“ « Ceux qui veulent débiter des maximes de sagesse pratique ont à la bouche les pensées d’Épicharme ; presque tous les philosophes les possèdent. » Il y eut même un faussaire, qui, d’assez bonne heure, mit sous ce nom autorisé des recueils de sentences de sa façon : un certain Axiopistos, au témoignage de Philochorus, avait ainsi attribué au poète sicilien des Maximes et un Canon ou règle de vie. Voilà comment Épicharme prit place, à côté de Phocylide et de Théognis, parmi les gnomiques ou poètes moralistes sentencieux. ”
Épicharme
Définition et enjeux
Citations sur “Épicharme”
“ Cette destinée d’un homme dont Épicharme fut peut-être le compagnon, donne une idée des périls, des aventures, des conflits d’ambitions et de perfidies dans lesquels était alors impliquée, en Occident comme en Orient, la vie d’un sage ou d’un penseur, quelque effort qu’il fît pour y échapper. ”
“ Mais les pythagoriciens dispersés allèrent répandre au loin les enseignements de l’école, et il resta une trace profonde de cette science inspirée qui était apparue un jour armée de la parole de vie, et dont le charme austère, pénétrant les âmes d’élite, s’était fait sentir à des populations entières, docilement rangées sous sa loi. Pendant la jeunesse d’Épicharme, le pythagorisme était dans toute la force de sa première et merveilleuse expansion. Il fut disciple de Pythagore, lit-on dans Diogène de Laërte. ”
“ Sans chercher quel peut être ce lutteur, annoncé peut-être après coup, et par conséquent si la prédiction est authentique, bornons-nous à remarquer qu’il semble qu’ici Épicharme, ou le personnage qu’il met en scène, se glorifie surtout de sa science dialectique, et nous avons vu qu’en effet le nom du poète était resté attaché à une forme d’argument. Si ce fragment porte l’empreinte de la comédie, elle n’y est pas facile à distinguer ; mais elle ne l’est guère davantage dans les autres. ”
“ Il suffit de choisir quelques citations pour retrouver plusieurs des principales lignes de la morale d’Épicharme. « Une vie pieuse est le meilleur viatique pour les mortels. — Rien n’échappe à la divinité, il faut que tu le saches bien ; Dieu est lui-même notre surveillant ; rien n’excède sa puissance. — Les dieux nous vendent tous les biens au prix des fatigues. » ”
“ L’examen des fragments d’Épicharme au point de vue philosophique n’a qu’une médiocre importance, car on n’y trouve rien qui soit de nature à éclairer le pythagorisme, ni qui révèle une puissante originalité. ”
Jules Girard, Revue des Deux Mondes
“ Mais les agitations dans lesquelles fut impliquée la première partie de la vie d’Épicharme n’ont guère d’analogue dans les temps modernes, et ses études philosophiques ne furent pas un simple accident de sa jeunesse. On sent que ces faits anciens ont leur caractère propre, que les hasards d’une destinée particulière se rattachent alors à certaines conditions générales de l’humanité, et que, chez ceux qui sont le jouet des événemens ou appliquent leur esprit aux problèmes de la philosophie, le fond de l’âme est touché. ”
“ « Nous vivons par le nombre et par la raison : ces deux choses font le salut de tous les mortels. » Voilà un vers de ce poème. D’autres, qui viennent peut-être de la même source, car Clément d’Alexandrie, qui les cite comme d’Épicharme, lui attribuait la République, ont un caractère analogue ; par exemple ceux-ci : « Si tu as l’esprit pur, pur est tout ton corps. » « Si ton esprit est pieux, tu ne saurais souffrir aucun mal après ta mort : le souffle qui t’anime se fixera en haut dans le ciel. » ”
“ Nous savons déjà qu’il y a plus d’une raison de croire qu’Épicharme s’efforça de les satisfaire ; ajoutons-y une présomption. Il est un nom que les témoignages grecs citent souvent à côté de celui d’Épicharme, c’est le nom de Phormis, qui partage avec lui l’honneur d’être désigné par Aristote comme ayant constitué la comédie par l’invention de la fable. Ce Phormis fut lui-même un remarquable exemple de ce que la vie de beaucoup de Grecs distingués avait alors de mobile et d’imprévu. Né à Ménale en Arcadie, il obtint à Syracuse la faveur de Gélon et de Hiéron. ”
