“ À peu près huit jours après cet adieu auquel nous avions à peine pris garde, on me télégraphia la mort de Schnorr. Il avait encore chanté à une répétition au théâtre, il avait eu à répliquer à ses camarades, qui s’étonnaient de lui trouver encore de la voix. Un terrible rhumatisme s’était alors emparé de son genou, et l’avait conduit en peu de jours à une maladie mortelle. Les plans dont nous étions convenus, la représentation de Siegfried, ses craintes à la supposition qu’on pût imputer sa mort à l’excès d’efforts exigé par Tristan, avaient occupé son âme lumineuse, à la fin exhalée. ”
Résumé
“Souvenirs”, est une œuvre de Richard Wagner. Des thèmes tels que l'opéra, la musique ou Spontini y sont abordés.
Citations de Souvenirs (Richard Wagner)
“ J’étais sorti du mysticisme abstrait, et j’apprenais à aimer la réalité. La beauté de la matière, l’esprit et le génie, étaient pour moi de magnifiques choses ; en ce qui concernait mon art, je trouvais tout cela chez les Italiens et les Français. Je renonçai à mon modèle, Beethoven ; sa dernière symphonie, conclusion d’une grande époque artistique, me parut être la clef d’une voûte au-dessus de laquelle personne ne pouvait s’élever, et à l’abri de laquelle personne ne pouvait obtenir l’indépendance. ”
“ Avec plus d’étourderie que de réflexion, je laissai passer à la scène, après une étude de dix jours, un opéra qui contenait de très forts rôles ; je me fiais au souffleur et à mon bâton de chef d’orchestre. Malgré cela, je ne pus empêcher que les chanteurs ne sussent leurs rôles qu’à moitié tout au plus. Pour tout le monde, la représentation fut comme un rêve ; personne ne put se faire une idée de la chose ; ce qui marcha à moitié bien n’en fut pas moins dûment applaudi. La deuxième représentation, pour divers motifs, ne put avoir lieu. ”
“ L’indignation d’Isabella éclate en accents enflammés et ne s’apaise qu’à la suite de la résolution de quitter un monde où a pu se commettre impunément un si monstrueux forfait. Mais quand Lucio vient lui apprendre le sort de son propre frère, l’aversion qu’elle éprouve pour l’erreur de ce dernier se change à l’instant en une colère éclatante contre l’infamie de l’hypocrite gouverneur : cette faute infiniment moindre que la sienne, cette faute d’un frère qu’au moins nulle trahison n’a souillé, c’est lui qui prétend la châtier si cruellement ! ”
“ Quel est le défaut qui est le plus vivement reproché à vos compatriotes par les Français les plus cultivés et les plus libres d’esprit ? C’est l’ignorance de l’étranger et le mépris qui en résulte pour tout ce qui n’est pas français. De là, dans la nation, une vanité et une arrogance apparentes qui devaient, à un moment donné, être punies. Mais, moi, j’ajoute que ce défaut des Français doit être excusé, car chez leurs voisins les plus proches, les Allemands, il n’y a rien qui puisse les inviter à étudier une civilisation différente de la leur. ”
“ J’ajoutai qu’ayant pris, sur cette exclamation, la posture d’un homme emporté par la plus sublime extase, il y devait persévérer, tournant au ciel un regard exalté, immobile, et même ne pas changer de place, jusqu’au moment plus reculé où les chevaliers entrent en scène et l’apostrophent. Quant à la manière dont il devait s’acquitter de cette tâche, que je m’étais vu refuser comme inexécutable, il y avait quelques années à peine, par un très renommé chanteur, je la lui indiquerais moi-même directement à la répétition, me tenant debout près de lui sur le théâtre pendant cette scène. ”
“ « Dans la Vestale, dit-il, j’ai composé un sujet romain, dans Fernand Cortez un sujet espagnol-mexicain, dans Olympie un sujet grec-macédonien, enfin dans Agnès de Hohenstaufen un sujet allemand : tout le reste ne vaut rien. » Bien entendu, en lui parlant d’une pièce à tendances nouvelles, il espérait bien que je n’avais pas en tête le genre soi-disant romantique, à la Freischütz : de pareils enfantillages étaient indignes d’occuper un homme sérieux ; l’art, en effet, est chose sérieuse, et tout ce qui est sérieux, c’est lui qui l’avait épuisé. ”
“ Mais lorsque Friedrich, de nouveau, annonce au peuple la suprême rigueur, et à l’accusé sa sentence, Isabella, guidée par le douloureux sort de Marianne, s’arrête, avec la rapidité de l’éclair, à l’expédient sauveur d’obtenir par la ruse ce qu’il semble impossible d’atteindre par la franche violence. C’est pourquoi ses sentiments, par un retour brusque, passent de la plus profonde affliction au plus libre enjouement : elle s’adresse au frère désolé, à son ami consterné, à la foule perplexe, en annonçant qu’elle leur prépare à tous la plus plaisante aventure ”
