“ Chateaubriand renoue la tradition interrompue par le rationalisme cartésien du xviie siècle ; il réintègre Dieu dans l’art. À son école, Lamartine, Vigny et Victor Hugo y font rentrer l’infini, et d’un style tantôt vaporeux comme la rêverie elle-même, tantôt étincelant comme le diamant d’un pur symbole, entraînent l’âme au delà de la réalité contingente. Avec eux déjà la poésie tend vers la musique ; l’infini devient l’inconnaissable avec Sainte-Beuve et Balzac ; il s’affirme obsession du mystère et de l’au-delà avec Gérard de Nerval, Baudelaire et Villiers de l’Isle-Adam. ”
André Barre
Élements biographiques
André Barre a publié des œuvres comme Le Symbolisme ou Bibliographie de la poésie symboliste. Ses écrits évoquent le poète, symbolisme ou symbolistes.
Citations de André Barre
“ Les symbolistes ont eu tort d’oublier que s’il y a quelque chose au delà de la nature, nous ne saurions l’exprimer qu’avec des moyens qui sont de la nature. Ils ont eu tort de mépriser l’observation et de croire, sur les traces d’Hoffmann, d’Edgard Poe et de Baudelaire, que l’art consiste à sortir de la nature. Ils ont eu tort aussi en se séparant de l’école du vers bien fait et de la rime riche, de s’en être trop séparé. On ne saurait être écrivain sans un peu de grammaire, on ne saurait être poète sans un peu de métrique et de métier. ”
“ C’est là proprement le but de l’art classique. Moréas y conforme sa conception ; il ne s’agit plus de symbole, d’une obscurité plus ou moins géniale, mais de sentiments philosophiques d’une élévation assez haute pour valoir au poète qui les fixe dans ses vers, l’honneur de se voir comparer aux plus grands maîtres de la pensée moderne, d’être même appelé le Vigny du xxe siècle. À cette purification de l’idée correspond, dans les Stances, une épuration parallèle de la langue et du rythme. Le moyen âge n’épand plus ses parfums archaïques sur cette poésie qui vise maintenant à l’austérité. ”
“ Le mysticisme de Verlaine n’est donc pas absolument celui d’un primitif ; c’est celui d’un homme qui, ayant envié la foi spontanée des ancêtres, appartient quand même à son époque et ne peut, en dépit de ses efforts, extirper de son cœur le virus de l’esprit moderne. Par inclination supérieure, il goûte la beauté des sacrements, la splendeur de l’appareil religieux, mais son horreur de la science, sa passion de vérité révélée, sa contrition, son humilité, tout cela n’est au fond, pour lui, qu’un moyen d’atteindre plus directement une humanité meilleure, plus pacifique et plus parfaite. ”
“ Le but de l’art est en effet bien différent de celui de la science. Le plaisir qu’on demande à la poésie ne ressemble pas au plaisir qu’on poursuit dans un traité de psychologie. L’art n’a que faire des formules étroites qui tendent à l’assimiler à la science. Sa fonction essentielle, c’est de créer une vie imaginaire qui laisse à l’âme toute sa liberté d’épanouissement. Le but est toujours atteint si le poète réussit à déterminer chez le lecteur une émotion esthétique, qui à son tour déclanchera toute une série d’émotions suggestives. ”
“ Entre toutes choses ces réalités supérieures et invisibles tissent une trame infinie, mystérieuse et variée dont les fils s’entrecroisent dans l’âme du poète : « Tout objet existant, écrit Mallarmé, n’a de raison que nous le voyons... sinon de représenter un de nos états intérieurs : l’ensemble de traits communs avec notre âme consacre un symbole ». L’absolu n’a pour nous qu’une valeur subjective ; le monde est une illusion et l’illusion est la seule vérité que nous puissions atteindre. Plusieurs illusions entrelacées constituent une vérité. L’œuvre du poète est de fixer des vérités. ”
“ Le Parnasse, c’est en poésie le triomphe des médiocres. Le poète est un ouvrier du rythme et de la rime ; il aime les formes pleines, les images expressives, les mots à sonorité métallique. Il est passionné d’art, mais son œuvre n’a que l’éclat des bijoux bien ciselés. Elle ne vit pas. Il reproduit à la perfection les scènes de la réalité ; il leur donne pour l’immortalité la beauté plastique du marbre, mais il leur inflige aussi sa froideur. ”
