“ Bohémien, Amédée Durras ? « Absurde ! » dirait-il en levant les épaules. Il aurait raison. Personne n’a plus que lui l’air fixé. Son long buste étroit et raide, comme celui des Jésus de bois primitifs, ses joues larges, pâles, cernées d’un ourlet de barbe, bien posées sur son faux col, lui confèrent le prestige anti-bohémien par excellence, le prestige assis. Les occupants de la pension de famille n’en tiennent pas compte. Ce n’est pas de lui qu’ils se défendent. Ils ont mis, d’instinct, l’accent sur Isabelle, sa femme. C’est elle qui crée le remous, le danger. ”
Résumé
Le Raisin vert, de Simonne Ratel, explore les tensions entre identité et rôle social à travers des personnages comme Isabelle, Amédée Durras et Laurent. Ce roman, publié dans un contexte peu connu, dépeint des relations familiales et amoureuses marquées par des dialogues percutants et des descriptions sensorielles.
Les thèmes de la liberté individuelle, de l’aliénation sociale et de la recherche de sens traversent l’œuvre, illustrés par des scènes comme le conflit entre Isabelle et son mari, ou le dilemme de Laurent. L’auteur, avec une prose précise, interroge les codes de la vie quotidienne, en mettant en lumière les contradictions de l’existence humaine.
Citations de Le Raisin vert (Simonne Ratel)
“ Tous les deux se regardaient avec la même expression d’étonnement au fond de leurs prunelles bleues. — Mais alors, reprit Lise, si cela ne t’amuse pas de travailler, pourquoi travailles-tu ? — Ma foi ! dit M. Durras avec un geste vague, je n’en sais rien. Pourquoi travaille-t-on ? Pour dépasser les autres, pour gagner de l’argent, pour être admiré. Ou tout simplement pour passer le temps. Pour ne pas crever d’ennui. Pour ne pas crever tout court. — Mais ce n’est pas gai ! s’écria Lise. — Pourquoi veux-tu que ce soit gai ? Est-ce que la vie est gaie ? ”
“ Elle vit, de loin, le chevalet abandonné, le béret et les sandales jetés parmi les chardons et son cœur bondit d’angoisse. Loin, là-bas, dans le champ de boue, une silhouette progressait vers la mer. Les petits souliers d’Isabelle s’enfoncent dans la vase molle. Au bout de trois pas, elle est déchaussée, mais continue d’avancer, aussi vite qu’elle peut, sous le bain brûlant du soleil. Elle n’a plus de souffle quand elle parvient à portée de voix. Il lui faut se reprendre, humecter sa gorge sèche avant d’appeler : — Laurent ! Laurent ! Où vas-tu ? ”
“ Tu m’entends, princesse ? — Princesse ? répéta Lise, toujours absorbée. Et tout à coup elle se mit à rire en regardant le chausson qu’elle tenait à la main : — Oh ! de quelle pâte vous êtes, baron ! Non, non, vous n’êtes pas ce qu’on appelle une bonne pâte ! Et je m’en vais pourtant, princièrement, vous a... valer, conclut-elle, la bouche pleine, tout à fait réconciliée avec ce mauvais gâteau, du moment qu’il n’était plus un gâteau. Un faible feu de plaisir vagabond vacilla un instant au fond des prunelles d’Amédée. Il regarda sa femme, disposé à sourire. ”
“ Tout est pour le mieux. Cette journée a été bien pénible, mais elle m’a appris que Laurent commence à se délivrer de votre joug. Il m’a dit des choses abominables et dont vous n’étiez pas absent, mais il avait de bons yeux, ses vrais yeux d’enfant, bien à lui. Si la guerre nous fait grâce, je crois qu’il saura trouver son chemin tout seul. — Je n’ai jamais essayé d’opprimer Laurent, il me semble, protesta Amédée en élevant, comme autrefois, dans la vision intérieure d’Isabelle, ses sourcils broussailleux et jaloux sur ses yeux bleus, fixes, étonnés. ”
