“ Trimalchion le condamne à être fricassé. Dédale, cet habile cuisinier qui naguère d’un porc avait fait des oiseaux et des poissons, le coupe en morceaux, le jette dans un chaudron ; et, tandis qu’il l’arrose d’eau bouillante, Fortunata broie du poivre dans un mortier de buis. Ce service étant terminé, Trimalchion se tourna vers les esclaves : — Eh quoi ! leur dit-il, vous n’avez pas encore soupé ? allez, et que d’autres viennent vous remplacer. — Une nouvelle troupe d’esclaves se présente aussitôt ; les uns, en se retirant, criaient : — Adieu, Gaïus ! ”
Trimalchion
Définition et enjeux
Le thème de “Trimalchion” a été abordé par des auteurs tels que Pétrone, Gaston Boissier ou Tommaso Piroli. Il est souvent associé à des termes comme l'esclave, Trimalcion, le cuisinier, le patrimoine ou Crésus.
Citations sur “Trimalchion”
“ Ce fut en vain que Trimalchion voulut prononcer sur leur différend, ils refusèrent de se soumettre à sa sentence ; mais chacun d’eux frappa de son bâton la cruche de son adversaire. Stupéfaits de l’insolence de ces ivrognes, nous regardions attentivement leur combat, lorsque nous vîmes tomber de leurs cruches brisées des huîtres et des pétoncles qu’un esclave recueillit sur un plat et nous offrit à la ronde. L’habile cuisinier, pour égaler cette ingénieuse magnificence, nous apporta des escargots sur un gril d’argent, en accompagnant cette action des sons affreux de sa voix chevrotante. ”
“ Trimalchion possède de si vastes domaines, qu’ils lasseraient les ailes d’un milan. Il entasse les intérêts des intérêts, et l’on voit plus d’argent dans la loge de son portier, que personne de nos jours n’en possède pour tout patrimoine. ”
“ Trimalchion fut autrefois esclave en Asie ; le commerce a fait sa fortune : Néron, né d’un sang illustre, petit-fils de Germanicus, fils adoptif d’un empereur, doit à sa naissance, et non point à son industrie, le pouvoir suprême dont il abuse. De plus, si le Satyricon est la peinture des nuits de Néron, si Trimalchion est Néron lui-même, comme quelques-uns le prétendent, pourquoi l’ouvrage entier ne nous offre-t-il qu’une seule orgie nocturne ? Pourquoi Trimalchion n’y préside-t-il pas en personne ? Pourquoi n’en est-il pas même un des acteurs subalternes ? ”
“ Ascylte en attaque un avec fureur, et l’étend à terre grièvement blessé ; puis il vient aussitôt m’aider à presser le second ; mais il se défendait si bravement, qu’il nous blessa l’un et l’autre, légèrement à la vérité, et parvint à s’échapper sans la moindre égratignure. Nous touchions au jour marqué par Trimalchion, jour où, dans un souper splendide, il devait affranchir un grand nombre d’esclaves. ”
“ Un esclave obligeant s’empresse d’approcher de sa joue malade un vase d’eau glacée ; Fortunata, la tête penchée sur ce vase, gémit et verse un torrent de larmes. Mais Trimalchion, loin d’en être ému : — Eh quoi ! dit-il, cette coureuse ne se souvient-elle plus que je l’ai tirée de la huche à pétrir ? que je lui ai donné un rang dans le monde ? La voilà qui s’enfle comme une grenouille ! elle crache en l’air, et cela lui retombe sur le nez. C’est une bûche, et non pas une femme. On sent toujours la fange où l’on est né. ”
“ CHAPITRE LXXI. Charmé de ce défi, Trimalchion nous dit : — Mes amis, les esclaves sont des hommes comme nous ; ils ont sucé le même lait, quoique la Fortune les ait traités en marâtre. Cependant, je veux que, bientôt et de mon vivant, ils goûtent l’eau des hommes libres. Enfin, je les affranchis tous par mon testament. Je lègue en outre à Philargyre un fonds de terre et sa femme ; à Carrion, un pâté de maisons avec le produit du vingtième et un lit garni. Quant à ma chère Fortunata, je l’institue ma légataire universelle, et je la recommande à tous mes amis. ”
