“ Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a fuis, au delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais tout entière avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et téméraire?«Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel.» Cette confidence de Benjamin Constant, le jour où il la découvrit, Alain-Fournier fut profondément bouleversé; tout de suite il s'appliqua la phrase à lui-même et il nous recommanda solennellement, je me rappelle, de ne jamais l'oublier, quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer quelque chose de lui. ”
Citations sur “Alain-Fournier”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ L’endroit est parfaitement silencieux. Pas même la voix du vent que les grands sapins de la lisière arrêtent. Entre les troncs réguliers se répète et s’éteint le bruit des sanglots étouffés du jeune homme. J’attends que cette crise s’apaise et je dis, en lui mettant la main sur l’épaule : — Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai auprès d’eux. Ils vous accueilleront comme un enfant perdu qu’on a retrouvé et tout sera fini. Mais il ne voulait rien entendre. D’une voix assourdie par les larmes, malheureux, entêté, colère, il reprenait : — Ainsi Meaulnes ne s’occupe plus de moi ? ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Il courait à grandes enjambées maladroites, comme si, à chaque pas, il eût dû faire un saut, et il agitait ses longues manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur ; les jeunes gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants qui le poursuivaient avec des cris perçants. Au passage il regarda Meaulnes de ses yeux vitreux, et l’écolier crut reconnaître, complètement rasé, le compagnon de M. Maloyau, le bohémien qui tout à l’heure accrochait les lanternes. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à travers le jardinet, il pensait : — Elle est partie... Tout est fini comme je l’ai voulu... C’est moi qui l’ai forcée à cela. « Je deviendrai certainement une fille perdue », disait-elle. Et c’est moi qui l’ai jetée là ! C’est moi qui ai perdu la fiancée de Frantz ! Et tout bas il se répétait avec folie : « Tant mieux ! Tant mieux ! » avec la certitude que c’était bien « tant pis » au contraire et que, sous les yeux de cette femme, avant d’arriver à la grille, il allait buter des deux pieds et tomber sur les genoux. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Meaulnes parti, toute cette aventure terminée et manquée, il me semblait du moins que j’étais libéré de cet étrange souci, de cette occupation mystérieuse, qui ne me permettaient plus d’agir comme tout le monde. Meaulnes parti, je n’étais plus son compagnon d’aventures, le frère de ce chasseur de pistes ; je redevenais un gamin du bourg pareil aux autres. ”
Alain-Fournier,
Miracles
(1924)
“ Fournier avait passé par là. Je lui en voulais de tout mon coeur ! Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachement m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances. C'est aussi qu'à côté de son indiscipline, tout un autre aspect de son caractère se révélait à moi, lentement, que je ne pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés, je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse, infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire, devant la vie. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Voilà, mon gars!...Mais sans prendre garde à ce grand élan du cœur, le gros homme continua de regarder son travail, les jambes croisées, bâilla, renifla tranquillement, puis, tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'épaule, en disant:—Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le dîner.Le bohémien le suivit, mais, en passant devant l'alcôve:—Monsieur l'Endormi, fit-il avec des révérences et des inflexions de voix gouailleuses, vous n'avez plus qu'à vous éveiller, à vous habiller en marquis, même si vous êtes un marmiteux comme je suis ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Il était fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu’il se donnât comme son ami. Avant l’arrivée de notre pensionnaire, c’était lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pâle, assez fade, et les cheveux pommadés. Fils unique de la veuve Delouche, aubergiste, il faisait l’homme ; il répétait avec vanité ce qu’il entendait dire aux joueurs de billard, aux buveurs de vermouths. À son entrée, Meaulnes leva la tête et, les sourcils froncés, cria aux gars qui se précipitaient sur le poêle, en se bousculant : — On ne peut donc pas être tranquille une minute, ici ! ”
Edmond Jaloux,
L'esprit des livres. 2ème serie…
(1927)
“ Il y a des moments où ils se débattent vraiment dans une brume de mots, de notes, de musique et de taches colorées. Quelquefois cependant Alain-Fournier échappe à cette hantise, et d'abord parce qu'il a voyagé. Il va en Angleterre : ce qui lui donne des impressions plus nouvelles et plus fraîches, plus extérieures, et puis il a son rêve, toujours le même, qui doit aboutir au Grand Meaulnes. On entrevoit là une des lois qui président à la création d'un chef-d'œuvre. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des spectateurs s’écoulait lentement à travers le bourg. Il décida que, dès le lendemain matin, qui était un jeudi, il irait trouver Frantz. Et, tous les deux, ils partiraient pour là-bas ! Quel voyage sur la route mouillée ! Frantz expliquerait tout ; tout s’arrangerait, et la merveilleuse aventure allait reprendre là où elle s’était interrompue... Quant à moi je marchais dans l’obscurité avec un gonflement de cœur indéfinissable. ”