“ Berlioz, en dépit de son caractère déplaisant, m’attira beaucoup plus : il y a entre lui et ses collègues parisiens cette immense différence qu’il ne fait pas sa musique pour gagner de l’argent. Mais il ne peut écrire pour l’art pur, le sens du beau lui manque. Il reste complètement isolé dans sa tendance : il n’a personne à ses côtés qu’une troupe d’adorateurs, qui, platement et sans le moindre jugement, saluent en lui le créateur d’un système de musique tout battant neuf, et lui ont complètement tourné la tête ; en dehors d’eux, tout le monde l’évite comme un fou. ”
“ Je vis que nous retombions au niveau d’une représentation banale d’opéra, et que tous les efforts pour le dépasser seraient vains. À ce point de vue, il manquait un élément de succès auquel il était naturel que je n’eusse pas songé au début, et qui seul eût pu donner le relief voulu à une représentation de ce genre : c’était la présence d’un artiste en vue, déjà adopté et choyé par le public, tandis que je me présentais à ses suffrages avec une troupe à peu près entièrement composée de simples débutants. ”
“ Friedrich, ému au plus profond de l’être par la beauté d’Isabella, ne se sent plus maître de lui-même. Il promet de lui accorder ce qu’elle demande, au prix de son propre amour. À peine s’est-elle rendu compte d’avoir causé cet effet inattendu, qu’en un accès de la plus vive indignation contre une si inconcevable infamie, elle court à la porte et à la fenêtre, appelant le peuple afin de démasquer l’hypocrite aux yeux du monde entier. ”
“ Mon goût pour l’étude faiblit de plus en plus ; je préférais composer des ouvertures pour grand orchestre, dont l’une fut jouée un jour au théâtre de Leipzig. Cette ouverture fut le point culminant de mes absurdités : pour mieux aider à l’intelligence de la partition, j’avais eu positivement l’idée de l’écrire avec trois encres ditrérentes, les cordes en rouge, les bois en vert, les cuivres en noir. La neuvième symphonie de Beethoven semblerait une sonate de Pleyel auprès de cette ouverture aux combinaisons étonnantes. ”
“ Nouvelle confusion, désespoir grandissant d’Isabella : soudain, derrière la scène, cris burlesques de Brighella, appelant à laide : enveloppé lui-même dans cette intrigue de la jalousie, il s’est emparé par méprise du gouverneur masqué, et le fait ainsi découvrir. Friedrich est démasqué. Tremblante et contre lui serrée, Marianne est reconnue ; la surprise, la colère, la joie se propagent ; les explications nécessaires ont lieu rapidement ; Friedrich demande d’un air sombre à subir le jugement du roi qui revient, pour encourir la peine capitale. ”
“ Je devins paresseux et négligent ; seul, mon grand drame me tenait encore au cœur. Pendant que je l’achevais, j’apprenais pour la première fois à connaître la musique de Beethoven dans les concerts de la Halle aux Draps (Gewandhaus) de Leipzig ; son impression sur moi fut toute-puissante. Je me familiarisai aussi avec Mozart, surtout avec son Requiem. La musique de Beethoven pour Egmont m’enthousiasma tellement, que pour tout au monde je n’aurais laissé mon drame, cette fois terminé, sortir du chantier autrement que muni d’une musique de ce genre. ”
“ S’il a fallu que ce quiproquo singulier me conduisit à une constante confusion de mes rapports avec le monde, et notamment de mon attitude vis-à-vis de ses exigences à mon égard, certes il fallait évaluer aussi à un prix non médiocre les souffrances qu’avait à endurer le jeune artiste à l’âme profonde, au talent noble et sérieux, dans sa position de chanteur d’opéra, dans son assujettissement à un règlement de théâtre imaginé contre les héros de coulisses récalcitrants, dans sa soumission aux ordres de chefs de service suffisants et mal élevés. ”
“ Encore une fois, ne nous adressez pas de reproches, vous qui méconnaissez le génie propre du cœur allemand, de ce cœur qui s’exalte si volontiers, quand il aime ! Si c’était de l’exaltation qui nous faisait soupirer après la chère dépouille de notre Weber bien-aimé, c’était cette exaltation qui nous fait si étroitement lui ressembler, l’exaltation qui fît épanouir toutes les riches floraisons de son esprit, pour laquelle le monde l’admire, pour laquelle nous l’aimons..... ”