“ Un poète dramatique ne se partage guère entre son art et un ascétisme exigeant, et l’on a peine à se figurer Épicharme enchaîné par l’observation des règles minutieuses de la sagesse pythagoricienne et possédé en même temps de ce goût pour les farces mégariennes dont il doit tirer la comédie. D’ailleurs, et ceci a presque la valeur d’un argument positif, les fragments de ses œuvres ne nous montrent pas en lui un pythagoricien pur, un disciple astreint à la reproduction fidèle et exclusive de la doctrine sacrée. ”
“ Cette rigoureuse théorie du philosophe est favorable à Épicharme, puisqu’elle lui assigne l’honneur d’ouvrir à l’art la voie droite et légitime. Cependant, en un sens, elle lui fait tort ; car l’exposition trop sommaire qu’on lit dans la Poétique ne dit pas tout ce que l’ancienne comédie, — cette vive production de l’esprit athénien, dont le silence d’Aristote ne peut diminuer la valeur — avait emprunté aux exemples du comique sicilien. ”
“ Ce sont les éléments qu’Épicharme trouve autour de lui et qui peuvent entrer dans la composition des œuvres d’art qu’il invente. On ne voit pas bien ce qu’il aurait emprunté aux ïambistes ; mais il a imité la forme poétique d’Aristoxène, et ses sujets viennent directement des phlyaques. Comme les farces improvisées de ceux-ci, ils se divisent en deux classes : les parodies mythologiques, et les représentations de la vie familière ; et de même aussi sans doute, la différence des sujets n’empêche pas que dans ces deux classes les thèmes de développement ne soient souvent les mêmes. ”
“ Il est indispensable de s’y arrêter et d’élucider, autant que possible, ces questions d’origine, si l’on veut rechercher en quoi a consisté l’invention d’Épicharme et ce qui en a déterminé le caractère. Aristote, dont les indications, quelque insuffisantes qu’elles soient, nous fournissent notre plus précieux secours, rattache dans une vue générale la comédie à la poésie ïambique, et lui assigne pour origine particulière les improvisations des phallophores, c’est-à-dire de ceux qui prenaient part à la procession bachique du phallus. ”
“ L’âme, d’après une proposition pythagoricienne, est une particule détachée de l’éther. Il y a quelque rapport entre cette pensée et l’assertion de Ménandre d’après laquelle Épicharme disait que les dieux étaient les vents, l’eau, la terre, le soleil, le feu, les astres, et qui, sous une forme peu scientifique, renfermait sans doute une allusion aux quatre ou aux cinq éléments primitifs admis par les pythagoriciens. Ce n’est pas le lieu d’interpréter en détail ni ce témoignage ni les autres textes. ”
Jules Girard, Revue des Deux Mondes
“ Les goûts qu’elle transmit à ses colonies y trouvèrent les meilleures conditions pour prospérer. Sans doute la Mégare de Sicile ne fut pas en reste avec sa métropole, et il est évident que Syracuse, le séjour définitif d’Épicharme, n’avait pas reçu des traditions plus austères de la sienne, la voluptueuse Corinthe. Voilà pourquoi l’œuvre comique de notre poète, à en juger par les fragmens qui sont venus s’accumuler dans le Banquet d’Athénée, paraît avoir été une perpétuelle satire de la gourmandise sicilienne. ”
Remy de Gourmont,
Une nuit au Luxembourg
“ Mon ami, les magisters qui empoisonnent votre sensibilité et qui étouffent votre intelligence vous ont fait croire, depuis quelques siècles, que la volupté d’Épicure, était une volupté toute spirituelle. Épicure avait trop de sagesse pour dédaigner aucune sorte de plaisir. Il voulut connaître et il connut toutes les jouissances qui peuvent devenir des jouissances humaines ; il n’abusa de rien, mais il usa de tout dans sa vie harmonieuse. ”
Francis Bacon,
Œuvres de François Bacon, chancelier d’Angleterre
“ Certes, Épicure ne tient pas seulement un langage profane ; mais il me paroît extravaguer tout-à-fait, lorsqu’il dit, qu’il vaut mieux croire la fable des dieux, que supposer un destin : comme s’il pouvoit y avoir dans l’univers quelque chose qui, semblable à une isle, fût détachée de la grande chaîne des êtres. Mais Épicure, comme on le voit par ses propres paroles, a accommodé et assujetti sa philosophie naturelle à sa morale, ne voulant admettre aucune opinion qui pût affliger, inquiéter l’ame, et troubler cette Euthymie dont Démocrite lui avoit donné l’idée. ”
