“ Tous les deux, vous avec crainte et moi avec ferveur, nous la sentons inévitable et imminente. Voilà pourquoi vous avez recours à moi ; voilà pourquoi j’ai l’audace de vous traiter déjà comme un vaincu. Quoi que vous fassiez, vous et votre caste, vous êtes, à cette heure, les prisonniers de mon assentiment ou de mon refus.LE CONSUL Vous vous méprenez...HÉRÉNIEN Non pas ! Comme moi, vous avez la conscience de ne pouvoir rien, sans que je vous y aide. J’ai en mes mains toute la force morale et profonde d’Oppidomagne. LE CONSUL Vous oubliez ce que serait un écroulement d’empire. ”
Résumé
“Les Aubes”, est une œuvre de Émile Verhaeren. Des thèmes tels que Oppidomagne, Hérénien ou Hordain y sont abordés.
Citations de Les Aubes (Émile Verhaeren)
“ HÉRÉNIEN C’est que j’ai la foi, une foi capable de se communiquer, au monde entier. Je me vois, je me sens, je me multiplie dans les autres ; je me les assimile. L’armée d’Oppidomagne m’est acquise ; celle de l’ennemi obéit à Hordain, mon disciple et mon fervent. Nous avons tous deux travaillé d’enthousiasme. Qu’importe l’ancienne sagesse, prudente, systématique, consignée en des livres. Elle fait partie de la petite humanité d’hier ; la mienne date d’aujourd’hui. (À l’émissaire) : Va dire à ceux qui s’en iront, ce soir, aux avant-postes, que je serai des leurs. ”
“ Plus la Régence a menti à ses promesses, plus je parus mentir aux miennes. Certes, on peut me croire complice et coupable. CLAIRE C’est le peuple qui l’est. Tu n’as pu le tromper qu’en te trompant toi-même. L’innocence de tout ce que tu as fait, crève les yeux... Ah ! j’ai mon idée. Les masses sont aussi méfiantes, aussi haineuses, aussi ingrates, aussi bêtes que ceux qui les gouvernent. Elles n’admettent jamais qu’on soit grand et pur, tout simplement.HÉRÉNIEN Je te défends de penser ainsi. ”
“ Elles comprendront, un jour, ce qui fut accompli d’immortel, ici, dans cette Oppidomagne illustre, d’où les plus hautes idées humaines se sont, à travers les âges, l’une après l’autre, envolées. Pour la première fois, depuis l’origine de la force, depuis que les cerveaux se sont mis à compter le temps, deux races, l’une, abdiquant sa victoire, l’autre, son orgueil humilié, se sont fondues en une étreinte. Toute la terre a dû tressaillir, tout le sang, toute la sève a dû refluer vers le cœur des choses. L’accord et l’entente ont raison des haines. ”
“ HÉRÉNIEN Je vous jure que j’entrerai dans Oppidomagne. Si vous en doutez, ne suivez pas.UN VIEILLARD Nous n’en pouvons plus.UN PAYSAN Mieux vaut mourir chez nous.Les mendiants, les vieillards et quelques paysans demeurent en place. La masse tant des villes que des plaines suit Hérénien. Le cortège funèbre disparaît lentement.UN VIEILLARD Hérénien est le seul homme encore solide et ferme, en ces heures de foudre suspendue. Peut-être là-bas, lui fera-t-on bon accueil...UN AUTRE Quant à ceux qui le suivent, on les tuera tous. ”
“ LE BREUXIl regarde Haineau, hausse les épaules et poursuit. Il ne faut pas que nous égarions, entre nous et sur nous, la haine qui doit frapper la seule Oppidomagne. Voilà huit jours que nous vivons ensemble, et déjà les divisions, les jalousies, les rancunes, les hésitations des uns, la folie des autres, triomphent de notre entente, cimentée Dieu sait par quelles promesses ! Heureusement, voici de bonnes nouvelles. La Régence autorise Hérénien à se rendre auprès de nous, ici, sur l’Aventin.Montrant un écrit. Sa lettre me l’annonce.LA FOULE, (de toutes parts) — Hérénien verra clair. ”
“ La nuit semble une embûche et le soir un désastre : On croirait voir, dans les cieux fous, Se consumer et se casser les astres Et leurs braises tomber sur nous !L’enfant d’Hérénien est descendu embrasser son père ; mais celui-ci le néglige et semble l’avoir oublié. La foule passe et hurle, immensément. — Hérénien se précipite à la fenêtre. On entend clamer : « La Bourse brûle ! » « L’Arsenal brûle ! » « Le Port brûle ! » Des lueurs d’incendie illuminent l’appartement. HÉRÉNIEN Ah ! serait-ce vraiment la fin d’Oppidomagne ! ”