“ Évidemment je n’avais eu sous les yeux que sa charge ; avec l’âge, et par une prodigieuse exagération de la conscience qu’il avait de sa valeur, les traits de son caractère d’homme fait avaient été poussés jusqu’à la caricature. Je ne fus pas moins frappé de l’influence exercée sur Spontini par l’absolue décadence de la musique dramatique, pendant la période qui le vit vieillir à Berlin, dans une situation équivoque et stérile. ”
“ Par conséquent, il ne s’agissait plus que de soumettre à l’examen le plus rigoureux les moyens techniques d’expression de l’artiste au point de vue vocal, musical et mimique, afin d’atteindre, tout le long de l’œuvre, à l’harmonie entre les facultés personnelles et caractéristiques de l’interprète et l’objet idéal de l’interprétation. Ceux qui assistèrent à ces études doivent se souvenir qu’il ne leur a jamais été donné de rien connaître de pareil en fait d’entente entre des artistes amis. ”
“ Il n’en va pas de même des musiciens. Qui devinerait dans leurs œuvres de débutants le vrai Mozart, le pur Beethoven, avec autant de certitude qu’il reconnaîtrait le Gœthe complet ou le Schiller véritable dans leurs productions de jeunesse, qui causèrent une émotion universelle ? Je n’ai pas l’intention d’entrer dans une discussion approfondie au sujet de la différence extraordinaire entre le poète, qui contemple le monde, et le musicien, qui en tire émotion. ”
“ Mes représentations de Bayreuth, pour y revenir enfin, ont été mieux jugées et avec plus d’intelligence par les Anglais et les Français que par la plus grande partie de la presse allemande. Je crois que si j’ai eu cette agréable surprise, c’est que les Anglais et les Français cultivés sont préparés par leur propre développement à comprendre ce qu’il y a d’original et d’individuel dans une œuvre qui leur était jusque-là étrangère. Vous-même vous m’en fournissez la preuve la plus frappante. ”
“ Sans nier le vif plaisir que me causa ce témoignage tout à fait inattendu du succès de mes œuvres, dans un monde à l’écart duquel j’étais si complètement resté, j’avoue cependant que je n’envisageai pas sans une grande appréhension une représentation du Tannhæuser à ce théâtre même. Qui savait mieux que moi que ce grand théâtre d’opéra avait renoncé depuis longtemps à toute visée d’art sérieux, que des exigences tout autres que celles de la musique dramatique y avaient prévalu, et que l’opéra même n’y servait plus que de prétexte au ballet ? ”
“ Mais voici que la tendance de la musique moderne, sous la conduite, avouée sans conteste, du génie allemand, représenté notamment par Beethoven, s’est élevée au niveau de la vraie dignité artistique, en première ligne par ce fait qu’elle n’a pas seulement introduit dans le domaine de son incomparable expression l’élément de plaisir sensuel, mais aussi l’énergie spirituelle et la passion profonde. Comment donc doit se comporter le chanteur formé selon l’ancienne tendance, par rapport aux difficultés que présente l’art allemand actuel ? ”
“ Mon Rienzi étant déjà reçu au théâtre royal de Dresde, j’envisageai la représentation de deux de mes œuvres sur les premières scènes allemandes, et je fus involontairement obsédé de cette pensée, que par une fortune singulière Paris m’avait été du plus grand secours pour l’Allemagne. Quant à Paris même, je n’y avais maintenant plus rien en perspective de quelques années : je le quittai donc au printemps de 1842. Pour la première fois je vis le Rhin....; les yeux mouillés de claires larmes, je jurai, pauvre musicien, une fidélité éternelle à ma patrie allemande. ”
“ Je voudrais que, quand les Français cherchent à entrer en rapport avec les nations étrangères pour renouveler leurs conceptions intellectuelles, et échapper à l’épuisement et à la stérilité, surtout lorsqu’ils ont recours à l’Allemagne, je voudrais, dis-je, que les Allemands eussent à leur montrer, non une caricature de la civilisation française, mais le type pur d’une civilisation vraiment originale et allemande. Si l’on combat à ce point de vue l’influence de l’esprit français sur les Allemands, on ne combat point pour cela l’esprit français ”
“ On comprendra donc aisément que nos expériences au sujet de l’organe vocal de Schnorr nous eussent clairement prouvé la nature inépuisable d’un talent vraiment génial. Cet organe, plein, souple et brillant, faisait précisément sur nous cette impression d’être réellement inépuisable, dès qu’il avait à servir d’instrument immédiat à l’accomplissement d’une tâche parfaitement maîtrisée au point de vue spirituel. Ce qu’aucun professeur de chant au monde ne peut enseigner, nous trouvions, par l’unique exemple de l’exécution de difficultés aussi importantes, qu’il était possible de l’apprendre..... ”
