“ Cette langue populaire, déjà corrompue, est du reste bien plus celle du Banquet que des Aventures d’Encolpe, mais qu’il faille ou non l’attribuer à Pétrone, combien n’est-elle pas plus intéressante pour nous avec sa verdeur pittoresque et savoureuse que cette écriture tendue et morbide, ces oppositions de mots, ces scintillements d’expression, toute cette froide et savante cuisine de style dont Pétrone n’a pas toujours su s’affranchir même dans sa prose, parce qu’il était homme de lettres. ”
Pétrone
Définition et enjeux
Pétrone, auteur du Satyricon, est un écrivain romain célèbre pour son style satirique et ses descriptions mordantes de la société impériale. Dès les textes anciens, comme ceux de Tacite ou d’Ammien Marcellin, il apparaît comme une figure ambiguë, à la fois homme de lettres et personnage aux mœurs débridées.
Les interprétations varient : Marcel Schwob le présente comme un aristocrate décadent, tandis que Gaston Boissier souligne son don pour rendre vivantes les conversations populaires. Les récents travaux de critique, comme ceux de Bücheler et Friedlander, ont permis de restituer le texte altéré de ses œuvres, révélant une complexité stylistique et morale qui continue d’alimenter les débats.
Citations sur “Pétrone”
Marcel Schwob,
Vies imaginaires
(1929)
“ Ainsi Pétrone vécut mollement, pensant que l'air même qu'il aspirait fût parfumé pour son usage. Quand il fut parvenu à l'adolescence, après avoir enfermé sa première barbe dans un coffret orné, il commença de regarder autour de lui. Un esclave du nom de Syrus, qui avait servi dans l'arène, lui montra les choses inconnues. Pétrone était petit, noir, et louchait d'un œil. Il n'était point de race noble. Il avait des mains d'artisan et un esprit cultivé. ”
“ Le Pétrone dont parle Tacite est pour moi le véritable Pétrone. Il est homme de goût et d’esprit ; il est homme d’état et homme de plaisirs ; il dort le jour, la nuit il s’amuse et il travaille ; il meurt sous Néron, et il meurt en riant ”
“ À la tête des nombreux admirateurs de Pétrone, marchent Vossius et Douza, Turnèbe et Pithou, Briet et Ronsin. Les censures même, hasardées contre Pétrone, sont mêlées, disent-ils, d’éloges arrachés par la force de la vérité ; et, dans la bouche d’un ennemi, la louange est d’un bien plus grand poids que les reproches. ”
“ Pétrone devant la critique moderne. — De tout ce qui précède, le lecteur se croirait peut-être en droit de conclure que nous ne savons rien de certain sur Pétrone et son œuvre. La science contemporaine, avec ses méthodes patientes et prudentes, est pourtant arrivée à certaines conclusions qui, pour modestes qu’elles soient, n’en ont pas moins l’avantage d’être certaines. Le texte très altéré de Pétrone a été rétabli et minutieusement commenté par MM. Bücheler et Friedlander, dont nous avons généralement adopté les conclusions dans cette traduction. ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ Quand il s’agit de reproduire les entretiens de ces pauvres gens, Pétrone attrape avec une habileté merveilleuse leur façon de plaisanter et de moraliser. Il suit pas à pas tous les caprices de leurs interminables commérages. Il est d’abord question d’un camarade qu’ils viennent de perdre. ”
“ On ne saurait douter que Pétrone n’ait voulu décrire les débauches de Néron, et que ce prince ne soit le principal objet de son ridicule, mais de savoir si les personnes qu’il introduit sont véritables ou feintes ; s’il nous donne des caractères à sa fantaisie, ou le propre naturel de certaines gens, la chose est fort difficile, et on ne peut raisonnablement s’en assurer. Je pense, pour moi, qu’il n’y a aucun personnage dans Pétrone qui ne puisse convenir à Néron. Sous Trimalcion, il se moque apparemment de sa magnificence ridicule et de l’extravagance de ses plaisirs. ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ Sans autre ressource que leur industrie, sans respect pour des lois qui leur avaient fait une existence si dure, forcés de vivre aux dépens des autres et s’y résignant sans peine, ils étaient merveilleusement préparés par leur situation à faire des héros d’aventures. C’est à cette classe d’hommes qu’appartiennent les personnages de Pétrone. Le principal d’entre eux, Encolpe, celui qui raconte son histoire, est un misérable qui a tué, volé, déshonoré la femme d’un ami, et qui ne paraît pas s’en faire de scrupules. ”