“ À une attaque sérieuse, ils ne résisteraient pas. Hier, la Régence les voulait réduire ; mais ils s’affirment nombreux, jeunes, hardis ; ils conviennent à la défense d’Oppidomagne. Jusqu’à ce jour, à peine sont-ils des rebelles ; ils boudent, ils font grève, — c’est tout. Demain, en voyant les incendies terribles qui s’échevèlent, là-bas, peut-être, deviendront-ils à leur tour incendiaires. La haine conseille la folie — et s’ils tuaient et pillaient, ce serait non pas toute la fin, mais toute la honte. HÉRÉNIEN J’ai l’exécration de la guerre. ”
“ HÉRÉNIEN Vraiment, c’est à croire qu’ils ne m’ont jamais connu.Allant, les deux poings levés, vers la fenêtre : Oh ! ces brutes ! ces brutes ! ces brutes ! ...Puis, revenant vers son bureau : Pourtant hier, à l’assemblée du Marché Vieux, tous m’acclamaient. Haineau m’a défendu avec une telle ferveur que je lui pardonne tout. Le Breux est accouru cette nuit-ci me rassurer comme jamais. On perce à jour la duplicité des Régents. Oppidomagne entière reflue vers son vrai maître. Mon heure est revenue. Dis ? (Avec impatience.) Dis-le donc ! CLAIRE Il y a bel espoir. ”
“ Qui vous garantit la sincérité de ces soldats ? Qui vous dit qu’Oppidomagne ouvrira ses murs, même à des ennemis désarmés ? En aveugle, vous croyez tout. La force qui vous anime est aussi folle qu’elle est ardente !HÉRÉNIEN C’est la seule vraie : être au service des circonstances, se tenir à la merci de l’immense espoir qui traverse, à cette heure, le monde ! HAINEAU Vous croyez donc que l’ennemi abdiquerait la victoire et ferait une paix sans profit ?HÉRÉNIEN Vous raisonnez sans rien savoir. ”
“ LE BREUX Dans Oppidomagne, régents, juges, notables, tous sont à la merci du peuple. Ils ignorent l’imminence de leur défaite et croient gouverner encore. Mais ce que veut Hérénien se fera.L’OFFICIER Chez nous, on n’ose plus punir. Tous les liens qui nous unissaient à nos chefs et à nos rois sont rompus. Nous, les inférieurs et les humbles, nous sommes les maîtres. Dire qu’après vingt mois de campagne, après six provinces prises, après dix places fortes emportées, nous échouons impuissants nous-mêmes, devant votre capitale affolée. LE BREUX Hordain viendra-t-il ? ”
“ Ce sont les têtes qu’il faut couper pour abattre la bête. Jadis, dans Oppidomagne, quand on s’exaltait entre compagnons, qui donc songeait aux demi-mesures ? On admirait ceux qui supprimaient et les biens et les gens. Banques et théâtres sautaient — et sans peur, impassibles, les admirables assassins des idées vieilles mouraient, fous pour les juges, héros pour le peuple. C’étaient les temps des sacrifices naïfs, des décisions tragiques, des exécutions rapides. Le mépris de la vie se dressait sur l’univers. Aujourd’hui, tout est flasque et veule : l’énergie semble un arc débandé. ”
“ Froidement, chacun de nous choisira son homme, sa victime. Aucun ne prendra de repos avant que les trois Régents et les deux Consuls d’Oppidomagne soient morts. C’est l’œuvre de terreur qui provoquera l’œuvre de salut. LA FOULE — Pourquoi proclamer ce qu’il faut taire ? — Chacun est maître de son couteau. — Silence !HAINEAU L’ennemi incendie les églises, les banques, les parlements. Il nous reste le Capitole et la Régence. Détruisons-les. Descendons par groupes, la nuit, dans Oppidomagne.QUELQU’UN Impossible, l’Aventin est cerné.HAINEAU On finit toujours par corrompre quelqu’un. ”
“ CLAIRE, (doucement ironique) Quelle illusion ! HÉRÉNIEN Il ne faut jamais repousser une espérance, lorsqu’elle déploie une telle envergure. Ce qui demeure improbable aujourd’hui, sera patent et accompli demain. Hordain ne constate encore que des récoltes sourdes, des mécontentements profonds, mais étouffés, des ententes et des unions secrètes. Les troupes rejettent la guerre ; elles sont à bout ; elles se débandent. Les idées de justice circulent. Vaguement, on parle de concorde : l’étincelle est au foyer. ”
“ Alors seulement, vous vous présenterez à la porte de Rome. L’affolement de nos maîtres et de leurs partisans nous servira. Seuls les cinq cents gardes consulaires leur resteront fidèles. Toutes les autres troupes, casernées au Palais, vous accueilleront d’enthousiasme. Si un combat s’engage entre les gardes et nous, laissez aux nôtres le soin de régler l’affaire. Restez en dehors de toute querelle. Il ne faut pas que vous tiriez un coup de fusil.HORDAIN Nous ferons scrupuleusement ce que vous conseillez.HÉRÉNIEN Vous seuls, comme vainqueurs, pouvez réaliser notre rêve. ”
