“ Sinon vers l’âme qui par les traits se fait jour ? Si l’on aime, Ce que l’on aime, n’est-ce pas l’âme même ? Dans celle que l’on a vue radieuse apparaître, Sous l’apparence n’adore-t-on pas le réel être ? Oui, je vous ai comprise ; Votre personne dans vos yeux se réalise ; Celle que je salue, C’est la toute attendue, L’authentique et l’élue. Car n’est-ce pas que par ce soir de paradis Dans votre âme le regard de mon âme descendit ? L’Amante Oui, que de mon cœur mes paupières soient le seuil, Et que mes pensées s’effeuillent Dans le songe qu’arbore mon front à votre œil ! ”
Édouard Dujardin
Élements biographiques
Édouard Dujardin (1861-1949), romancier, poète et critique français, figure centrale du symbolisme et précurseur du monologue intérieur, marqua la littérature par son œuvre innovante. Auteur de Les Lauriers sont coupés (1888), texte fondateur de la technique du courant de conscience, il explore les ambiguïtés de l’âme et les tensions entre désir et spiritualité.
Ses romans, comme L’Initiation au péché et à l’amour, et ses essais, notamment De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel, révèlent une réflexion approfondie sur l’art, la religion et la condition humaine, tandis que ses pièces, telles qu’Antonia, combinent lyrisme et dramatisme. Son héritage, souvent lié à l’influence sur Joyce, reste un enjeu central en histoire de la littérature.
Citations de Édouard Dujardin
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ Le connaissable est le connaissable ; l’inconnaissable est l’inconnaissable ; les lois scientifiques du monde, physique, physiologie, mécanique, sont les lois scientifiques du monde. Mais, pour voir dans l’au-delà et pour expliquer la loi morale, une hypothèse a été émise : Satan et Dieu, le péché originel et la rédemption, la loi du désir et la loi du sacrifice, la loi d’égoïsme et la loi d’amour... J’hésite, je compare, je médite, je rêve — et tout à coup voici que tout s’illumine ; l’hypothèse éclate vérité, la supposition est une certitude, je crois au mystère : c’est la Grâce ! ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ Il n’y a pas d’idée, là où il n’y a pas de matière. Le réel est la terre grasse où pousse le symbole. Je veux la perfection de la réalité matérielle, le Parthénon, les statues antiques qui sont au Louvre, le vers d’Homère, afin que s’en dégage la pensée grecque. Comprenez-moi : plus l’image sera concrète, réelle, réalisable, mieux l’idée s’en dégagera. Dans mon besoin de symbole, je veux, en vérité, que ce que vous écrivez se réalise en images, comme une statue se réalise en un corps, et qu’on voie, et qu’on touche, et qu’on fasse le tour... et qu’alors le symbole apparaisse. ”
Édouard Dujardin,
Les Lauriers sont coupés
“ Un de la foule illimitée des existences, telle je mène désormais ma course, un définitivement des effacés innumérables ; tels se sont à moi créés l’aujourdhui, l’ici, l’heure, la vie, et qui s’essorent en le désir ; pour connaître comment l’originel en une âme se désagrège, voici qu’une âme vole à des songes d’embrassement ; c’est un féminin, l’aujourdhui ; c’est une chair féminine touchée, mon ici ; mon heure, c’est une femme à qui je m’approche ; c’est l’étranger où pénétrer, ma vie et le désir désespérément épars ; et voici l’à-présent éternel de ce que je rêve, cette fille en ce soir-ci... ”
Édouard Dujardin,
Rencontres avec Houston Stewart Chamberlain…
(1943)
“ Plus j'apprends à connaître d'autres nations, plus j'entre en rapports avec des gens de toutes classes des divers peuples de l'Europe, et plus j'aime l'Allemagne et les Allemands. Ma conviction c'est que l'avenir de l'Europe — autrement dit la civilisation du monde — repose entre les mains de l'Allemagne. L'Allemand est tout différent des autres hommes : il a plus que les autres la conscience de soi et le sens de la dignité. L'Allemand est tout ensemble poète et réalisateur pratique, penseur et homme d'action, par excellence homme de paix en même temps que soldat hors ligne. ”
