“ Pour moi, penché sur Giton, je m’écriais en pleurant : — Hélas ! notre amour avait mérité des dieux qu’un même trépas nous unît ; mais le sort jaloux nous refuse cette consolation. Vois ces flots prêts à engloutir notre vaisseau ; vois ces ondes irritées qui bientôt vont briser nos douces étreintes. Giton, si tu as jamais eu quelque affection pour Encolpe, couvre-moi de baisers : il en est temps encore, et dérobons au moins ce dernier plaisir à la mort qui s’approche. ”
Giton
Définition et enjeux
Giton, figure emblématique de la littérature ancienne et moderne, incarne souvent le jeune homme idéalisé ou le personnage aux traits physiques marqués. Dans le Satyricon de Petronius, il est dépeint comme un être de beauté troublante, au centre de scènes dramatiques où l'amour et la mort s'entrelacent.
La Bruyère, quant à lui, le décrit par ses traits physiques et son comportement indolent, tandis que Paul Janet souligne les divergences entre les portraits de Giton dans les œuvres de Saint-Simon et de La Bruyère. Ces approches variées, allant de l'analyse esthétique à la description anthropologique, révèlent la richesse du thème, qui traverse les époques et les genres littéraires.
Citations sur “Giton”
Théophraste,
Oeuvres complètes de J. de La Bruyère…
(1876)
“ Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. ”
Paul Janet,
Revue des Deux Mondes
“ Mais le portrait qu’en trace Saint-Simon n’a que peu d’analogie avec celui de Giton : « C’était un homme d’une figure frappante, extrêmement agréable, fort mâle, avec un visage gracieux et aimable... Personne n’avait autant l’air du monde, les manières d’un grand seigneur. » Est-ce là ce Giton que La Bruyère nous représente « le visage plein, les joues pendantes, l’estomac haut » qui « déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit, » qui « crache fort loin et éternue fort haut, » qui « dort le jour et dort la nuit. » ”
“ Mais déjà l’extrême beauté de Giton avait désarmé les matelots eux-mêmes [5] , et ses regards seuls, plus puissants que sa voix, plaidaient pour son pardon, lorsque les suivantes de Tryphène crièrent toutes à la fois : — C’est Giton ! c’est Giton ! Barbares ! suspendez ce cruel châtiment ! C’est Giton, madame ; venez à son secours ! — Ce nom n’eut pas plutôt frappé les oreilles de Tryphène (on croit sans peine ce que l’on désire) , qu’elle vole vers l’aimable enfant. Quant à Lycas, qui ne me connaissait que trop, il n’eut pas besoin d’entendre ma voix ; certain de ma présence, il accourt ”
“ Chassé du bain, comme je l’ai si souvent été du théâtre, je vous cherchais dans tous les coins, et je criais à tue-tête : Encolpe ! Encolpe ! quand du côté opposé, un jeune homme tout nu et qui avait perdu ses habits se mit à crier aussi fort que moi, et d’une voix qu’animait la colère : Giton ! Giton ! Il y avait cependant cette différence entre nous, que les valets du bain se moquaient de moi comme d’un fou, et me contrefaisaient insolemment, tandis que la foule nombreuse qui l’entourait lui prodiguait les applaudissements et les témoignages d’une respectueuse admiration. ”
Petronius Arbiter,
Le Satyricon
“ Si tu aimes un peu le tien Giton, commence par vouloir le sauver. Ah! que m'engloutisse un brasier dévorateur! Que la mer hivernale me roule dans ses flots! Car c'est moi, moi, l'objet de toutes les scélératesses; car leur cause, c'est moi. Que je meure et la paix sera bientôt conclue entre les ennemis. ”
“ Près du crieur se tenait Ascylte, vêtu d’une robe bigarrée de diverses couleurs [2] , et portant dans un plat d’argent la récompense promise. Sans perdre un instant, j’ordonnai à Giton de se fourrer sous le lit, et, comme autrefois Ulysse s’était caché sous le ventre d’un bélier, d’entrelacer ses pieds et ses mains dans les sangles qui soutenaient le matelas [3] , pour échapper aux perquisitions de ceux qui le cherchaient. Giton s’empressa de m’obéir, et se suspendit si bien aux sangles du lit, qu’Ulysse se serait avoué vaincu par notre ruse. ”
Petronius Arbiter,
Le Satyricon