“ La fin naturelle d’une pareille esthétique est l’éclectisme. Le poète porte en lui la source de toute poésie. Il lui suffit de suivre le cinématographe que déroulent devant le regard intérieur le monde ou l’âme. S’il traduit ses impressions, il est libre d’adopter la forme d’art qui lui semble sur l’heure en connexion directe avec elles. Mais élevé la plupart du temps à l’école de l’antiquité, le poète peut quelquefois trouver, dans la tradition, des formes adéquates à sa pensée. Au fond du plus grand révolutionnaire, il y a toujours, par éducation du moins, un classique. ”
“ Esthétique, métrique ou style n’ont donc pour Laforgue qu’un principe : la liberté ; l’art est l’expression libre d’une manière d’être éphémère de l’individu. Le vers est un agrégat de sonorités diverses groupées selon l’impression du moment. Le langage, c’est le cri instinctif, la traduction spontanée de l’idée ou de la sensation. Aussi dédaigneux des règles fixes que la conversation, il est aussi souple, aussi varié qu’elle. Une telle conception pouvait-elle aboutir à des chefs-d’œuvre ? Il est difficile de se prononcer. Laforgue est mort trop jeune pour avoir donné toute sa mesure. ”
“ Le poète n’a nul besoin de se tourmenter pour être clair. Il le sera assez s’il a su transcrire la mélodie de son âme. On a donc tort d’attribuer l’obscurité prétendue de Verlaine « à sa paresse d’esprit, à son ivrognerie, à son insouciance de bohème [119] ». L’obscurité n’est pas dans l’œuvre de Verlaine, mais dans les préjugés de celui qui lit. Il cherche en effet dans le poème non l’émotion consécutive à la musique des sensations et des mots, mais l’éclair qui illumine l’esprit à la lecture des morceaux logiquement composés. ”
“ Ainsi l’on restreint la portée de la poésie. On n’atteint plus le cœur qu’à travers le cerveau ; la poésie devient la source de pensées et nullement de sensations. Or la pensée est le privilège d’une élite, la sensation le patrimoine de tous. La logique suppose en outre la clarté des idées et la netteté de l’expression. Elle conduit à l’élégance amorphe des classiques, ou à la plasticité vide des parnassiens. Elle fait de la poésie une succursale de l’art oratoire, permet des effets de rhétorique, en un mot substitue à la spontanéité l’habileté technique. ”
“ Assurément la sincérité ne s’apprend pas ; mais si l’art n’est pas spontané, il peut paraître sincère, et il est des règles qui permettent de donner cette illusion. Elles sont en tous cas une discipline pour l’esprit ; elles le gardent d’abord des mauvaises habitudes qu’il peut contracter dans un milieu où l’éducation tend à substituer l’artificiel au naturel. Elles le maintiennent ensuite dans le chemin de la vraie beauté poétique. Être sincère, c’est pour Verlaine être original ; or pour lui l’originalité ne dépend pas de la raison, mais de l’émotion. ”
“ En adoptant le principe directeur de l’esthétique anglaise ou du réalisme russe, le public français signait une protestation de l’intelligence contre le naturalisme. Les idées n’atteignent le cœur qu’après avoir touché l’esprit : elles sont forcément l’apanage d’une élite. Pour galvaniser l’effort de la masse contre la citadelle naturaliste, pour animer cette vague populaire qui déferle avec succès contre les rocs les plus solidement assis, il fallait atteindre la sensibilité de la foule et l’enthousiasmer sans fatigue cérébrale pour l’idéal nouveau. ”
“ Le Parnassien n’a vu dans l’art que la forme, son poème est un chef-d’œuvre de facture impeccable et de style parfait, mais avare de pensée et toujours vide d’émotion. Après avoir admiré son incomparable maîtrise d’expression, le lecteur s’étonne de la vanité de son art. Il se plaît à lui voir rendre en beauté les accidents éphémères de la vie, mais s’il lui reconnaît plus d’art qu’aux naturalistes il le regarde au fond comme le prêtre de la même hérésie. Il persiste à croire que les belles formes sont fragiles si elles ne revêtent pas de hautes pensées ou de nobles sentiments. ”