“ Le culte et la victoire D’une aussi pure et puissante mémoire, Car ce mort-là doit rayonner. Il fut d’accord avec les renouveaux Du monde, avec le temps, avec les astres. Il a conquis la vie à travers un désastre ; Il a vaincu, broyé, tué l’un des fléaux !Hordain se lève ; — agitation. — La foule le désigne et l’acclame. Des gens se renseignent l’un l’autre. LA FOULE — C’est lui qui refusa d’abattre Oppidomagne. — Lui qui nous gagna les ennemis. — Il est aussi grand qu’Hérénien.HORDAIN, (désignant le cadavre) Je fus son élève et son ami inconnu. ”
“ HÉRÉNIEN Vous pardonner, oui ; car on ne doute pas d’un homme tel que moi ; car la Régence d’Oppidomagne trompe aussi aisément que je respire. Morceau par morceau, la façade de son autorité s’est effritée ; loque à loque le manteau de son pouvoir lui tomba des épaules. Elle m’appela pour en recoudre les pièces. Elle me dépêcha vers l’Aventin, avec l’arrière-pensée, ou de m’accaparer ou de me perdre. ”
“ Le Breux, suivi de soldats et d’ouvriers, escalade le perron d’un hôtel et fait signe qu’il veut parler. Silence.LE BREUX Citoyens, dans quelques instants, sur cette place d’ Oppidomagne, dédiée au Peuple, le corps de Jacques Hérénien va paraître. Recevez-le comme un vainqueur. Les balles ont pu fermer ses yeux, raidir ses bras, immobiliser son visage, mais le tuer, non pas. — Jacques Hérénien vit encore dans ses paroles, dans ses actes, dans sa pensée, dans ses livres ; il est la force qui, à cet instant même, nous exalte ; il veut, pense, espère, agit en nous. ”
“ HÉRÉNIEN Vingt mille hommes sont, à cette heure, chez nous. On dresse des tables sur les places. Tous ceux qui pour le siège, avaient caché des vivres, dans leurs caves, les distribuent au peuple. Haineau disait : « Jamais Oppidomagne ne s’abaissera jusqu’à recevoir ses ennemis ; jamais Oppidomagne ne leur permettra de circuler dans ses rues et sur ses places ; jamais les préjugés d’Oppidomagne humiliée ne s’effaceront. » ”
“ PIERRE HÉRÉNIEN Il faut être seul pour se confesser.Hérénien s’écarte. Le prêtre s’approche. Le père Ghislain accoste timidement le tribun. Il lui parle pendant la confession.LE PÈRE GHISLAIN Monsieur Hérénien, je le vois, vous êtes resté bon. Je vous croyais autre. Vous dominez Oppidomagne et dans nos fermes on a parlé de vous... Mes fils vous défendaient... Peut-être ont-ils raison... Mais enfin, maintenant que la campagne est morte, dites-moi, d’où va nous venir la vie ? Où trouver un coin pour semer les graines et cultiver le blé ? ”
“ L’ÉMISSAIRE Mon frère répond qu’Oppidomagne se défend, que la révolte contre cet égorgement de peuples doit partir, non des vaincus, mais des vainqueurs. Et d’autres soldats survenus, attestent que les assiégeants sont las, que les désertions ne se comptent plus, que des rébellions éclatent, journalières, qu’il n’y a plus d’armée, qu’on sera forcé de lever le siège, si l’épouvantable épidémie qui décime les troupes continue. On veut l’union de toutes les détresses contre tous les pouvoirs.HÉRÉNIEN ”
“ On a honte d’être des massacreurs. Dites ! si cette conflagration d’instincts pouvait s’éteindre ; s’ils sentaient, ceux qui nous assiègent, qu’ils ont parmi nous tant d’âmes fraternelles ; si par une soudaine entente, nous réalisions aujourd’hui un peu du grand rêve humain, Oppidomagne se ferait pardonner sa honte, sa folie, son blasphème ; elle deviendrait le lieu de la terre où s’est passé un des rares événements sacrés. C’est avec cette pensée qu’il faut me suivre tous, là-bas, vers vos enfants. (Acclamations) . LA FOULE — Lui seul fait avancer les choses. ”
“ Chaque régent m’a dépêché son émissaire : même entre eux, ces vieillards ne s’entendent pas. Ils ressemblent à de pauvres chouettes en cage, dont on ferait tourner les perchoirs. Ils s’affolent, crient, et leurs yeux se ferment devant l’incendie des jours. Ils se rejettent les maladresses, les fautes, les crimes. Ils ont peur d’être responsables. Que faire ? — devient la devise de leur règne.CLAIRE, (entrant) L’émissaire est arrivé.HÉRÉNIEN Qu’il entre. ”