“ Plusieurs donc, de part et d'autre se laissent choir, à demi morts; plusieurs, ensanglantés de leur blessure, comme d'une bataille s'en vont, tramant le pied. Cependant, le courroux des uns et des autres ne se relâche point. Giton, alors, très magnanime, porte sur son pénis le rasoir détesté, menaçant de trancher la racine du désordre. Mais Tryphœna s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour le trésor en péril, ne dissimule pas son indulgence. Moi-même, je porte souvent à ma gorge le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie de me tuer que Giton d'accomplir sa menace. ”
“ CHAPITRE LVIII. Lorsqu’il eut fini de parler, Giton, placé à table au-dessous de lui, et qui depuis longtemps se mourait d’envie de rire, éclata tout à coup si bruyamment, que l’antagoniste d’Ascylte, l’ayant aperçu, tourna contre cet enfant toute sa colère : — Et toi aussi, lui-dit-il, tu ris, petite pie huppée ? Voici les Saturnales ! ”
“ De grâce, épargnez nos oreilles, à nous qui ne vous avons jamais lapidé. Car, si quelqu’un de ceux qui boivent près de nous, dans cette auberge venait à flairer un poëte, il mettrait tout le voisinage en rumeur ; et, nous prenant pour vos complices en Apollon, on nous assommerait tous trois en même temps. Cessez, par pitié, et rappelez-vous ce qui vient de vous arriver aux bains et sous le portique. — Giton, dont le caractère était naturellement doux et compatissant, me gronda de parler de la sorte. — Ce n’est pas bien, me dit-il, d’injurier un homme plus âgé que vous. ”
“ Du reste, Giton ne manque ni d’un fonds de bonté dans le cœur, ni d’une sorte de justesse dans l’esprit. Ses désordres, ses coupables complaisances paraissent venir plutôt de la faiblesse de son âme et d’un défaut total de principes que de l’emportement des passions et de la force du vice. Egalement attrayant pour les deux sexes, il se prête, sans préférence marquée, aux plaisirs de l’un et de l’autre. Partout on le voit céder et jamais attaquer. ”
“ Et que dirai-je, grands dieux ! de cet autre, de ce Giton, qui prit la robe de femme à l’époque où l’on prend la toge virile ; qui, dès sa plus tendre enfance, renonça aux attributs de son sexe ; qui, dans une prison, s’abandonna aux caresses des plus vils esclaves ; qui, après avoir passé de mes bras dans ceux d’un rival, abandonne tout à coup un ancien ami, et, comme une vile prostituée, ô honte ! dans l’espace d’une seule nuit, sacrifie tout à sa nouvelle passion ? ”
“ Et Giton ne s’y trompa point. Il sortit donc sous prétexte de chercher de l’eau et, par cette absence opportune, coupa court à ma colère. « Eumolpe, dis-je un peu calmé, je préfère encore entendre vos vers que votre prose quand elle exprime des vœux de cette sorte. Écoutez je suis colère et vous paillard. Il est à craindre que nos caractères ne parviennent pas à s’accorder. Vous me prenez sans doute pour un fou furieux ? Eh bien ! cédez à ma folie. Je m’explique : veuillez décamper, et au plus vite. » ”
“ Après notre aventure, nous ne savions que trop ce que c’est que se laver. Cependant, nous nous décidons à demander qu’on nous conduise au bain. Nous quittons nos habits, que Giton met sécher à l’entrée, et nous entrons dans une étuve fort étroite, semblables à une citerne à rafraîchir où Trimalcion se tenait debout, tout nu [126] : Même là, il ne nous fut pas permis d’échapper à sa puante forfanterie : il déclare que rien n’était plus agréable que de se baigner loin de la foule, et que cette étuve avait été jadis une boulangerie. ”
“ Ajouterons-nous que ce cynique auteur de tant de récits scabreux n’était sans doute pas dépourvu de délicatesse : il est difficile à un homme d’intelligence, il est difficile à un homme de goût d’être foncièrement immoral. Dans ses peintures les plus profondes et les plus plaisantes, quels jours jetés sur les contradictions qui sont au fond de la nature humaine : Encolpe sans scrupules et sans pitié invoquant sincèrement la justice ; Giton, dans le dernier des métiers apportant du tact, de la grâce, de la politesse, la fermeté d’une raison précoce et les délicatesses d’un cœur bien né ”