“ La simplicité devient une attitude dès qu’elle est affectée. La naïveté qui se prolonge n’est qu’une forme de l’excentricité. C’est le cas de Francis Jammes. A exagérer le principe de Verlaine et les enseignements de Rimbaud, Francis Jammes a peut-être renouvelé l’élégie dont le romantisme avait épuisé la sensibilité, mais en en faisant exclusivement le chant des âmes candides, il a banni de l’art cette virilité de pensée et de forme qui en assure l’immortelle puissance. La simplicité est vertu littéraire, à condition de n’y pas comprendre la paresse de penser et d’écrire. ”
“ Or la littérature décadente est-elle celle qui répond aux besoins intellectuels, aux aspirations de cette fin de siècle ou du commencement de celui qui va naître ? Il est permis de le nier. Les décadents n’ont pas une doctrine d’une solidité à toute épreuve. Ils ont des poèmes écrits avec plus ou moins de talent en simple, bon et clair français. Ils en ont d’autres qui ressemblent à des logogriphes. A côté de l’obscur Mallarmé, ils revendiquent comme leurs le limpide Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam qui se lit à livre ouvert, Huysmans, styliste cristallin, et même Barbey d’Aurevilly. ”
“ Objectivement et subjectivement, pour Francis Jammes, tout ce qui est naturel est vrai et tout ce qui est vrai est poétique. Or le monde extérieur est pour le poète une mine inépuisable d’impressions toujours neuves. Il y a les choses, il y a les animaux, il y a les gens. Tous vivent d’une vie mystérieuse, végétative ou active. Il suffit de sympathiser avec tous sans exclusivisme, d’avoir à leur contact « la candeur émerveillée d’un enfant » pour que tous vous révèlent la poésie qu’ils recèlent en eux. ”
“ Quand l’homme a fait le tour de son impuissance et subi les épreuves que mérite son orgueil, il contemple enfin le ciel. Pour Verlaine, la crise d’érotisme est le prélude inévitable d’une crise de mysticisme. L’épuisement sensuel précède l’enthousiasme religieux. Le poète sali par les pires défaillances de la chair, se tourne vers les tabernacles et tend les mains vers l’Éternel en implorant sa grâce. Cet amour que la femme a blasé sans en tarir la source spirituelle, Verlaine en va consacrer l’ardeur à la gloire de Dieu. ”
“ Par raison musicale aussi, le poète recourra à des mètres inégaux qu’il entrelacera pour accorder des polyphonies adéquates à la pensée exprimée, et en cela il ne prétend que reprendre la conception « toutefois élargie de La Fontaine ». Enfin, il emploiera le vers libre ; il n’usera de la rime tantôt riche, tantôt alanguie jusqu’à l’assonance, que comme d’un moyen rythmique, sans en faire le vers tout entier et même, le cas échéant, il ira jusqu’à l’omettre. Ainsi il réussira à enchanter le rythme de la divine surprise toujours neuve, ce qui est le charme essentiel de la poésie. ”
“ « Le rêve ! le rêve ! mes amis, embarquons-nous pour le rêve. L’Église notre mère professe que le rêve est une prière. Les saintes abîmées dans l’extase étaient des poétesses ; le poète était autrefois un voyant. Aujourd’hui, la négation brutale a tout envahi ; l’homme d’action est un sauvage. Mais nous, que la vie et la pensée ont affinés, si notre raison se refuse à croire, donnons-nous au moins en rêvant l’illusion de la foi. » Ayant dit, il se tut et soupira profondément. Après avoir entendu d’autres poésies dont le titre atteste assez le caractère décadent. ”
“ Aujourd’hui, la trentaine arrivant, il estime qu’une toute petite émotion, le moindre cri de passion humaine, pour peu que cela sorte en une expression précise et claire, c’est de l’art à meilleur titre que les échafaudages merveilleux où d’ailleurs qui que ce soit de seulement intelligent peut paraître exceller. Mallarmé, c’est le génie exceptionnel, affiné jusqu’aux plus inaccessibles délicatesses que nous vénérons d’une respectueuse admiration ; mais l’éternelle poésie humaine, n’est-ce pas Laforgue, Verlaine, Musset ? ”
“ Il faut en effet comprendre le but où doit tendre un livre, l’effet que se propose le vers et savoir utiliser les mille ressources du langage, conformément au principe d’une originalité suggestive. Pour Mallarmé, l’écrivain, après avoir rassemblé dans sa conscience les signes dispersés par lesquels l’absolu s’est manifesté à son âme, doit les fixer dans un livre. Le poète n’est honoré des confidences de l’Inconnu qu’à la condition d’en éterniser les secrets dans un ouvrage : « Tout au monde, écrit Mallarmé, existe pour aboutir à un livre ». ”