“ Et, pour exprimer le poème que l’on a entendu chanter au fond de soi, toutes les formes s’offrent à l’envi. Il peut être excellent de coordonner, comme des tranches de son âme, des anecdotes dans un roman ; les courts poèmes expriment des symboles sous le raffinement et l’amusement d’une forme ciselée ; les grands poèmes de prose ou de vers développent les synthèses ébauchées après de longues méditations, et c’est une joie suprême de faire évoluer dans une œuvre dramatique un aspect de cette éternelle évolution que le rêve aura peu à peu et lentement détachée du fond infini des choses. ”
“ Mort à vous deux, la criminelle et le complice, Si celui qui tombe ce n’est pas moi ! Ici, traître, et défends-toi ! Les deux hommes ont tiré un poignard de leur ceinture. L’Amante essaie de se jeter entre eux ; l’Amant la repousse. L’Amant Loin de moi, maudite ! et si je dois mourir, que je meure Loin, loin à jamais, loin de tes yeux trompeurs ! Ils se battent. Tout à coup l’Amant pousse un grand cri et tombe, frappé à la poitrine. Pâris, blême, blessé lui-même, perdant du sang, s’adosse, chancelant, contre un arbre. ”
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ D’un bond il se releva. L’oiseau s’envola : et, s’enfuyant, il continuait à répandre les trilles, les gammes. Marcelin descendit à pas lents le cours du ravin.— Être cela ! être une chose parmi les choses ! être le frère de cet oiseau, l’oiseau de cette oiselle, le papillon de ces papillonnes !Un flux de tristesse le reprenait.— Est-ce après l’amour que j’aspire ? J’ai lu dans mes poètes chéris que l’amour était un désir d’un objet entre tous les objets, que c’était s’absorber dans un autre être, se donner et se recevoir, et s’unir avec une âme image et complément de son âme. ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ Non, messieurs, sous les espèces de la technique, c’est de l’âme qu’il est question ; une poétique qui se cherche, c’est une âme qui veut s’exprimer. Et, avant toute chose, sincérité envers soi-même, — et, du coup, précision, profondeur, concision, — c’est-à-dire le travail. Sincérité envers soi-même, d’abord, et, ensuite, réalisation des images, restriction de la métaphore et de la période, vers libre, verset, alinéa, tout cela n’a qu’un but, le réalisme : et ce réalisme n’a qu’un but, le symbolisme. ”
Édouard Dujardin,
Mari magno : poèmes 1917-1920
(1922)
“ Et il tend ses doigts qui tremblottent vers la treille de la concorde. Il tient sa cour parmi les plus ignares, les plus bavards, les plus flambards, Et il lui faut le conseil et l'action. Le dégénéré n'a pas besoin des étoiles; il goguenarde aux idéaux de l'art; il grince aux idéaux des religions, Et voici qu'il dit à l'Esprit : Souffle pour moi ! Le dégénéré a des ressauts dans la dispute et à la guerre; il n'est lâche que face à la vérité; quand la Divine passe, il verrouille la porte et ferme les volets, Et il rêvasse du butin des braves. ”
Édouard Dujardin,
Les Lauriers sont coupés
“ Léa, devant l’armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de son corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou ; contre le mur je suis debout, contre le rideau fermé de la fenêtre ; dans la glace je vois sa mignonne figure et ses mines jolies, ce corps manifesté et dissimulé successivement par les habillements ; c’est la mode admirable de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour les formes féminines ; en des mouvements d’un charme très félin, tandis que tressautent sur son front mat ses cheveux, elle s’approche à moi ; y pensé-je ? voudrait-elle ce soir ? se va-t-elle laisser ? ”