Charles Lévêque, Du Génie grec au temps d’Alexandre - Epicure et Praxitèle
“ Les affinités qui existèrent entre la société, la poésie et les arts — et la doctrine morale d’Épicure — sont frappantes. On les avait remarquées avant M. Gebhart. Le mérite de ce jeune savant est d’en avoir fourni la preuve historique en réunissant et en groupant des faits qui aboutissent naturellement aux conclusions qu’il en a tirées. S’il n’a pas assez appuyé sur les théories particulières d’Épicure, et s’il nous a ainsi provoqué à en parler plus longuement que lui, si la fin de son travail est une esquisse plutôt qu’un tableau, les traits généraux en demeurent cependant vrais et curieux. ”
Han Ryner,
Petit Manuel individualiste
“ Il convient d'aller à Épictète en passant par Épicure. Que voulez-vous dire ? Il faut d'abord se placer au point de vue d’Épicure et distinguer les besoins naturels des besoins imaginaires. Quand nous serons capables de mépriser pratiquement tout ce qui n'est pas nécessaire à la vie ; quand nous dédaignerons le luxe et le confortable ; quand nous savourerons la volupté physique qui sort des nourritures et des boissons simples ; quand notre corps saura aussi bien que notre âme la bonté du pain et de l'eau : nous pourrons avancer davantage. ”
Poésies, chansons (1842)
“ Puis, d'Epicure, amant des plus fidèles, Se couronnant de myrthes et de fleurs, Il sut chanter et le vin et les belles, Et du méchant pardonner les erreurs. En savourant cette philosophie, Il égalait d'Horace les doux chants, Et, comme lui, se berçant d'harmonie, Lançait des traits aux vices de nos grands. Et puis, enfin, quand l'airain marqua l'heure Du grand soleil qui sut mûrir le fruit, Et que, voyant la royale demeure Vide d'abus, il s'éloigna sans bruit ; Ce fut en vain que le nouveau Mécène Par son manteau voulut le retenir : * Toute faveur est toujours une chaîne ”
Dugald Stewart,
Philosophie des facultés actives et morales de l'homme
(1834)
“ Cette tendance de la philosophie des stoïciens à encourager le développement des vertus sociales actives la distingue naturellement du système d'Épicure. A la vérité l'épicuréisme, tel qu'il fut enseigné à l'origine, était l'opposé de ce système de sensualité et de libertinage auquel, dans les temps modernes, on a donné le nom d'épicurien. Ce fut plutôt un système d'égoïsme et de tolérance prudente, qui faisait consister le bonheur dans l'absence de toute inquiétude et dans une complète indifférence pour les intérêts humains. ”
Pierre Leroux,
Revue des Deux Mondes
“ Les biens qui sont véritablement sortis de l’Épicuréisme se rapportent plus particulièrement au perfectionnement de notre vie matérielle. Le fond de ce système est le choix, αἰρησις comme disait Épicure, ce qu’on appelle aujourd’hui la prévoyance. De là est résulté directement un certain aménagement des plaisirs qui nous sont communs avec les animaux. En sanctifiant, pour ainsi dire, le soin de la vie matérielle, l’Épicuréisme a été indirectement cause de cette multitude de perfectionnemens que l’intelligence humaine a trouvés dans les propriétés de la matière. ”
Les français peints par eux-mêmes…
“ Image plus grande D'autres, des ingrats, passent insouciamment devant la sacro-sainte boutique d'un épicier. Dieu vous en garde! Quelque rebutant, crasseux, mal en casquette, que soit le garçon, quelque frais et réjoui que soit le maître, je les regarde avec sollicitude, et leur parle avec la déférence qu'a pour eux le Constitutionnel. Je laisse aller un mort, un évêque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec indifférence un épicier. A mes yeux, l'épicier, dont l'omnipotence ne date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société moderne. ”
Victor Brochard,
Revue philosophique de la France et de l’étranger