“ Mais les symbolistes gardent exclusivement le mérite d’avoir ajouté à la perception de l’infini le sentiment de l’inconscient, l’idée du Mystère. De la nature, à Dieu, et à l’infini, le poète, grâce à eux, arrive à contempler l’immense inconnu devant lequel l’humanité écarquille en vain les yeux. L’inconnaissable est aujourd’hui thème lyrique au même titre que l’Amour, la Mort et la Nature. Par là, les symbolistes ouvraient à l’inspiration des routes qu’aucun voyageur n’avait encore foulées. Ils renouvelaient le lyrisme en l’élargissant ”
“ C’est enfin l’aveu qu’il ne faut se cantonner en poésie dans aucun genre spécial. Les poèmes rustiques, la Moisson, la Fenaison, la Vendange, les élans lyriques sur la nature et les hommes, servent autant que les légendes, l’Ours et l’Abbesse, Saint-Martinien, la Chevauchée d’Yeldis, la simplicité de l’enfant ou la réflexion du philosophe à dévoiler le mystère qui sommeille au cœur du poète Le poète porte en lui la vie : son âme en est la source ; elle crée tout. ”
“ Le beau, voilà le seul objet du poème, l’émotion esthétique, l’unique résultat qu’il poursuit. Or, le beau se définit « la variété dans l’unité » et l’émotion esthétique « la perception par les sens des divers mouvements de la matière ». Il faut admettre au préalable avec Dubus qu’en « dernière analyse la couleur, le son, les parfums se réduisent à des vibrations de la matière ». Cela signifie-t-il que le poète doit traduire aussi exactement que possible les aspects du monde extérieur ? Non. La nature dans ses manifestations n’est pas esthétique. ”
“ Les romanciers naturalistes d’Angleterre avaient en France, et avec succès, répandu des théories que l’école de Médan eût regardées comme la négation même du naturalisme. Ils pensaient que l’œuvre littéraire devait offrir une consolation aux misères de la vie quotidienne, et qu’en prenant son objet dans le réel, elle avait pour fin non de naturaliser la réalité, mais au contraire de l’idéaliser. L’art pour l’art est une théorie détestable : elle conduit au découragement et au pessimisme. Le roman doit corriger la réalité ; il est un moyen de propagande, une arme de moralisation. ”
“ La raison n’atteint pas cette vie cachée. Elle ne se révèle qu’à certains êtres d’une émotivité particulière, aux femmes, par exemple, qui, « elles, ont avec ces pouvoirs occultes des rapports qui nous sont interdits » et qui, grâce à leur spontanéité, savent des choses que nous ne savons pas. Elles sont douées d’un sens spécial, le sens mystique. Le poète doit avoir comme elles reçu ce don de la nature. Ce sixième sens lui révèle que la vie des êtres et des choses n’est pas du tout ce qu’elle apparaît aux yeux du vulgaire. En l’homme, elle est pleine de nouveautés incessantes. ”
“ Verlaine a donc exprimé l’amour dans toutes ses phases, avec une sincérité poussée si loin qu’elle atteint trop souvent le réalisme le plus cru. Il s’est montré le jouet d’une passion qui débute dans le cœur par les mirages décevants de l’amour chaste, qui croît, la virilité aidant, jusqu’à ce libertinage précieux sous lequel il est pardonné dans notre société de dissimuler l’âpreté du désir, qui se développe en tyrannisant l’être, en le jetant en proie à la luxure et à la perversité jusqu’au jour où, dominante enfin, elle jouit de sa victoire que le gâtisme du vaincu a rendue définitive. ”
“ Cette originalité tour à tour mélancolique et caustique est, chez Cros, servie par un art merveilleux du rythme. Sa métrique est presque celle des parnassiens. Il n’y a pas chez lui de ces césures qui déconcertent, exception faite pour l’hexamètre très démembré qui termine ce quatrain de Morale : Orner le monde avec son corps, avec son âme, Être aussi beau qu’on peut dans nos sombres milieux, Dire haut ce qu’on rêve et qu’on aime le mieux, C’est le devoir pour tout homme et pour toute femme. ”