“ Tandis que nous admirions cette magnificence, Ménélas vint à nous : — Voilà, nous dit-il, en désignant Trimalchion, voilà celui qui vous traite aujourd’hui ; ce que vous voyez n’est que le prélude du souper. — Il allait en dire davantage, quand Trimalchion fait craquer ses doigts [2] . À ce signal du maître, l’un des eunuques approche, le bassin à la main. Trimalchion soulage sa vessie, fait signe qu’on lui serve de l’eau, en mouille légèrement l’extrémité de ses doigts, et les essuie aux cheveux d’un esclave [3] . ”
“ Amis, nous dit Trimalchion, c’est aujourd’hui que l’on coupe la première barbe de mon esclave favori ; c’est un garçon de bonne conduite et que j’aime beaucoup, soit dit sans offenser personne. Buvons donc comme des éponges, et que le jour nous trouve encore à table. ”
“ Cependant Trimalchion disait toujours avec les plus douces inflexions de voix : — Coupez, coupez. — Soupçonnant quelque fine plaisanterie dans ce mot si souvent répété, je n’hésitai pas à demander à mon plus proche voisin le sens de cette énigme. Il avait été souvent témoin de semblables scènes : — Vous voyez bien, me répondit-il, cet esclave chargé de découper ? Coupé est son nom. Ainsi toutes les fois que notre hôte lui dit : Coupez ! du même mot il appelle et il commande. ”
“ CHAPITRE LXX. Je n’avais pas fini de parler, quand Trimalchion ajouta : — Puissé-je voir s’augmenter, non pas mon embonpoint, mais mon patrimoine, comme il est vrai que mon cuisinier a fait tout cela avec de la chair de porc ! Je ne crois pas qu’il existe au monde un homme plus précieux. Voulez-vous qu’il vous fasse du ventre d’une truie un poisson, une colombe avec le lard, une tourterelle avec le jambon, une poule avec les intestins ? vous n’avez qu’à parler. ”
“ Quoi qu’il en soit, elle devait être d’une indécence rare ; puisque Trimalchion veut en amuser l’ivresse de ses convives et la sienne ; et nous croyons pouvoir, sans nous tromper, la ranger dans la classe des danses obscènes. Les Grecs en firent leurs délices, et les Romains l’adoptèrent avec une espèce de fureur, lorsqu’ils eurent pris les mœurs, les arts et les vices de la Grèce. ”
“ En vain les pauvres oiseaux cherchent à s’échapper en voltigeant autour de la salle ; des oiseleurs, armés de roseaux enduits de glu, les rattrapent à l’instant, et, par l’ordre de leur maître, en offrent un à chacun des convives. Alors Trimalchion : — Voyez un peu si ce glouton de sanglier n’a pas avalé tout le gland de la forêt. — Aussitôt les esclaves courent aux corbeilles suspendues à ses défenses, et nous distribuent, par portions égales, les dattes de Syrie et de Thébaïde. ”
“ Pressé de satisfaire un besoin secret, Trimalchion quitta la table. Son départ, en nous délivrant d’un tyran importun, ranima la conversation des convives. L’un d’entre eux, le premier, ayant demandé des raisins à Bacchus : — Qu’est-ce qu’un jour ? s’écria-t-il, un espace insensible : à peine a-t-on le temps de se retourner, que déjà la nuit vient. Ainsi donc rien de plus sage que de passer directement du lit à la table. On n’a pas encore eu le temps de se refroidir, et l’on n’a pas besoin d’un bain pour se réchauffer : toutefois, une boisson chaude est le meilleur des manteaux. ”
“ Et la danse ! et les scènes de comédie ! et les tours de force ! je n’avais pas mon pareil pour tout cela, si ce n’est Apellète [1] . — À ces mots, mettant sa main sur sa bouche, il nous fit entendre un horrible sifflement, qu’il nous dit ensuite être une imitation des Grecs. Trimalchion, à son tour, après avoir essayé de contrefaire les joueurs de flûte, se tourna vers l’objet de ses amours, qu’il appelait Crésus. C’était un petit esclave chassieux, qui avait les dents toutes sales ; il s’amusait alors à envelopper d’un ruban vert une petite chienne noire, et grasse à faire peur. ”