Alain-Fournier,
Miracles
(1924)
“ Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps à autre, d'une voix basse et brève : « François ! » et cela ressemblait à la fois à un appel bien tendre et à un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la calmer, lui serrait le bras, sans répondre. Une odeur, aigre d'abord, puis fade et écœurante, montait du corps immobile d'Annette et s'épaississait entre les rideaux, — odeur de sang corrompu, de femme malade... Meaulnes, éveillé, ne savait plus maintenant si son dégoût était pour cette misère, cette misère physique qui soulevait le cœur, ou pour les amours coupables de sa compagne. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Peu à peu, entre les grands sapins que l’éloignement fait paraître serrés, je distingue la silhouette du jeune homme qui s’approche. Il paraît couvert de boue et mal vêtu ; des épingles de bicyclette serrent le bas de son pantalon, une vieille casquette à ancre est plaquée sur ses cheveux trop longs ; je vois maintenant sa figure amaigrie... Il semble avoir pleuré. S’approchant de moi, résolument : — Que voulez-vous ? demande-t-il d’un air très insolent. — Et vous-même, Frantz, que faites-vous ici ? Pourquoi venez-vous troubler ceux qui sont heureux ? Qu’avez-vous à demander ? Dites-le. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Regarde le bohémien ! Regarde ! Je l’ai enfin reconnu. Avant même d’avoir regardé, comme si depuis longtemps, inconsciemment, cette pensée couvait en moi et n’attendait que l’instant d’éclore, j’avais deviné ! Debout auprès d’un quinquet, à l’entrée de la roulotte, le jeune personnage inconnu avait défait son bandeau et jeté sur ses épaules une pèlerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme naguère à la lumière de la bougie, dans la chambre du Domaine, un très fin, très aquilin visage sans moustache. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Meaulnes regardait fixement le détour du chemin des Sablonnières, guettant avec une sorte d’effroi la venue de la jeune fille qu’il avait tant cherchée jadis. Un énervement bizarre et presque comique, qu’il passait sur Jasmin, s’était emparé de lui. Du petit talus où nous étions grimpés pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en contrebas, un groupe d’invités où Delouche essayait de faire bonne figure : — Regarde-le pérorer, cet imbécile, me disait Meaulnes. Et je lui répondais : — Mais laisse-le. Il fait ce qu’il peut, le pauvre garçon. Augustin ne désarmait pas. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Que Frantz revienne, s’il n’est pas mort. Qu’il retrouve ses amis et sa fiancée ; que la noce interrompue se fasse et peut-être tout redeviendra-t-il comme c’était autrefois. Mais le passé peut-il renaître ? — Qui sait ! dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus rien. Sur l’herbe courte et légèrement jaunie déjà, nous marchions tous les trois sans bruit : Augustin avait à sa droite près de lui la jeune fille qu’il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu’il posait une de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui répondre, son charmant visage inquiet ”
“ Pourtant il ne faut pas nous dissimuler qu'il manque encore quelque chose à ces premiers essais en prose d'Alain Fournier, non seulement pour qu'ils nous émeuvent profondément, mais même pour qu'ils ressemblent tout à fait à leur auteur et portent une marque indiscutablement originale.Lui-même n'est pas sans le sentir, sans s'en inquiéter. ”
Edmond Jaloux,
L'esprit des livres. 2ème serie…
(1927)
“ Ce Pays de la Transmutation de toutes les valeurs, c'est celui qu'on voit onduler à tous les horizons des lettres d'Alain-Fournier, celui qu'il a cherché toute sa vie, qu'il a réalisé dans le Grand Meaulnes et que la mort lui a peut-être révélé quand elle l'a entraîné dans un coin de bois, pendant la grande guerre, et qu'elle l'a emporté mystérieusement sans le détruire. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Il se jeta de côté dans les jeunes sapins touffus, s’accroupit et écouta en retenant son souffle. C’étaient des voix enfantines. Une troupe d’enfants passa tout près de lui. L’un d’eux, probablement une petite fille, parlait d’un ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu’il ne comprît guère le sens de ses paroles, ne put s’empêcher de sourire : — Une seule chose m’inquiète, disait-elle, c’est la question des chevaux. On n’empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney jaune ! — Jamais on ne m’en empêchera ! répondit une voix moqueuse de jeune garçon. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Voilà le grand Meaulnes!Au milieu de ceux qui restaient il se mit à tourner sur lui-même en me disant:—Étends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette nuit.Et moi, grisé par la bataille, certain du triomphe, j'agrippais au passage les gamins qui se débattaient, oscillaient un instant sur les épaules des grands et tombaient dans la boue. En moins de rien il ne resta debout que le nouveau venu monté sur Delage; mais celui-ci, peu désireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent coup de reins en arrière se redressa et fit descendre le cavalier blanc. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Jasmin conduisait ; le gros Boujardon était debout. Ils revenaient du pré. — Viens avec nous, François ! cria Jasmin, qui devait savoir déjà que Meaulnes était parti. Ma foi ! sans avertir personne, j’escaladai la voiture cahotante et me tins comme les autres, debout, appuyé contre un des montants du tombereau. Il nous conduisit chez la veuve Delouche... Nous sommes maintenant dans l’arrière-boutique, chez la bonne femme qui est en même temps épicière et aubergiste. Un rayon de soleil blanc glisse à travers la fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les tonneaux de vinaigre. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le cœur battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l’escalier de la cuisine s’ouvrit ; quelqu’un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l’entrée obscure de la salle à manger. — C’est toi, Augustin ? dit la dame. C’était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d’abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse noire sanglée d’une ceinture comme en portent les écoliers. Je pus distinguer aussi qu’il souriait... ”
“ Sur cette sourde, mais irritante sensation d'être privé d'avenir, Fournier avait évidemment besoin, quand il ne s'en repaissait pas, de pouvoir appliquer un calmant: c'est de quoi lui servit le succès du Grand Meaulnes: c'est pourquoi il chercha à percevoir complètement et jusqu'en ses plus légères manifestations, ce succès.Pour la première fois la vie, cette vie qu'il avait su si mal caresser, lui apportait quelque chose, lui répondait tendrement et par une promesse. Pour la première fois il avait l'impression d'une certaine victoire sur la destinée ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indécis, égaré. Rentré à La Ferté-d'Angillon, Meaulnes écrivait à Valentine en apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui en donner des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu'elle lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son désarroi, il n'avait pas même songé d'abord à lui demander: savait-elle où se trouvait le Domaine tant cherché?... Dans une autre, il la suppliait de se réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait de le retrouver... ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt, Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de derrière, nous vîmes disparaître sur la petite route l’entrée du chemin de traverse que le vieux Bélisaire et ses maîtres avaient pris... Mais alors mon compagnon — l’être que je sache au monde le plus incapable de pleurer, tourna soudain vers moi son visage bouleversé par une irrésistible montée de larmes. — Arrêtez, voulez-vous ? dit-il en mettant la main sur l’épaule de Florentin. Ne vous occupez pas de moi. Je reviendrai tout seul, à pied. ”
“ Meaulnes et Beaulande étaient partis à la recherche du petit Claude. Descendus de la voiture, nous restâmes immobiles un instant au milieu de la cour, Françoise, Isabelle, Jacques et moi, serrés les uns contre les autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais débarqués. Et je revois Françoise si gênée sous le regard des paysans, si malheureuse, qu'elle fit le geste soudain de se réfugier contre l'un de nous.La porte et le volet de la grande cuisine noire étaient ouverts; mais personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et nous faire bon accueil. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Et enfin je pensais malgré moi que notre beau Frantz aux belles amours avait dû se mettre à voler pour vivre, tout comme son compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti à cela!—Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir réfléchi, que dans quelques jours Meaulnes se mettra en campagne pour vous, rien que pour vous?...—Il réussira, n'est-ce pas? Vous en êtes sûr? me demanda-t-il en claquant des dents.—Je le pense. Tout devient possible avec lui! ”
“ Fournier le défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il découvrait de lui-même dans le pauvre blessé des Complaintes.«Blessé, mais amoureux, me répondit-il justement lui-même dans une des nombreuses apologies qu'il me fit de son héros [2] , blessé mais orgueilleux. Blessé, mais d'une si grande douceur de cœur. Blessé, parce que tout cela; et ironique parce que blessé et seulement pour cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas pouvoir passer devant une «dame» sans tomber) , et qui a répété toute sa vie:Oh! ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Le grand Meaulnes s'est évadé.—Tu iras tout de même à La Gare avec Mouchebœuf, me dit M. Seurel. Meaulnes ne connaît pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures.Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander:—Mais qu'y a-t-il donc?Dans la rue du bourg, les gens commencent à s'attrouper. Le paysan est toujours là, immobile, entêté, son chapeau à la main, comme quelqu'un qui demande justice. ”
Alain-Fournier,
Le Grand Meaulnes
“ Ceux qui avaient fini formaient des groupes où l’on se disait au revoir. — Que se passe-t-il ? demanda Meaulnes à un garçon de campagne, qui se hâtait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tête et sa serviette fixée à son gilet. — Nous partons, répondit-il. Cela s’est décidé tout d’un coup. À cinq heures, nous nous sommes trouvés seuls, tous les invités ensemble. Nous avions attendu jusqu’à la dernière limite. Les fiancés ne pouvaient plus venir. Quelqu’un a dit : Si nous partions... Et tout le monde s’est apprêté pour le départ. ”