“ Un carrefour immense, où aboutissent, à droite, les routes descendantes d’Oppidomagne ; à gauche, les chemins montants des plaines. Des lignes d’arbres les accompagnent à l’infini. L’ennemi s’est approché de la ville et l’investit. Le pays brûle. Énormes lueurs au loin ; le tocsin sonne. Des groupes de mendiants occupent les fossés. D’autres, debout, sur des graviers en tas, surveillent les lointains et s’interpellent. ”
“ Enthousiasme de tous : on crie, on s’embrasse. Les anciens ennemis se lèvent et entourent Hordain. Ceux d’Oppidomagne étendent les bras vers lui. Il se dégage des étreintes et dépose des palmes aux pieds d’Hérénien. Puis se tournant vers la veuve : Au nom de la vie et de son triomphe, je vous demande, Claire Hérénien, de présenter à ces deux peuples exaltés celui qui nous semble être Jacques Hérénien lui-même : son fils ! (Il tend les bras pour présenter l’enfant.) CLAIRE, (l’arrêtant) Je veux en avoir la force moi-même. ”
“ L’épidémie mange le camp : vingt mille hommes sont morts ; les fossés des retranchements débordent de cadavres. Un général fut tué hier, par un soldat, devenu fou tout à coup. Les inférieurs se liguent entre eux, pour détruire les travaux du siège : on encloue les canons ; on jette au fleuve, balles et poudre. C’est donc la misère, la détresse, les angoisses, les pleurs, les rages, les terreurs universelles qui font surgir enfin ces espoirs d’entente, ces cris profonds et fraternels. La force même des choses est d’accord avec la nôtre. LE BREUX ”
“ Tu préviendras Hordain.Acclamations dans la rue. Le soldat sort.HÉRÉNIEN, (à Haineau et à Le Breux) M’accompagnerez-vous ? Voyons, dites vite.LE BREUX Certes. HÉRÉNIEN, (à Haineau) Et vous ?HAINEAU Aussi longtemps que les chefs vivront, ils pourront nuire. Aussi longtemps qu’ils auront des armes, ils tueront. Ils seront la réaction qui suivra votre victoire. Supprimons-les d’abord.HÉRÉNIEN Ils seront le passé, l’impuissance et le néant. ”
“ Pendant le siège, justice se fit des banques et des bourses. L’heure de faire justice de l’injustice fondamentale : la guerre ! est venue à son tour. Avec elle seule, disparaîtront les autres : haines des campagnes contre les villes, des misères contre l’or, des détresses contre la force. On a frappé au cœur l’organisation du mal. (On entend des hourras dans la rue) . Écoute : c’est l’universelle fête humaine qui délire et qui chante.Claire et Hérénien s’approchent de la fenêtre et longuement s’embrassent. Tout à coup Hérénien se dégage avec brusquerie.HÉRÉNIEN Habille l’enfant ”
“ GROUPE D’OUVRIERSDressant une estrade pour y exposer le cadavre d’Hérénien.On apporte le drap noir : — C’est un malheur comme jamais il n’en arriva. — lia reçu deux balles, là, dans le front. — Son fils est-il tué ? — Non. — On ne sait quels gardes furent les assassins. Ils ont fui. Peut-être ignorera-t-on toujours l’abominable lâche qui tua notre tribun. — On s’est battu aux abords de la Régence. Il fallut une heure pour déloger les consulaires. Hérénien était déjà mort.UN MENDIANT Haineau, dit-on, a fait le coup. ”
“ Vous vous trompez. La Régence vous prie d’annoncer que l’heure est là, où les périls sont si grands qu’ils dominent toutes les rancunes. Quiconque a foi dans Oppidomagne doit s’improviser héros. Notre peuple a des réserves de renaissance inconnues. HÉRÉNIEN ”
“ Il domine nos angoisses. — Il sait ce qu’il faut faire. — Il nous rendra notre âme. UN OPPOSANT C’est toujours lui qu’on invoque ?UN AUTRE Nous nous livrons comme des femmes.LE BREUX Vous tentez le peuple en parlant ainsi.UN OPPOSANT Nous lui ouvrons les yeux ; nous le mettons en garde contre lui-même.LE BREUX La foule adore Hérénien. Elle ne discute pas son enthousiasme.UN OPPOSANT Hérénien n’est pas un dieu. Pourquoi le soir des grèves délaissa-t-il Oppidomagne ?LE BREUX Son père se mourait. ”
Termes fréquents
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