“ Nous remarquâmes aussi, dans les angles de ce surtout, quatre satyres qui portaient de petites outres d’où s’écoulait une saumure poivrée [2] , dont les flots allaient grossir l’euripe où nageaient des poissons tout accommodés [3] . À cette vue, tous les valets d’applaudir, et nous de les imiter. Ce fut alors avec un rire de satisfaction que nous attaquâmes ces mets exquis. Trimalchion, enchanté comme nous de cette surprise ménagée par le cuisinier : — Coupez ! s’écria-t-il. ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ C’est l’affranchi devenu riche et resté grossier, qui, ayant passé rapidement de l’extrême misère à l’extrême opulence, se dédommage par des dépenses insensées des privations qu’il a si longtemps souffertes. Pétrone a voulu nous faire comprendre par quelques exagérations plaisantes quelles fortunes immenses ces anciens esclaves pouvaient amasser. Trimalchion possède des domaines si étendus « que l’aile d’un milan se fatigue à les traverser. » Il y entasse des armées de serviteurs qu’il ne connaît pas et dont une partie n’a jamais aperçu son maître. ”
“ Nous allons, dans la suite de ce festin, voir plusieurs de ces affranchis prendre la parole : un Seleucus, un Philéros, un Ganymède, un Échion, etc. ; leurs locutions seront barbares et étrangères, fourmilleront de solécismes et de barbarismes, de mots bâtards, formés du grec et du latin, de proverbes et de quolibets bas et grossiers, ce qui nous donnera une juste idée de l’éducation de ces parasites, et de la société que rassemble autour de lui ce Trimalchion, esclave parvenu, dont les goûts dépravés ne tarderont pas à se faire connaître. ”
“ Mais Trimalchion, dissipant notre incertitude : — Lequel des trois, nous dit-il, voulez-vous manger ? on va vous l’apprêter sur-le-champ. Des cuisiniers de campagne font cuire un poulet, un faisan ou d’autres bagatelles ; mais les miens font bouillir à la fois un veau tout entier [2] . Qu’on appelle le cuisinier ! — et, sans nous laisser l’embarras du choix, il lui ordonne de tuer le porc le plus vieux. Puis, élevant la voix : — De quelle décurie es-tu [3] ? ”
Gaston Boissier,
Un Roman de mœurs sous Néron - Le Satiricon de Pétrone
“ Elle reçoit aussi très souvent de cruels démentis. Trimalchion veut bien s’attendrir un moment sur le sort des esclaves : c’était alors de bon ton. « Ils sont des hommes, dit-il, et ils ont été nourris du même lait que nous, » ce qui ne l’empêche pas un peu plus tard de menacer un de ses serviteurs, à propos d’une peccadille, de le faire brûler vif. L’homme du monde se reconnaît encore à sa façon d’écrire. ”
“ Tandis que, tout en buvant, nous admirions en détail la somptuosité du festin, un esclave posa sur la table un squelette d’argent [4] , si bien imité, que les vertèbres et les articulations se mouvaient avec facilité dans tous les sens. Lorsque l’esclave eut fait jouer deux ou trois fois les ressorts de cet automate, et lui eut fait prendre plusieurs attitudes, Trimalchion se mit à déclamer : Que l’homme est peu de chose, hélas ! ”
“ Au milieu du tumulte que causa le service, un plat d’argent vint à tomber ; un esclave, croyant bien faire, le ramasse. Trimalchion, qui s’en aperçoit, fait appliquer à l’officieux serviteur de vigoureux soufflets, pour punir sa gaucherie, et ordonne que l’on rejette à terre ce même plat d’argent [2] , qu’un valet vient balayer avec les autres ordures. Alors entrèrent deux Éthiopiens à longue chevelure, portant deux petites outres pareilles à celles dont on se sert pour arroser l’amphithéâtre, et, au lieu d’eau, ils nous versèrent du vin sur les mains. ”
“ Trimalchion seul admirait ces tours de force, en regrettant qu’un si bel art fût si mal récompensé. — Il n’y a, dans la vie, disait-il, que deux sortes de spectacles que j’aie plaisir à voir : les voltigeurs et les combats de cailles ; quant à tous les autres animaux et bouffons, ce sont de véritables attrape-nigauds. — J’ai fait une fois la folie d’acheter une troupe de comédiens ”