“ Et puis, elle prendra l’arrosoir et le sécateur et elle s’occupera du jardin. Et Amédée sera là, allongé sur un transatlantique, les mains pendantes, la lèvre avancée, l’œil bleu et morne et criant de tout son corps, de toute son âme vacante : « Et moi ? Et moi ? » — Flairez-moi ce parfum, dit Isabelle en lui passant prestement ses doigts sous le nez. — Géranium, dit-il avec indifférence. Le sécateur hacha les hampes fanées du massif de sauges. Les yeux levés, Amédée tâchait à noyer son ennui dans la voûte infinie du ciel pur et n’y parvenait pas. ”
“ Mais comment pourrais-je oublier ce que je dois à Madame ? — Pourquoi toujours parler de Madame ? reprit le comte, et l’œil vert et translucide se voila d’ennui. Madame a eu son heure, Suzanne. L’amour, vois-tu, n’est que le roman du cœur... — C’est le plaisir qui en est l’histoire, acheva promptement Suzanne. Nous savons. Mais, Monseigneur, l’histoire ne concerne que le passé. Or, pardonnez-moi de vous le dire en face, Monsieur le comte, c’est Figaro qui est mon futur. — Ouf ! s’écria Marcelle Bopp, recouvrant sa personnalité première, ça c’est envoyé ! Tu as entendu, Cassandre ? ”
“ Ce n’est pas normal, d’avoir tant de joie et que tout aille si bien. L’oncle Amédée qui vide la place au bon moment, ces préparatifs de fête, ce costume... ce merveilleux costume de toutes les couleurs, qui vous fait penser à une volière d’oiseaux de paradis, et les oiseaux de paradis amènent, on ne sait pourquoi, le souvenir du visage de Nina Bonafé, de son rire, de sa voix, et le cœur se gonfle et devient léger... La glace vous renvoie l’image d’une petite Persane aux larges yeux, au menton fin. ”
“ C’est maman. Un sourire pieux illumina ses traits : — Tous les matins, figurez-vous, je dis une petite prière de ma façon devant cette image, pour moi et pour mon petit papa-colosse. — Elle est... elle est morte ? demanda Laurent à mi-voix, l’œil humide, totalement désarmé. « Mais il est charmant ! se dit Cassandre. Quels beaux yeux ! » Une allégresse lui monta de la poitrine aux lèvres. Elle se mit à rire, mimant en l’air la fuite à tire d’aile d’un oiseau : — Fichu le camp avec un chanteur. J’avais dix-huit mois. Jamais plus entendu parler d’elle. Pauv’ petit papa ! ”
“ Ainsi l’hiver se passa, et jamais le Corbiau ne s’était sentie aussi paisible à l’intérieur d’elle-même, comme si elle avait disposé d’un temps illimité pour toutes choses. La blessure d’Emmanuelle était depuis longtemps cicatrisée. Ce soir déjà lointain où Isabelle l’avait tenue contre elle, il lui avait semblé que sa vie s’en allait, sans que personne pût rien faire pour arrêter l’hémorragie. Mais la vie avait repris comme auparavant, encore un peu plus réfugiée à l’intérieur, encore un peu plus hors d’atteinte. ”
“ « Amédée était dans le vrai quand il se laissait aller. Le bon truc, dans la vie, c’est de faire la planche et de se laisser flotter au gré des vagues. » — Non, non et non ! s’écria Isabelle avec feu. Vivre sans agir, vivre sans rayonner, sans faire vivre autour de soi, ce n’est pas vivre. Nous n’avons pas été créés pour jouer le rôle de méduses. — C’est bien ce que je pensais, dit Laurent en secouant la tête. Tu es une mystique. Tu es une mystique de l’action, qui est devenue une mystique de la maternité, parce que c’est l’action majeure, pour les femmes. ”