“ Dans l’abîme des brumes où ton désir se perd, Où descend ton regret le plus cher, Où ton idée aux heures sublimes s’exaspère, Parmi l’ombre où ton âme se cèle, Je viens, ô femme, vers toi qui m’appelles. La Courtisane Il me semble que je te connais ; Tes traits Dans mes yeux jadis ne se gravèrent-ils Pour y laisser une empreinte si subtile, Aux temps de nos rencontres juvéniles ? Mais ta voix n’est point dure ; Ton visage ne montre point le ressentiment des injures ; Ta démarche est bénigne ; Ton front n’a point d’apparence maligne. Ô chevalier du rêve d’autrefois ”
“ Contempler le tombeau de Ceux qui ne furent point ; Sans cesse et du plus loin, Des mains inconnues Ont gravé leur hommage sur le sépulcre où ingénue Flotte la vision du couple surhumain, Et plus d’un A prié, près de ce marbre, vers ces ombres inadvenues. Ainsi, ciel vide, ciel désolé, ciel morne, où sûrement Nul dieu n’habite, nul père et nul espoir ! ô firmament Désert, divinement ainsi tu brilles, Et, bien que tel l’esprit te sache vide, désert et désolé, Tu demeures, ainsi que ce tombeau du jeune amant et de la jeune fille, Notre foyer, notre amour, notre clarté. ”
Édouard Dujardin,
Mari magno : poèmes 1917-1920
(1922)
“ Les loups, hélas, seront toujours les loups; Hélas, les poings des mauvais bergers sont armés; Le sacrifice, hélas, comme l'amour, est un dieu qui va les yeux bandés; Hélas, le ventre, en tout temps, en tout lieu, commande fort; Et la horde des obscènes chiens ne cesse pas de hurler à la curée. J'ai gémi avec vous, ô mes amis, sur cette guerre, Et j'ai pleuré avec vous sur cette paix Mais davantage j'ai gémi dans mon cœur Et davantage dans mon cœur je pleure A cause de l'hypocrisie et du mensonge et de la calomnie et de la bassesse et de la bêtise (ô bêtise de la bête!) ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ Phèdre nous expose, en somme, la conception qu’elle se fait de sa passion, le point de vue sous lequel elle l’envisage. Ce n’est pas sa passion, ce n’est pas son âme qui se révèle à nous par un cri direct, par une prise de conscience immédiate. Certes, comme Racine est un grand poète, cet exposé discursif ne nous arrive pas tout sèchement. Il est en quelque sorte mouillé de sensibilité, oint d’harmonie. Mais entre ce qu’éprouve Phèdre et ce qu’elle énonce, il y a la différence qui sépare le réel d’une interprétation abstraite du réel. ”
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ L’amour, les joies, les folies, les baisers, les vins qui saoulent, les fleurs, les fruits, les fêtes, les fandangos, les vertiges, les nuits blanches, les nuits rouges, les nuits pâles, les festins de champagne et de gorges moites, toutes les jouissances de vivre et de vivre encore et de vivre davantage et toujours, c’est pareillement, encore et toujours, le triomphe de la vie ; et c’est la vie, aussi, que l’orgie et que la nuit la plus nuptiale, que le dur travail et que l’or ruisselant, et toutes poussées de l’instinct, de la chair et de l’esprit ”
Édouard Dujardin,
Les Lauriers sont coupés
“ « Il y a si peu de femmes qu’un homme puisse aimer ! une femme à qui plusieurs hommes disent qu’ils l’aiment, n’est aimée par aucun. » C’est mal ce que dit Léa ; que lui répondrai-je qui ne la froisse point ? pourquoi ne sont-elles pas aimées, toutes et toutes les femmes, si non qu’elles ne veulent être aimées. — « Si une femme » dis-je « n’est aimée, c’est, souvent, qu’elle ne le veut. » Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice au non-amour de qui l’a vue. Léa sourit, un peu moqueuse ; elle considère le feu qui s’éteint ; telle à peu près qu’en sa photographie. ”