Ammien Marcellin, Marcellin, Jornandès, Frontin, Végèce…
“ Cette passion, chez le prince, était encore excitée par son beau-père Pétrone, personnage hideux de mœurs autant que d’aspect, qui, de simple officier de la légion Martense, n’avait fait qu’un saut au patriciat. Pétrone, avide de dépouilles, se prenant à tous avec la même fureur, enveloppait dans ses filets innocents et coupables. ”
“ Pétrone est admirable partout, dans la pureté de son style, dans la délicatesse de ses sentiments ; mais ce qui me surprend davantage est cette grande facilité à nous donner ingénieusement toute sorte de caractères. Térence est peut-être l’auteur de l’antiquité qui entre le mieux dans la nature des personnes. J’y trouve cela à redire qu’il a peu d’étendue ; tout son talent est borné à faire bien parler des valets et des vieillards, un père avare, un fils débauché, une esclave, une espèce de Briguelle. ”
“ Mais ceux qui tiennent à tout admirer dans Pétrone vont beaucoup plus loin. Posant en principe qu’il est un écrivain parfait, toutes les fois qu’ils relèvent chez lui quelque trace de déclamation, quelque faute de goût, quelque défaillance de style, ils prétendent qu’il parodie quelque ouvrage perdu comme si Pétrone, avec tant d’autres à son époque, n’avait pu pécher par trop de subtilité dans la pensée, trop de recherche dans l’expression, comme s’il n’avait pu avoir un faible pour les faux brillants, les expressions trop cherchées, les idées trop ingénieuses, les sentiments forcés. ”
“ Enfin, le critique qui fait de T. Pétrone presque un contemporain d’Auguste sera porté à se dissimuler les défauts de sa langue, ceux de son style, ceux de sa poétique. Et cela est si vrai que le suprême argument qu’allèguent les partisans de l’hypothèse que nous combattons en ce moment, c’est la pureté de la langue, la pureté du style, l’élégance classique des vers chez Pétrone. Il nous semble, au contraire, que ses rares qualités ne doivent pas servir à nous dissimuler des défauts assez visibles et même assez gros. ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ Pétrone a peu de goût pour ces grands éclats de voix et cette violence d’invectives qui plaisent aux déclamateurs comme Juvénal ; il raille finement et d’un mot, sans appuyer et sans crier ; mais son ironie, si délicate qu’elle soit, ne ménage rien. Tout ce qu’on respectait à Rome, par habitude et par point d’honneur, y est plaisamment touché. Les héros de son roman témoignent peu de confiance dans les magistrats et dans les lois, et ils sont fort disposés à croire qu’il faut commencer par payer son juge quand on veut gagner son procès. ”
“ Pétrone, d’un esprit universel, trouve le génie de toutes les professions, et se forme, comme il lui plaît, à mille naturels différents. S’il introduit un déclamateur, il en prend si bien l’air et le style, qu’on dirait qu’il a déclamé toute sa vie. Rien n’exprime plus naïvement le désordre d’une vie débauchée, que les querelles d’Encolpe et d’Ascylte sur le sujet de Giton. Quartilla ne représente-t-elle pas admirablement ces femmes prostituées, quarum sic accensa libido, ut sæpius peterent viros quam a viris peterentur ? ”
“ Le dernier vers, traduit mot à mot, est plat, incohérent, ridicule ; il ternit toutes les grâces des précédents ; il présente l’idée funeste d’une mort véritable. Pétrone ne sait presque jamais s’arrêter. C’est le défaut d’un jeune homme dont le goût est encore égaré. C’est dommage que ces vers ne soient pas faits pour une femme ; mais enfin il est évident qu’ils ne sont pas une satire de Néron. Ce sont les vers d’un jeune homme dissolu qui célèbre ses plaisirs infâmes. ”
Voltaire,
Œuvres complètes de Voltaire
(1877)