“ En d’autres termes, le visible est la forme matérielle de l’invisible, l’indice planté sur le mystère comme la pierre d’une tombe sur le néant. L’art avait moins à le peindre qu’à deviner ce que cachait sa réalité, à pénétrer les éléments dont il était le produit et à en suggérer l’intensité ou la multiplicité. On tentait l’analyse de ces virtualités obscures dont l’être était la synthèse matérialisée. En présence d’un nœud de lumière dont les fils touchaient à l’Infini, on suivait la voie indiquée par chacun d’eux. ”
“ Francis Jammes est animé pour l’humanité d’une commisération qui va jusqu’à la singularité. Ses meilleures poésies ont pour thème, en effet, des déshérités de la vie : le pauvre pion si sale, si doux, le petit cordonnier, le mendiant, l’infirme, les filles laides et le tabellion de village. Il s’apitoie sur l’humilité ou la douleur de leur destinée. Il leur fait une auréole de leur misère ou de leur mal. Ils apparaissent comme de saints martyrs et ils en ont le charme mystique. Le vrai poète laisse donc avec franchise couler sur tous le lait de l’humaine tendresse. ”
“ La littérature classique est une erreur ; la mythologie a rapetissé la nature. Pour lui restituer sa grandeur, pour accroître son amplitude, l’unique moyen consiste à rendre au christianisme sa valeur d’inspiration, à le considérer comme l’une des premières et des plus riches sources de poésie ; en d’autres termes, il est nécessaire d’unir la nature à Dieu, de l’agrandir en la joignant à son créateur. C’était un changement d’esthétique, Chateaubriand signifiait que l’art moderne veut une inspiration moderne. ”
“ L’âme de Baudelaire restait emprisonnée dans son corps ; celle de Villiers apparaît presque dégagée des liens charnels. Comme philosophe, Villiers est un disciple chrétien d’Hegel. L’univers, à son sens, n’est qu’une ombre vaine, le monde extérieur qu’une série d’apparences confuses, dont le flot heurte inutilement notre intelligence. Les organes dont l’homme dispose sont trop faibles, trop insuffisants pour pénétrer jamais ce que cache le mouvement perpétuel des phénomènes. Il n’y a qu’une réalité certaine : la pensée. ”
“ Il y a donc un accent général qui, dans la conversation ou la déclamation, dirige toute une période, ou toute une strophe, y fixe la longueur des valeurs auditives, ainsi que les timbres des mots. Cet accent semblable chez tout le monde, en ce sens que chaque passion, chez tous, produit à peu près le même phénomène, accélération ou ralentissement, semblable au moins en son essence, cet accent est communiqué aux mots, par le sentiment qui agite le causeur ou le poète, uniquement, sans souci d’accent tonique ou de n’importe quelle valeur fixe qu’ils possédaient en eux-mêmes. ”
“ Si l’on maintient la distinction des genres, il faut être logique, reconnaître que le vers est le résultat d’une habitude lentement formée par les siècles, que la métrique numérique repose sur les principes rythmiques les plus compréhensibles à la masse, qu’y vouloir substituer des habitudes nouvelles ou une musique plus savante que populaire, c’est ravir à la poésie ce par quoi elle est le plus universel, la mélodie facile qui fixe l’image, la sensation ou l’idée. ”
“ Après le viie siècle, il y avait dans la bibliothèque de des Essinntes un saut formidable de siècles. Les livres arrivaient directement à la langue du présent âge. Or, ici, son auteur favori, c’est Baudelaire. Il le lit dans des éditions extraordinaires et tirées uniquement pour son usage. Baudelaire lui semble le poète de ses propres états d’âme. De là la raison de son culte. Il l’aime parce que tout en peignant l’aspect extérieur des choses, il est parvenu à exprimer l’inexprimable. ”
“ Il faudrait encore faire grief aux symbolistes de vouloir transformer les violations de la règle en règles nouvelles. Le respect de la forme les gêne. Hypnotisés dans la contemplation des vocables et même des lettres, ils ont perdu le sens de la phrase, de la strophe, et à plus forte raison celui des ensembles. En oubliant ces préceptes élémentaires de tout art durable, ils ont rendu plus profonde la séparation de l’art et de la vie. Or, la littérature de l’avenir ne peut être qu’une traduction de la vie, une forme même de l’action. ”
