone le Pétrarque africain [9] . Tous deux, d’une âme ardente et d’un cœur tendre, cédèrent aux entraînements du monde ; tous deux, désabusés, brûlèrent, comme le fier Sicambre, ce qu’ils avaient adoré et firent une guerre sans relâche à ce qui les avait charmés jusque-là. C’est l’histoire de cette lutte si mouvementée de la passion et de la raison qui donne à leurs confidences tant d’intérêt. ”
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