“ Et chaque fois que Patachon frappait un temps fort, de toute la vigueur de ses poignets, le singe, sur le piano, saluait du plumeau. De nouveau, ce fut le soleil, la poussière de diamant de la prime jeunesse. Un fou rire de quinze ans les écrasait toutes les trois dans leurs fauteuils crapaud, aux accents de la Marche turque. Et Lise se dit : « Patachon est enterré. » Lorsqu’il se retourna après avoir plaqué un dernier accord, elles avaient eu le temps de se remettre. Mais il vit bien, à leur teint animé, à leurs yeux brillants, que la musique leur avait fait plaisir. ”
“ Lise pleure sur les débris d’une déesse, Isabelle est assise, toute pâle, sur le canapé. Laurent, barbouillé de rouge et de blanc, laisse paraître un regard navré dans son bel œil chauve. Et l’on a honte de ce joli costume, qui vous fait l’effet d’une provocation. On ne devrait pas se costumer en Schéhérazade. On ne devrait pas aller au bal. On ne devrait pas braver le malheur toujours prêt à s’abattre. ”
“ Nos actes nous débordent de toutes parts, et les plus lucides sont aussi ignorants du rôle de leur vie dans l’ensemble des vies qu’Amédée, cet aveugle intelligent, a pu l’être de son rôle dans la symbiose des Durras. Son rôle, poursuivi à travers la mort. Tout ce que je vois m’incline à croire que la mort n’est qu’un mouvement de la vie, la condition nécessaire de son épanouissement. Et l’on n’aime pas totalement la vie si l’on n’accepte de mourir à l’heure fixée par le maître des métamorphoses. ”
“ Lise appelait cela de la magie et s’oubliait parfois une heure entière à contempler la merveille. Les chambres à coucher donnaient sur la cour plantée d’un marronnier, ouverte au soleil matinal, aux moineaux, à l’haleine du Bois qui arrivait par un dédale de petites rues désertes et sonores. On entendait chanter des poules au fond d’un enclos, piaffer un cheval de selle qu’un entraîneur menait par la bride en trottant à ses côtés. — On se retrouve un peu, n’est-ce pas ? dit Isabelle. ”
“ Seule au milieu de la venelle, elle s’étira en souriant. Cette île lui plaisait, torride et touffue, cernée de varech et de salive marine, embaumée du parfum sucré des figues. Mais c’est seulement depuis qu’elle se trouvait seule qu’elle en était sûre. Et elle commença de regarder autour d’elle, selon son mode lent, appliqué et précis, qui ne pouvait se déployer que loin du groupe Isabelle-Lise-Laurent, lorsque leur rythme de vie intense et rapide, leur parole vive, imagée, cessait de projeter une ombre tyrannique sur sa propre vie. ”
“ Le visage levé devient si pathétique, le regard prend une telle force d’imploration que, soudain, cet homme de cinquante ans passés se souvient de sa douzième année et comprend. Trop tard. Elle s’est enfuie, légère comme une ombre et disparaît dans le jardin touffu. Saisi de nostalgie, le docteur Olivier regarde la place où se tenait tout à l’heure l’image de l’amour pur, tendant vers lui son visage puéril, d’un mouvement de biche qui demande du pain. Assise sur le gravier, à l’ombre du grand magnolia qui marquait le tournant de l’allée, le Corbiau cachait entre ses mains son visage brûlant. ”
“ Elle reconnaissait du plus loin, dans les rangs conduits par un abbé au lourd menton, un petit pardessus de ratine bleu marine à boutons dorés. Mais Laurent, lorsqu’il arrivait au parloir, avait encore sa figure du collège : le sourcil bas, la mâchoire contractée, une mèche de cheveux bruns retombant sur son œil avec le mouvement triste et sauvage d’une aile cassée, tel le Laurent que faisaient surgir, à la maison, les attaques de M. Durras. « Verra-t-on un jour, songeait Isabelle, les hommes savoir élever un autre homme sans faire de lui une brute ? » ”