“ Nous préludions à de nouveaux plaisirs, quand, arrivant à pas de loup, Ascylte enfonce la porte avec fracas, et nous surprend, Giton et moi, au milieu de nos plus vives caresses. Aussitôt, remplissant notre étroite demeure de ses éclats de rire et de ses applaudissements, le perfide lève gravement le manteau qui nous couvrait : — Ah ! ”
Jean-Charles Gervaise de Latouche,
Le Portier des Chartreux
(1741)
“ Le hasard en fait tâter, on le trouve délicieux. Est-il rien de plus charmant qu’un joli giton : blancheur de peau, épaules bien faites, belle chute de reins, fesses dures, rondes, un cul d’un ovale parfait, étroit, serré, propre, sans poil ? ”
“ Moi, frappé de stupeur, j’alléguai, d’une part, la timidité de Giton ; de l’autre, l’âge trop tendre de Pannychis. — Lui, disais-je, n’osera tenter le combat ; elle, ne pourra le soutenir : — Bon ! répondit Quartilla, étais-je donc plus formée quand, pour la première fois, je reçus les caresses d’un homme ? Je veux mourir, si je me souviens d’avoir jamais été vierge ! ”
“ Il n’a d’autre souci que la poésie, il est volontiers généreux avec ses amis, il sait pardonner une offense, mais pourtant il recourt sans hésiter aux plus bas mensonges et à la plus honteuse duplicité pour gagner sa vie et faire sa fortune. Les contrastes de son caractère, hardiment mais habilement accusés, ne nous étonnent pas l’auteur sait nous les rendre vraisemblables, tout comme la gentillesse avisée, le cœur excellent et l’esprit droit du petit Giton, jolie nature trop tôt corrompue par le milieu. ”
“ Ascylte, informé de mon dessein, l’approuva beaucoup ; c’était aussi sa seule ressource contre les persécutions de Psyché. Rien n’était plus facile, si Giton n’eût été enfermé avec Pannychis ; mais nous voulions l’emmener pour le soustraire à la lubricité de ces Messalines. Pendant que nous cherchions quelque expédient, Pannychis tombe du lit ; entraînée par son poids, Giton la suit dans sa chute. Heureusement, il en fut quitte pour la peur ; mais, blessée légèrement à la tête, Pannychis jette les hauts cris. Quartilla, effrayée, vole à son secours ; nous de détaler aussitôt vers notre auberge ”
“ Passant pour des esclaves éthiopiens, nous serons à vos ordres, trop heureux d’éviter ainsi le châtiment qui nous menace, et, par ce changement de couleur, nous échapperons à nos ennemis. — Et pourquoi pas nous circoncire, dit Giton, afin que nous passions pour juifs, ou nous couper les oreilles pour ressembler à des Arabes, ou nous barbouiller la face de craie dans l’espoir que la Gaule nous considérera comme ses enfants [21] ? Comme s’il suffisait de changer la couleur pour changer la figure ; comme s’il ne fallait pas, pour que le mensonge tienne debout, que tout soit d’accord. ”
“ De son côté Tryphène, toujours couchée dans les bras de Giton, tantôt couvrait son sein de baisers, tantôt rajustait les boucles de sa chevelure d’emprunt. Quant à moi, j’étais profondément triste : j’assistais, la mort dans l’âme, à leur raccommodement ; j’en perdais le boire et le manger et je ne savais que les foudroyer de regards obliques et farouches. Chaque baiser, chaque caresse, tout ce qu’enfin imaginait une femme dévergondée me blessait au cœur. Et je ne savais si j’en voulais davantage à ce garçon de me souffler ma maîtresse, ou à cette amie qui me débauchait mon mignon. ”
“ Aussi le valet, en voyant Giton le prendre dans sa trousse, n’avait pas témoigné le plus léger effroi, et Eumolpe avait considéré de sang-froid cette tragédie pour rire. CHAPITRE XCV. Au dénoûment de cette farce, où Giton et moi nous jouions les rôles d’amoureux, survint le maître de l’auberge qui nous apportait le second service ; nous voyant ainsi étendus par terre dans le plus grand désordre : — Qui êtes-vous ? s’écria-t-il ; des ivrognes ou des vagabonds ?... peut-être l’un et l’autre ? ”
Donatien Alphonse François de Sade,
Les 120 journées de Sodome