“ J’oubliai loul ce qu’on pouvait prévoir d’embarras, et je me livrai à la joie vraiment cordiale de voir de près l’étonnant personnage, d’entendre son œuvre sous sa direction ; sur-le-champ je me proposai de mettre tout en œuvre pour le satisfaire. Je lui déclarai cette intention avec l’accent du zèle le plus sincère : là-dessus, il eut un sourire bienveillant, presque enfantin ; bref, pour dissiper dans son esprit toute arrière-pensée sur ma sincérité, je lui proposai tout simplement de diriger lui-même, sans plus attendre, la répétition fixée au lendemain ”
“ Il ne fut jamais au monde un musicien plus allemand que toi ! Vers quelque région, dans quelque royaume lointain, éthéré, de l’imagination, que t’emportât ton génie, il restait pourtant enchaîné par mille fibres délicates à ce cœur du peuple allemand, avec lequel il pleura et sourit, comme une âme croyante d’enfant, quand elle écoute attentive les légendes et les contes de son pays. ”
“ La seule chose, digne de remarque pour le musicien, que renferme Paris, c’est l’orchestre du Conservatoire. Les exécutions des œuvres symphoniques allemandes dans ces concerts ont produit sur moi une impression profonde, et m’ont initié de nouveau aux merveilleux mystères de l’art véritable. Qui veut apprendre à connaître à fond la neuvième symphonie de Beethoven, doit l’entendre jouer par l’orchestre du Conservatoire de Paris... ”
“ Rossini, qui depuis longtemps n’appartenait plus qu’à la vie privée, et qui semble s’y être comporté à tous égards, avec l’insouciante indulgence du sceptique enjoué, ne peut certes pas être transmis à l’histoire en plus fausse posture que marqué au sceau d’un héros de l’art, d’une part, et ravalé, de l’autre, au rôle frivole de plaisantin. ”
“ C’est donc une œuvre d’amour que nous pensons accomplir, cher Weber, toi qui jamais ne recherchas l’admiration, mais seulement l’amour, quand nous te dérobons aux regards de ceux qui t’admirent pour te rendre aux étreintes de ceux qui t’aiment. ”
“ « Quand j’ai entendu votre Rienzi, j’ai dit : c’est un homme de génie, mais déjà il a plus fait qu’il ne peut faire. » Et pour m’expliquer ce paradoxe, il remonta ainsi en arrière : « Après Gluck, c’est moi qui ai fait la grande révolution avec la Vestale ; j’ai introduit le « Vorhalt de la sexte » [7] dans l’harmonie et la grosse caisse dans l’orchestre : avec Cortez j’ai fait un pas plus avant ; puis j’ai fait trois pas avec Olympie ; Nurmahal, Alcidor et tout ce que j’ai fait dans les premiers temps de Berlin, je vous les livre, c’étaient des œuvres occasionnelles ”
“ Quant aux doutes de Schnorr sur la possibilité d’exécution du troisième acte de Tristan, il m’avoua alors que ces doutes se rapportaient bien moins à un épuisement, peut-être redouté, de l’organe vocal et de sa vigueur, qu’à la difficulté éprouvée par lui de posséder à fond l’intelligence d’une seule phrase : ce passage unique, mais qui ne lui en paraissait pas moins de la plus haute importance, était la « Malédiction d’amour » ; il s’agissait spécialement de l’expression musicale à donner, à partir des mots : « Du rire et des pleurs, des voluptés et des blessures..... » ”
“ Faut-il penser que l’attente du public avait été trop vivement surexcitée, sans parler de l’obligation de payer double pour jouir du eurieux spectacle de Spontini conduisant l’orchestre ? Faut-il croire que le style général de l’œuvre, avec son sujet antique francisé, causa l’impression involontaire d’une chose quelque peu démodée, en dépit des splendeurs et des beautés de la musique ? Ou bien faut-il se dire enfin que le dénouement languissant, à peu près de même que les effets dramatiques de Mme Devrient, ne porta malheureusement pas ?..... ”
“ Là où toutes deux elles s’unissent en une alliance si merveilleusement belle, là est le germe de l’éternelle vie !..... Laisse-nous donc, ô cher défunt, entrer aussi dans cette alliance avec toi ! Nous ne connaîtrons plus ni mort, ni corruption, rien qu’épanouissement et croissance. La pierre qui enferme la dépouille deviendra pour nous le rocher du désert, d’où le prophète puissant fît jaillir autrefois la source vive : il s’en épanchera, jusqu’au plus lointain des âges, un magnifique torrent de vie sans fin renouvelée, sans fin créatrice ! ”
Termes fréquents
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