“ Et Laurent serra les mâchoires, durcit les poings et articula tout haut, avec effort : — Je n’irai pas à ton collège. Et si tu m’obliges à y aller, je taperai sur tout le monde. — Ce n’est pas mon collège, dit Isabelle, doucement, tristement. C’est le tien. Ce n’est pas pour moi que tu iras au collège, c’est pour toi. Ce n’est pas moi qui veux que tu travailles et que tu deviennes un homme instruit, c’est toi. ”
“ M. Durras venait de rentrer, dégoûté de la pêche. Exposé sur un rocher en plein soleil, il s’était battu pendant deux heures avec les cinquante mètres de filin de sa canne à moulinet et n’avait ramené au bout de ses hameçons que des perruques d’algues ruisselantes. Aussi accueillit-il fort mal l’exclamation que poussa Lise, quand elle le vit revenir, la face cramoisie : « Ô ciel, papa, c’est toi le homard ! » et il y eut des pleurs et des grincements de dents. ”
“ Et Amédée cherchait dans sa mémoire, pour le raviver, le souvenir de cette seconde où le parfum de Nina était monté vers lui, par le chaud couloir d’entre les seins. C’était là le seul point lumineux de cette sombre journée. Lise regardait par la vitre du fiacre les réverbères cernés d’un halo roux et, sur le pavé, ces lueurs délayées, ce miroitement gras de l’hiver lustrant la chaussée noire, comme un pelage de monstre. Elle se rencoigna dans le fond de la voiture en frissonnant. Ah ! l’affreuse journée ! Pourquoi avait-elle traîné son père à ce bal ? ”
“ Au premier rang des pupitres, le Corbiau achevait, elle aussi, sa composition. Elle répondit d’un battement de cils affirmatif au mouvement de sourcils de Lise, qui lui demandait si « ça avait marché ». Rassurée, Lise remonta les degrés, lentement, pour savourer son loisir. Les stores de toile bise filtraient une lumière couleur de miel. Un souffle de vent les gonfla comme une voile, et ce remous brûlant qui avait passé sur de l’asphalte, sur le mâchefer et les fumées d’une gare voisine, agita l’air surchauffé de la classe. ”
“ Le jardin vibrait et bourdonnait sous le soleil montant. Des chants aigus d’insectes tendaient dans l’espace des fils de musique. En les écoutant, Lise avait l’impression de s’amenuiser jusqu’à n’être plus elle-même qu’un fil de son tendu dans l’espace. Elle entra dans le jeu, se fit minuscule et le monde qui l’entourait prit un aspect fantastique. Des monstres ailés s’engouffraient goulûment dans des couloirs d’ambre et de nacre, d’autres émergeaient, en ramant à force de pattes du fond des abîmes sucrés. ”
“ Tu m’entends, Corbiau ? — J’entends, dit le Corbiau. Elle était assise sur le canapé et berçait son genou entre ses mains, le regard vague. Isabelle lança un nouvel assaut : — Est-ce qu’on pense à la mort à votre âge ? Est-ce qu’on doit y penser ? On doit penser à s’épanouir au soleil et à sentir bon, comme les fleurs. Est-ce que tu crois que Dieu n’aime pas mieux les fleurs que les cadavres ? ”
“ Lise portait sans entrain un chausson à sa bouche. Elle y mordit du bout des dents, avec une visible inquiétude. — Il ne t’empoisonnera pas, va ! dit M. Durras d’une voix colère. La petite fille leva des paupières sans reproche sur des prunelles limpides, qui se ternirent peu à peu et comme malgré elle, tandis qu’elle mâchonnait lentement sa bouchée de gâteau. Et bientôt ce mouvement s’arrêta, la main qui tenait le chausson resta en suspens et Lise n’offrit plus au regard impatient de son père qu’un visage profondément distrait. ”