“ Pendant le bref instant de la halte dans l’errance. Et moi, ta conscience, Moi, ta pensée, Moi, ton passé, Je le dis, ô femme, tu n’es plus Celle que tu fus ; Celle des jours anciens n’existe plus ; De celle-là tu n’es que le fantôme. Et moi, je suis aussi fantôme. Le jour revient, la vie revient ; Adieu ! le cours des choses indissolublement te tient. Le passé est détruit, ton âme D’autrefois est morte, tu es une autre femme ; L’amante avec l’amant a connu le trépas. ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ Les mots, disions-nous tout à l’heure, sont les outils de l’écrivain, comme les couleurs sont les outils du peintre, comme les notes sont les outils du musicien ; les mots sont des forces et c’est par le moyen de ces forces que l’écrivain exprime sa pensée ; les mots ont une valeur et c’est cette valeur qui donne à la pensée la puissance de s’exprimer. Employer les mots selon leur signification, c’est les employer selon leur valeur, c’est les employer selon leur puissance. ”
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ Marcelin avait sa chambre au-dessus du parc. Il dormit profondément, sans rêves. Le lendemain, il s’éveilla de bonne heure ; il ouvrit la fenêtre ; une pleine clarté de soleil et de rosée éclata ; la lumière entrait de toutes parts, du ciel bleuté, des gazons verts, des arbres ; un murmure bruissait. Dans son cœur un épanouissement se fit. Avec une joie intime et paisible, il allait et venait dans sa chambre, organisant lentement sa toilette, se retournait vers la fenêtre ouverte. Aussitôt habillé, un brusque désir le prit d’aller dehors ; il descendit, sortit et s’évada dans les verdures. ”
Édouard Dujardin,
Les Lauriers sont coupés
“ Songer l’amour qu’on aurait saint, l’aimée qu’on aurait inviolée, dans un soir chaste ; ce serait bon, rêver dans le confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et noire ; la nuit plus fraîche, plus noire ; derrière, la chambre plus chaude, plus moite, avec les bougies limpides ; le dehors est frais ; l’intérieur est plus tiède, plus doux ; le dehors est frais, presque froid ; ces noirs à la fin sont tristes ; est une angoisse à fouiller tant d’immobilités ; ce ciel blafard, ces masses d’arbres, ces lueurs sont glaciales ”
“ L’Amant Vous rêviez de voir advenir À l’horizon la voile de quelque navire. L’Amante Et vous, triste ami, vous cherchiez Une terre où reposer vos pieds, Et puis vous répandiez Parmi les êtres vos pitiés. Maintenant voyez quel soir doux Est descendu sur nous, Et s’il ne semble pas que le destin veuille surseoir Aux erreurs et aux mauvais vouloirs. L’Amant Le destin ! il a fait que vous fussiez là À l’heure où je passai devant la ville que voilà ; Et puis il a fait que mes yeux languides Devinssent, en ce merveilleux instant, lucides. ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ La fonction essentielle de l’art semble être bien plutôt, d’abord, de libérer les hommes du servage des intérêts égoïstes ; ensuite, de les élever à une conception sociale, c’est-à-dire à une conception supérieure du monde. Si jamais, en tous cas, quelque chose peut dans ce monde de bassesse et de tristesse purifier les intelligences, ennoblir les cœurs, élever les âmes, c’est l’art, tel que nous le comprenons ici, tel que, chacun selon nos humbles forces, nous essayons de le réaliser, tel que nous l’a enseigné le grand homme dont je voudrais vous parler tout d’abord, Stéphane Mallarmé. ”