“ Quant à l’histoire racontée par Trimalchion au sujet du verre malléable, elle ne mérite aucune croyance. C’était un conte déjà usé chez les anciens, et dont les hommes instruits se moquaient. Cependant, il paraît qu’on y croyait encore du temps de Pline l’Ancien, qui place cette invention sous le règne de Tibère. ”
Tommaso Piroli, Antiquités d'Herculanum, Tome III. Peintures
“ Petrone fait la description d'un plat semblable dans le festin de Trimalchion (XXXV) . Ces sortes de plats, en forme d'hémisphère, se nommaient poli, et il est naturel de croire qu'ils ne tenaient ce nom que de leurs ornemens empruntés des sphères célestes. ”
“ Je pense aussi qu’elles ont un instinct divin, ces abeilles qui élaborent le miel, bien qu’on prétende qu’elles le reçoivent de Jupiter. Mais aussi font-elles de violentes piqûres : ce qui prouve que la plus grande douceur est toujours accompagnée de quelque amertume. — Déjà Trimalchion tranchait du philosophe, lorsque l’on fit circuler autour de la table un vase qui contenait des billets de loterie. Un esclave, chargé de cet emploi, lisait à haute voix les lots qui étaient échus à chacun des convives [1] : Argent, cause de tous les crimes [2] ! ”
“ Trimalchion ne voit que par ses yeux, à un tel point, que, si elle lui disait qu’il fait nuit à midi, il le croirait. Ce Crésus est si riche, qu’il ne connaît pas toute l’étendue de ses biens ; mais cette bonne ménagère veille à tous les détails de sa fortune : vous la trouvez toujours où vous l’attendiez le moins. Elle est sobre, tempérante, de bon conseil ; mais c’est une langue de vipère, une véritable pie domestique [3] . Quand elle aime, elle aime bien ”
“ Ces décuries étaient plus ou moins honorables, selon la profession ou l’emploi de ceux dont elles étaient composées ; ce qui faisait que l’on tirait quelquefois un homme d’une décurie pour le placer dans une autre plus distinguée, pour récompenser son mérite ; et quelquefois aussi qu’on le faisait descendre dans une décurie inférieure pour le punir. Ex quota decuria es ? Ces paroles sont pleines de vanité et d’ostentation : par là Trimalchion indique qu’il avait tant d’esclaves, qu’il était obligé de les distinguer par décuries. ”
“ Trimalchion parlait encore, quand les Homéristes jetèrent un grand cri, et des valets accoururent, portant sur un plat immense un veau bouilli, qui avait un casque sur la tête. Derrière venait Ajax, qui, l’épée nue, et imitant les gestes d’un furieux, le découpa dans tous les sens ; puis, avec la pointe de son épée, en distribua successivement tous les morceaux aux convives émerveillés. CHAPITRE LX. Nous eûmes à peine le temps d’admirer sa dextérité ; car tout à coup le plancher supérieur vint à craquer avec un si grand bruit [1] , que toute la salle du festin en trembla. ”
“ Comme on s’extasiait sur cet excès de luxe, notre hôte s’écria : — Mars aime l’égalité. — En conséquence, il exige que chacun des convives ait sa table à lui seul : — Par ce moyen, ajouta-t-il, ces esclaves puants, n’étant plus entassés, nous suffoqueront moins. — Aussitôt on apporte des flacons de cristal soigneusement cachetés [3] ; au cou de chacun d’eux était suspendue une étiquette ainsi conçue : FALERNE OPIMIEN DE CENT ANS. Tandis que nous parcourions des yeux les étiquettes, Trimalchion battant des mains : — Hélas ! s’écria-t-il, hélas ! ”
“ Meibomius reconnut le quiproquo ; et Copponi de rire. ↑ Lavaleterie, Œuvres mêlées de Saint-Évremond. ↑ L’abbé Margon fit mieux que de traduire le Festin de Trimalchion : il le réalisa. Cet abbé, fort gourmand de son naturel, ayant un jour reçu du régent, je ne sais trop pour quel service secret, une gratification de 30,000 francs, imagina de la manger dans un souper, qu’il pria son patron de lui laisser donner à Saint-Cloud. Il en fit la disposition, Pétrone à la main, et exécuta, avec la plus grande exactitude, le repas de Trimalchion. On surmonta toutes les difficultés à force de dépenses. ”