“ Giton paraît, on lui enfonce une aiguille brûlante dans la verge de part en part, on lui pique les couilles, on lui arrache quatre dents ; puis arrive Zelmire, dont la mort approche, on lui enfonce un fer rouge dans le con, on lui fait six blessures sur le sein, et douze sur les cuisses, on lui pique fort avant le nombril, elle reçoit vingt soufflets de chaque ami ; on lui arrache quatre dents, on la pique dans un œil, on la fouette et on l’encule, en la sodomisant, Curval son époux, lui annonce sa mort pour le lendemain, elle s’en félicite en disant que ce sera la fin de ses maux. ”
Petronius Arbiter,
Le Satyricon
“ Giton ne se le fait pas dire deux fois. En un clin d'œil, il insère ses bras dans le cadre et l'emporte sur Ulyssès par un même subterfuge. Moi, pour ne laisser aucune [Pg 185] prise aux soupçons, je couvre de mes hardes la couchette et figure les vestiges d'un seul homme à la mesure de mon corps. Cependant, Ascyltos, ayant fait sa ronde avec le goujat du crieur et fureté dans chaque cellule, pénétra dans la mienne. ”
“ Nous courons vers l’endroit d’où les cris semblent partir : qu’y trouvons-nous ? Eumolpe assis devant un immense parchemin qu’il couvrait de ses vers. Chacun s’étonne de voir un homme, que la mort menace de si près, s’occuper tranquillement d’un poëme [1] ; et, malgré ses cris, nous le tirons de là, et nous l’engageons à songer à son salut. Mais, furieux d’être interrompu dans son œuvre : — Laissez-moi, nous criait-il, achever ce passage ; mon poëme est presque fini. — Je me saisis de ce frénétique, j’appelle Giton à mon aide, et nous traînons jusqu’au rivage le poëte mugissant de colère. ”
“ Déjà Giton s’était délivré du chien par un procédé des plus subtils : il lui avait jeté tout ce que, pendant le repas, nous avions gardé pour lui. Occupé à manger, il avait oublié sa fureur. Cependant, gelés, nous demandons en vain au concierge de nous laisser sortir : « Vous vous trompez, nous dit-il, si vous pensez sortir par où vous êtes entrés. Jamais aucun convive n’est revenu à la même porte on entre par un côté, on sort par l’autre [125] . » LXXIII. OU TRIMALCION PREND SON BAIN Que faire ? Nous nous trouvions les plus misérables des hommes, enfermés que nous étions dans ce labyrinthe. ”
“ D’aimer, n’est-ce pas là qu’il voit le but de l’existence ? Rien n’est plus absurde qu’un sot préjugé, ni plus ridicule qu’une sévérité de commande. CXXXIII. SUPPLICATIONS A PRIAPE Ces réflexions terminées, j’appelle Giton : « Dis-moi, frère, mais bien franchement cette nuit où tu me fus soufflé par Ascylte, a-t-il poussé jusqu’aux derniers outrages ou s’est-il contenté de passer avec toi une nuit tranquille et chaste ? » L’enfant porta la main à ses yeux et jura en termes catégoriques qu’Ascylte ne lui avait fait aucune violence. ”
“ C’est ce que les Latins appelaient talitrum, et nous chiquenaude. C’était un châtiment qu’on infligeait aux enfants et aux esclaves. Cependant Gonsalle de Salas et Burmann, dans leurs notes, le traduisent en grec par le mot kondulos, qui signifie un coup de poing. Je pencherais assez pour ce sens ; car il ne me paraît pas naturel que Giton, âgé de seize ans, comme nous le verrons bientôt, pleurât pour une chiquenaude. ”
“ Aussitôt, oubliant tous nos maux passés, nous nous habillons à la hâte ; et Giton, qui jusqu’alors avait bien voulu nous servir de valet, reçoit l’ordre de nous suivre au bain. CHAPITRE XXVII. Dès que nous fûmes sortis, nous commençâmes à rôder de tous côtés, ou plutôt à folâtrer. Des joueurs étaient réunis en cercle : nous nous en approchons, et le premier objet qui frappe notre vue est un vieillard au front chauve, vêtu d’une tunique rousse, et jouant à la paume avec de jeunes esclaves aux cheveux longs et flottants [1] . ”
“ Elles se mirent en devoir de nous saisir, mais nous nous sauvâmes à toutes jambes à l’auberge.’ XVI. LES MYSTÈRES DE PRIAPE Nous touchions à peine au repas préparé par les soins de Giton quand on frappa à la porte assez énergiquement. Nous nous regardons en pâlissant et demandons : Qui est là ? — Ouvrez d’abord, répondit-on, et vous le saurez. Pendant ce dialogue, le verrou tombe de lui-même et la porte poussée livre passage à une femme voilée, celle-là même que nous avions déjà vue avec le campagnard sur la place. ”