“ On peut être tenté de faire honneur de ce perfectionnement à l’École épicurienne. C’était jusqu’ici une sorte de dogme trop facilement accepté, que les épicuriens s’étaient toujours fait scrupule de rien changer aux doctrines de leur maître, qu’ils étaient restés immuablement fidèles à la lettre comme à l’esprit de ses enseignements, et que l’épicurisme avait donné cet exemple unique d’un système philosophique demeuré intact à travers une longue suite de siècles. ”
Friedrich-Albert Lange,
Histoire du matérialisme
“ Tandis qu’Épicure, dans un élan sublime, avait jeté à ses pieds les chaînes de la religion, pour se livrer au plaisir d’être juste et généreux, on voyait maintenant paraître ces odieux favoris du moment, tels que les ont dépeints Horace, surtout Juvénal et Pétrone ; ils marchaient, le front haut, dans la voie des vices les plus contraires à la nature : où donc la malheureuse philosophie pouvait-elle trouver des protecteurs, quand des misérables de cette espèce se posaient comme épicuriens, voire même comme stoïciens ? ”
Pierre Leroux,
Revue des Deux Mondes
“ Avec Épicure, au contraire, nous attacherons-nous à la Nature ? comme Épicure lui-même, nous efforcerons-nous de calmer, de restreindre, d’endormir cette force qui aspire en nous, et tâcherons-nous de nous procurer artificiellement un sommeil accompagné d’un certain sentiment tranquille de l’existence ? ou bien, comme ses faux disciples, nous livrerons-nous, de propos délibéré, à une volupté qui, nous le savons, nous fuira sans cesse ? ”
A. Obert, Fables et poésies diverses dédiées à Béranger (1851)
“ D'Epicure Suivons la loi, Nos ris, nos chants seront de bon aloi. Les fleurs ont fui, la neige les remplace, Mais Epicure est sorti du tombeau ; Enfants du Nord, sous notre ciel de glace, Réchauffons-nous au feu de son flambeau. Voyons de près sa brillante lumière, Les cœurs aimants se plaisent à l'étroit ; Oui, pressons-nous autour de sa bannière, En se serrant on ne sent pas le froid. En amitié suivons l'exemple utile Du laboureur, quand il sème son grain : Il bêche même une terre infertile, Mais pour semer il choisit son terrain. ”
Friedrich-Albert Lange,
Histoire du matérialisme
“ Le système d’Épicure resterait pour nous enveloppé de contradictions si on ne l’envisageait au point de vue d ce respect subjectif pour les dieux, qui met notre âme dans un accord harmonique avec elle-même. ”
Épictète,
Les Entretiens d’Épictète
“ Si Épicure après cela vient nous dire que le bien est dans la chair, voilà encore qui sera long, car il nous faudra apprendre quelle est en nous la partie maîtresse, quelle est en nous la personne, la substance ? S’il n’est pas vraisemblable que le bien de l’huître soit dans son enveloppe, l’est-il donc que le bien de l’homme soit dans la sienne ? Toi-même, Épicure, tu as quelque chose de principal en toi ? ”
Walter Pater,
Marius l'Epicurien. Roman philosophique…
(1922)
“ Que de fois j'ai soutenu que dans ce généreux pays du Midi, tout au moins, l'Epicurisme est la philosophie particulière du pauvre! Combien j'ai moi-même besoin de peu de chose, pourvu qu'on me laisse seul, avec toute facilité de développer dans le calme mes facultés, intellectuelles. Quelques gouttes d'eau qui tombent, des fleurs sauvages avec leurs parfums sans prix, quelques touffes même de feuillage à moitié mort, perdant leur couleur dans le calme d'un appartement où il n'y a que de la lumière et des ombres, tout cela, pour une nature délicate, suffit à tenir lieu de la gloire d'Auguste. ”
Alfred Croiset,
Histoire de la littérature grecque
“ Mais physique et méthode y sont étroitement subordonnées à la morale. Il semble que le point de départ de la pensée d’Épicure ait été à peu près celui-ci : la condition humaine est rendue misérable par des idées, des passions, des maux physiques ; quelle est, dans toutes ces misères, la part de l’illusion ? À quoi se réduisent-elles pour qui sait voir les choses comme elles sont ? Épicure crut avoir trouvé le remède à ces maux dans une méthode intellectuelle rigoureuse, dans une physique exacte, dans une morale conforme aux principes de sa physique et de sa logique. ”