“ Lise riait, Isabelle riait, le Corbiau souriait, paisible, un peu lointaine, hochant la tête de temps à autre pour attester que Lise disait bien la vérité. Et les yeux graves de Laurent, tantôt s’éclairaient d’une lueur d’humour, tantôt s’assombrissaient lorsqu’il songeait à ce monde des filles dont sa sœur, sans y prendre garde, lui ouvrait les arcanes. Au fond, elles pensaient toutes à la même chose. Aller toutes nues, croire qu’on veut les embrasser... Pauvres cervelles ! ”
“ Et si Isabelle, depuis des mois, se retire et se tait, n’intervient plus en apparence dans la vie de son fils, n’est-ce pas pour éviter d’être celle à qui une voix intérieure dirait : « Chiche ! » Elle déjoue l’adversaire par la fuite, dans ce duel insondable. Le Corbiau soupire, étend une main de fillette maigre, qui pianote mollement dans l’espace. Sa tête lasse s’incline sur sa poitrine et c’est ainsi que Laurent la trouve en accostant au ponton, une demi-heure plus tard. Debout, appuyée au rebord de bois de l’embarcadère, elle paraît sommeiller. ”
“ La porte vitrée du préau claqua un grand coup, sur un dernier galop de retardataires, que gourmandait une voix criarde. Il y eut encore le pas pressé d’une surveillante dans un couloir, fourmi égarée rejoignant sa tribu. Puis ce fut le silence et, tout en haut des bâtiments vides, la paix étincelante du laboratoire chauffé comme une serre par le soleil de midi. L’ivresse calme qu’elle éprouvait dans les lieux solitaires s’empara du Corbiau. Elle aurait voulu pouvoir rester là jusqu’à l’heure de la reprise des cours. Mais qu’auraient pensé les siens en ne la voyant pas rentrer avec Lise ? ”
“ Allons au vestiaire. Je vais t’y faire trois points. — Vite alors, vite, haleta Lise. Si je manque le quadrille, j’en ferai une jaunisse. Corbiau, viens avec nous. Je ne veux pas avoir l’air de la gosse que sa mère accompagne aux lavabos pour lui rattacher sa culotte. M. Durras regarda s’éloigner le trio d’un œil plein d’amertume. Quand il se retourna, il vit au-dessus de lui le visage étincelant, aigu, de Nina Bonafé : — On vous laisse tout seul, monsieur ? Ce n’est pas janntil ! — On me laisse souvent tout seul, mademoiselle, répondit Amédée. ”
“ Maman l’a soignée jour et nuit, mais elle est encore faiblarde. — Elle n’a jamais été bien forte, dit Cassandre. — Non, soupira Lise. Et pourtant Dieu sait si maman a fait tout ce qu’elle a pu pour la fortifier ! Mais c’est curieux, il y a dans le tempérament même d’Anne-Marie une force d’inertie invincible. — C’est une drôle de fille, murmura Cassandre d’un air pensif. D’ailleurs, vous êtes tous des phénomènes, chez toi. — Comme tout le monde, répliqua Lise en levant les épaules. On parle de l’humanité moyenne ? Qu’on me la montre ! Tout est extravagant sur cette planète. ”
“ Ayant dit, Isabelle jeta le petit couteau sur la nappe et soutint avec calme le regard de son mari. Un mouvement nerveux agitait les coins de sa bouche. — Ainsi, dit Amédée, vous trouvez que c’est nécessaire ? Vous tenez absolument à leur donner des goûts de luxe et de futilité ? Vous voulez les rendre impossibles pour les hommes qui les épouseront ? Des grimaces sur un gâteau que tout le monde trouverait excellent et des escarpins aux pieds, c’est ce qu’on appelle une éducation ! ”
“ Les choses étaient venues d’elles-mêmes, mais, le plus étonnant, c’était que M. Durras les conduisît lui-même à ce bal. « S’il pouvait donc y prendre goût, se disait Lise. Un homme qui n’aime pas danser, qui n’aime pas travailler, qui n’aime pas réciter des vers... qu’est-ce qu’il aime, alors ? Il doit être très malheureux. » Une compassion étonnée naissait au fond de son cœur. Elle aurait voulu qu’il s’amusât comme eux, que tout le monde fût content. Mais voilà, quand on essayait de les réunir, ils se regardaient tous en chiens de faïence. Et ces maudits cothurnes par-dessus le marché... ”