“ Il traduisit le poëme de Pétrone sur la guerre civile ; non qu’il pensât que cette déclamation, pleine de pensées fausses, approchât de la sage et élégante noblesse de Virgile : il savait que la satire de Pétrone [401] , quoique semée de traits charmants, n’est que le caprice d’un jeune homme obscur qui n’eut de frein ni dans ses mœurs ni dans son style. Des hommes qui se sont donnés pour des maîtres de goût et de volupté estiment tout dans Pétrone ”
“ La première difficulté qui se présentait, c’était le choix d’un texte : l’ouvrage de Pétrone a tellement souffert de l’injure des temps et de l’ignorance des copistes, qu’il offre à chaque instant des passages mutilés ou corrompus, dont il est impossible de fixer le véritable sens, malgré les doctes et laborieuses élucubrations des Reinesius, des Douza, des Gonsalle de Salas, des Barthius, des Heinsius, des Pithou, des Bourdelot, des Bouhier, des Burmann, et d’une foule d’autres savants illustres. ”
“ Il me paraît permis de conjecturer que Pétrone l’avait placée à Naples, ville assez considérable pour qu’il y eût des gymnases, consacrés aux exercices tant de l’esprit que du corps et dignes d’être comparés à ce que Rome peut avoir eu de plus remarquable en ce genre. Dans les fragments authentiques, rien de ce qui précède le lambeau, le plus anciennement publié, du Festin de Trimalcion n’empêche d’admettre une pareille conjecture. Elle peut (que dis-je !) ”
“ Philumène, cette honnête dame, n’est pas moins bonne, qui, après avoir escroqué plusieurs héritages dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, devenue vieille, et par conséquent inutile à tout plaisir, tâchait de continuer ce bel art par le moyen de ses enfants, qu’avec mille beaux discours elle introduisait auprès des vieillards qui n’en avaient point. Enfin, il n’y a profession dont Pétrone ne suive admirablement le génie. Il est poète, il est orateur, il est philosophe, quand il lui plaît. ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ C’est donc vraiment un royaume que gouverne Trimalchion, et dans ses possessions il vit comme un prince. Ses gens imitent ses manières ; ils sont insolens pour les étrangers, durs à leurs serviteurs. Esclaves eux-mêmes et souvent maltraités par le maître, ils ont des esclaves qu’ils maltraitent pour se venger. Pétrone nous en représente un qui est prêt à punir de mort un de ses serviteurs. Tout le monde lui demande de faire grâce, mais il se fait prier pour y consentir. ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ « C’est un air à présent, disait un des traducteurs du Satiricon, et particulièrement entre les personnes de qualité, que d’aimer Pétrone et d’en savoir les beaux endroits ; » il prétend même qu’il ne l’a traduit que pour céder aux sollicitations des dames, qui souhaitaient comprendre un auteur dont on leur faisait de si grands éloges. C’est aller sans doute un peu loin que de proposer Pétrone à l’admiration des dames, mais il ne faut pas non plus trop céder aux répugnances qu’il inspire. S’il est très peu moral, il n’en est pas moins fort instructif ”
“ Celle même de Varron, quoique plus proche de son origine, montre rarement le vice couvert de ridicule ou d’opprobre. Sa philosophie badine plus qu’elle ne dogmatise ; elle cache sous les fleurs les épines de l’érudition, et ses leçons de morale, elle ne les donne qu’en se jouant. La satyre chez Pétrone est encore plus indulgente. Ne cherchez pas en elle un pédagogue : enfant gâté d’Epicure, sa malignité s’endort auprès du vice aimable ; craignez qu’elle ne s’éveille aux sermons de la sagesse. Près de Pétrone, l’âne d’Apulée est un Caton. ”
Léonce de Lavergne,
Dictionnaire encyclopédique usuel…
(1858)
“ Elle donne annuellement deux cents litres de pétrole. Le pétrole peut remplacer le goudrou. La médecine l'a quelquefois employé comme vermifuge, antispasmodique. PÉTROMYZON. Voy. LAMPROIE. PÉTRONE (Titus Petronius) , auteur du ronian poétique connu sous le nom de Salyricon, né aux environs de Marseille, est à ce que l'on croit, le même homme qui fut proconsul en Bithynie sous l'empereur Claude. Il était connu par ses galanteries et sou goût pour les beaux-arts. Néron le surnomma arbiter clegantioe, l'arbitre du luxe, et le surnom d'ARBITER lui est resté. ”