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ Marcelin errait silencieusement.— Voici le grand salon ; voici la chambre où mourut l’aïeul ; voici la salle où l’on rangeait les armes ; voici la chambre de ta mère...Grave, son père parlait :— Marcelin, voici le portrait de ta mère.A la lueur du soir tombant, dans une pièce grise et pâle, aux murs pâles, aux rideaux gris, il vit, au-dessus d’une ancienne table couverte de marbre, un pastel, une jeune femme, plutôt une jeune fille... Non loin, un lit, à jamais fermé, reposait... Le pastel, très doux, décoloré sans doute par le temps, regardait dans le vague. ”
“ Tu crois avoir mon cœur ; J’ai peur. Oh ! si nous partions ! Si nous nous quittions ! Si tu me laissais ! Si tu t’en allais ! Si tu oubliais ! Si tu te sauvais ! Après un long silence, tous deux, chacun à une extrémité de la scène, ils dialoguent, les yeux égarés, à mi-voix. L’Amant O fatalité ! O nécessité Des calamités ! L’Amante Nuits sans sommeils ! Matins sans soleils ! L’Amant O tourment ! Immense accablement ! L’Amante Midis sans azur ! Soirs impurs ! Orients dévastés, occidents jamais mûrs ! L’Amant L’ombre Sombre En un abîme de décombres. ”
Édouard Dujardin,
Les Lauriers sont coupés
“ Léa, de nouveau, en face regarde, muette ; elle ne rêve pas, elle ne songe pas, l’ignorante du désir, l’enfant là immobile ; à quoi rêvez-vous ? à rien ; à quoi rêvez-vous ? je ne sais ; à quoi rêvez-vous ? je ne puis ; à quoi et à quoi rêvez-vous ? à rien, je ne puis, je ne sais, je ne rêve et je ne pense, hélas, hélas ; je ne te donnerai pas le rêve, et éternellement seras-tu l’immobile et sans amour ? vaguement devant soi elle regarde ; le ciel clair, moins clair déjà, encore brille ; entre les masses des arbres vogue la voiture ”
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ Bientôt le château apparut, grisâtre, aux lignes uniformes, aux hautes fenêtres, sévère, presque sombre, sous le soir montant. Et, après le dîner, Marcelin rêvassait à la fenêtre, en regardant le disque blême de la lune.Le lendemain, dès l’aurore, il repartait à travers bois et champs. Et parmi la même vague émotion de jouir de la nature, grandissait l’inquiétude de se trouver seul.Oh ! quelqu’un à qui communiquer son cœur ! quelqu’un près de qui voir et sentir ! quelqu’un avec qui partager cette âme qui s’éveillait. ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ La préoccupation du style a été celle de tous les artistes dignes de ce nom. Le problème de l‘« écrivain » se pose à toutes les époques : à toutes les époques il convient de le reprendre : il suffit qu’il soit un instant oublié, pour qu’une génération de mauvais écrivains surgisse, pour qu’il n’y ait plus d’art. Je disais plus haut que la sincérité, en art, consiste à se dire la vérité à soi-même. Ce mot de « vérité » signifie à la fois trop et trop peu de chose. C’est du « réel » qu’il s’agit. La véritable sincérité, pour un écrivain, est l’assentiment au réel. ”
“ Et sur ma détresse Des mains, des visages inconnus s’abaissent ; J’entends des voix, Des cris étouffés autour de moi ; Et des prières vers le Seigneur... Paix, paix, paix, paix au pécheur ! Pitié au misérable ! Miséricorde au pauvre que la vie accable ! Oh ! je souffre ; Cette plaie, c’est du soufre : Mes yeux, c’est un gouffre ; Cela me déchire ; J’expire. Homme, qui te tiens là caché, Berger des sourires d’adversité, Blême advenant de la fatalité, Est-ce toi, spectre au poignard affilé, N’est-ce pas toi qui m’as frappé ? ”
Édouard Dujardin,
Les Lauriers sont coupés
“ La nuit est calme ; encore un instant ici ; on serait si bien à demeurer ; si belle à voir, la nuit ; si douce à contempler, l’ombre ; si caressante à caresser, de ses regards, l’ombre des formes d’arbres et des jardins en la nuit ; ce serait si bon, rêver dans le farniente d’un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, et considérer un très calme de soir, rêver. ”