“ Et puis vint ce moment où Isabelle dit tout bas, d’une voix inquiète : — Il se fatigue. Elle le mène à un train d’enfer. Et le cœur du Corbiau, sans qu’elle sût encore pourquoi, frappa dans sa poitrine le premier coup du tocsin. À présent, tout le monde voyait que M. Jasmyn n’en pouvait plus. La salle entière était figée par une gêne grandissante. Au milieu de l’espace vide, entre les chaises, il y avait cette arabesque noire et rose et rouge qui précipitait le mouvement de ses lignes et la voix de Nina, ailée, survolant l’essoufflement, survolant sa propre danse : Anda ! Anda ! ”
“ Isabelle dirait aussi que voir la pleine mer de ses fenêtres est un spectacle à rendre les gens neurasthéniques en peu de semaines. Elle se cabre devant l’infini comme un cheval au bord du précipice. C’est ainsi que le Corbiau gentil la trouve en elle, cabrée, mâchant le mors et secouant la tête en tous sens, pour dire non. Et c’est chaque fois un plaisir, un mouvement d’admiration pour celle qui dit non. ”
“ Elle y renonça enfin et, s’étant voilé le visage d’un nuage de poudre, elle offrit à Patachon une main et un sourire à la fois languissants et triomphants et suivit son amie dans l’antichambre où Lise les attendait, vêtue de pied en cap, l’œil clair et sévère, semblable à l’ange ébouriffé de la réprobation. Un peu plus tard, le Corbiau retrouva en elle la figure boudeuse de son oncle Amédée. Il disait de sa voix sèche, rapide et précise : — Tout le monde court après la même chose, au fond. Il n’y a pas à dire, c’est le grand transformateur d’énergie. ”
“ M. Durras jeta un coup d’œil furibond à sa petite nièce et reposa son menton sur sa canne d’un air vexé. Et comme il s’enfonçait dans un mutisme volontaire, ce fut vers la petite qu’Isabelle se tourna : — Regarde-la donc, là-bas, avec ses yeux brillants. Elle est très consciente de ce qu’elle a fait, va, la petite gale ! Le pauvre homme y pensera longtemps, à cette humiliation. Tu imagines, pour un danseur professionnel, ce que cela peut représenter... Elle s’en amuse. Vois ces petites mains griffues, pointues, faites pour lacérer ! Oh ! c’est un cruel petit démon... ”
“ Isabelle l’estimait fort pour sa sincérité et il semblait bien qu’il fût sensible à cette estime, car il recherchait sa compagnie autant qu’un ecclésiastique peut rechercher la compagnie d’une jeune femme sans donner à jaser. Leurs entretiens presque quotidiens étaient devenus pour Mme Durras une habitude à laquelle elle n’eût pas renoncé sans peine. — Comment va notre garçon ? demanda-t-il, après qu’il l’eut saluée. « Voilà, songea-t-elle, une phrase qu’Amédée n’a jamais prononcée. Et la vie a fait de celui-ci un père et de celui-là un homme stérile. Quelle mauvaise farce ! » ”
“ Mais penser qu’elle vous verra tout à l’heure, dans ce costume, c’est trop de joie. Il y a de quoi prendre peur. Pourtant, tout va bien. Tout le monde est heureux. Isabelle, qui est en train de coiffer Lise, Laurent qui dessine, Lise qui babille de sa voix ivre : « Il va venir tout à l’heure un calender borgne... » Tous, si heureux, si gais. On voudrait que cela durât toujours. Oui, que cette minute dure toujours. La minute où Laurent vient d’achever son dessin, où Isabelle se penche, illuminée : « Oh ! c’est étonnant ! » où Lise, les yeux brillants, se lève pour se regarder dans la glace... ”