Various, L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843
“ Le Satyricon de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone acquit le titre d'arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum) ”
“ La satire de Pétrone est un mélange de bon et de mauvais, de moralités et d’ordures ; elle annonce la décadence du siècle qui suivit celui d’Auguste. On voit un jeune homme échappé des écoles pour fréquenter le barreau, et qui veut donner des règles d’éloquence et des exemples de poésie. ”
“ Si j’osais, après tant de savants qui se sont épuisés en conjectures sur cet ouvrage, émettre mon opinion personnelle, je dirais : Non, le Satyricon n’est pas la diatribe contre Néron, que Pétrone composa à l’article de la mort, tandis que sa vie s’écoulait avec son sang : la longueur de cette Satyre ne permet pas de le croire ”
“ On voit, par ce passage de Pétrone, que les anciens avaient coutume de se couvrir la tête, lorsqu’ils étaient malades, non-seulement pour se défendre des injures de l’air, mais pour indiquer aux autres l’état de leur santé. Ce qui fait dire à Eumolpe, que, s’ils se couvrent la tête, tout le monde s’empressera de leur offrir la main, comme à des malades, languentibus, pour descendre du vaisseau. ”
“ Valois [14] croyait remarquer dans son style un air un peu étranger ; il se servait même de cet argument, pour prouver que notre auteur était Gaulois, et qu’il vécut après Suétone. Saumaise ne trouve dans les fragments de Pétrone que des extraits faits sans goût par quelques libertins obscurs du Bas-Empire. « Pétrone, dit Bayle [15] , est moins dangereux dans ses tableaux trop nus, que dans les délicatesses dont Bussy-Rabutin les a revêtus ; et la galanterie se présente, dans les Amours des Gaules, sous des formes bien plus aimables que dans le Satyricon. » ”
“ En parlant du poème de la Guerre civile, dans lequel Pétrone, dit-on, prétendit lutter contre Lucain, l’abbé Desfontaines s’écrie : « Quelle finesse dans la peinture des vices des Romains et des défauts de leur gouvernement que d’esprit dans ses fictions ! Ces beautés sont relevées par un style mâle et nerveux, en faveur duquel on doit pardonner au poète quelques fautes contre l’élocution, et certains traits qui sentent le rhéteur. » ”
Voltaire,
Œuvres complètes de Voltaire
“ Il y a des expressions à la vérité, dont ni Cicéron, ni Virgile, ni Horace, ne se servent ; mais le vrai Pétrone est plein d’expressions pareilles, que de nouvelles mœurs et de nouveaux usages avaient mises à la mode. Au reste, je ne fais cet article touchant Nodot que pour faire voir que la satire de Pétrone n’est point du tout celle que le consul Pétrone envoya, dit-on, à Néron, avant de se faire ouvrir les veines : « Flagitia principis sub nominibus exoletorum feminarumque, et novitate cujusque stupri perscripsit, atque obsignata misit Neroni [181] . » ”
“ « Son pinceau, dit-il, respire partout la chaleur de l’imagination et la délicatesse de l’esprit ; il est riant dans ses descriptions, coulant, net et facile dans sa narration, admirable dans ses vers, et, ce qui le caractérise plus particulièrement, il est toujours fin et délicat en fait de galanterie, quand il parle de celle que la nature avoue. » Je fais grâce des éloges prodigués à Pétrone par ses différents traducteurs, ils pourraient paraître suspects ; mais on me permettra, du moins, d’opposer à ses censeurs les suffrages de Saint-Evremond. ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ Quand on connaît la situation qu’occupait Pétrone auprès de l’empereur et dans quelle intention il écrivait, quand on sait que le Satiricon a dû être la lecture favorite du prince et de ses amis, on est disposé à faire plus d’attention à ces récits légers qu’il renferme ; on y cherche le tableau des mœurs et des opinions de ce temps, on s’y instruit de ces mille détails curieux que l’histoire ne daigne pas raconter ; on s’en sert pour pénétrer dans ces recoins obscurs qu’une époque ne montre pas volontiers à celle qui la suit, et qu’on a tant d’intérêt à découvrir quand elle n’est plus ”