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ Henri resta quelques minutes silencieux, puis il dit :— En un terrain très préparé, en une âme prête à l’exaltation, nourrie de doctrine, surexcitée par le rêve, — en un cœur brûlant de flamme, — que tout à coup surgisse l’idée d’un sacrifice, d’une immolation, d’un renoncement, — ainsi qu’après la chute il y a la rédemption, ainsi qu’après le péché originel il y a l’incarnation et l’holocauste, — que le renoncement, que l’immolation, que le sacrifice surgisse aux yeux de l’âme, — ce mouvement, ami, voilà la Grâce. ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ Le vers libre, enfin, me semble être l’instrument nécessaire de la poésie telle que je la comprends. Le vers libre, par définition, est un jaillissement, et c’est ce qui le distingue essentiellement du vers classique, romantique ou parnassien. Le vers ancien, certes, est quelquefois un jaillissement ; ce n’est évidemment pas parce qu’il compte douze syllabes qu’il ne peut jaillir du réel et de l’âme... Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur. ”
Édouard Dujardin,
Les Lauriers sont coupés
“ Léa, ma tendre chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que bien les deux nous allons être, et que bien nous nous reverrons ! les nocturnités ténébreuses indistinctent toutes les choses ; oh mon amie au sourire et au rire léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, petite rieuse bouche, oui sourieuses lèvres ; dans l’ombre gisent les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tête blonde est d’elle, moqueuse, et petitement juvénile, fin nez, mignonne face, fins blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me moque et nous nous chérissons ”
“ Ô montagne, ô nuit, malgré moi s’envole, Et dans mon sang Je sens Je ne sais quels frissonnements, Comme si, comme si Le rêve même, le rêve m’était interdit. Non, je ne veux pas, Je ne me souviens pas, Je ne sais pas, Cela n’est pas. Le monde ne m’est plus, Le désir ne m’est plus, L’humanité ne m’est plus ; J’ai délaissé la terre, Je suis la solitaire, Je suis la renonciatrice ”
Édouard Dujardin,
De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel
“ Mais ce n’est pas avec ces préoccupations qu’il faut lire la Bible ; pour le poète comme pour l’historien, la Bible n’est ni morale, ni immorale ; la Bible est « amorale » ; la Bible est une littérature ; la Bible est l’âme de ceux qui l’ont écrite. Pire que les dieux d’Homère et des tragiques grecs, Iahveh dieu d’Israël y est la plus terrible et la plus magnifique expression de ce tréfonds humain, de cet inconscient humain où fument toutes les passions. ”
Édouard Dujardin,
L'initiation au péché et à l'amour
(1925)
“ Adorable mystère ! merveilleuse explication ! délicieuse hypothèse, par qui tout devient lumière ! Le monde est expliqué, tout est manifeste, tout rayonne ! Homme, tu es né sous la nécessité de la lutte pour la vie ; mais voici que le Divin s’incarne dans le renoncement et l’holocauste, et les portes du mieux sont ouvertes ; et toi, si misérable de par ton origine, tu deviens, de par le Sacrifice et la Rédemption, le plus noble et le plus pur. Si Satan est la loi terrestre, le Dieu en qui je crois est l’Idéal. ”
“ Sous vos yeux d’irrésolus Deux amants vont paraître et s’acheminer vers l’absolu. L’homme du destin Vers vous s’en vient ; Et puis ce sera elle, Celle En qui le désir étincelle. Tous deux Joindront leurs pas hasardeux Tous deux à l’expérience Apportent leur inconscience. Ce sont des cœurs, ce sont des âmes ; Une nécessité lointaine les réclame ; Il est né afin de s’unir à elle, Il l’appelle, Il n’attend que ses bras d’immortelle ; Elle, elle est née pour lui, Elle est le miroir où son image luit, Elle est l’astre de sa course dans la nuit. ”
