“ C’est le temps où nos fautes consolident la monarchie prussienne, détruisent notre marine et livrent aux Anglais avec nos colonies l’empire incontesté de la mer. La longue décadence du règne de Louis XV prépare et rend inévitable la révolution qui va éclater sous son successeur. Tous les esprits sagaces en ont le pressentiment ; le père et l’oncle de Mirabeau l’annoncent à plusieurs reprises, sans croire peut-être qu’elle soit aussi prochaine, sans soupçonner surtout qu’un héritier de leur nom en deviendra bientôt la plus éloquente, la plus puissante personnification. ”
A. Mézières
Résumé
“Les Mirabeau”, est une œuvre de A. Mézières. Des thèmes tels que Mirabeau, le marquis ou Mme de Pailly y sont abordés.
Citations de Les Mirabeau (A. Mézières)
“ Mme de Pailly, née en Suisse, d’une famille protestante d’origine française, femme d’un officier suisse au service de la France, possédait des qualités qui formaient le contraste le plus complet avec les défauts de Mlle de Vassan. Sans apporter dans le monde une intention marquée de coquetterie, elle plaisait généralement et s’insinuait peu à peu dans les bonnes grâces de chacun. Dès que le marquis la connut, le charme opéra sur lui et lui rendit la présence de Mme de Pailly aussi douce que celle de sa femme lui était pénible. ”
“ C’est ce que le marquis appelle « le fumier qu’un honnête homme ne peut couvrir de son manteau. » À partir de ce moment, la séparation était inévitable ; elle aboutit bientôt entre les deux époux à une lutte acharnée où le mari se défend avec des lettres de cachet, où la femme essaie de ruiner le mari à force de procès. Leurs enfans grandissent au milieu de ces fureurs, détestés par leur mère quand ils se rapprochent de leur père, et par celui-ci quand ils se rapprochent de leur mère. Voilà l’école de violence et de cynisme à laquelle fut élevé Mirabeau. ”
“ Le malheureux vieillard s’arrête pour ne pas sonder l’abîme dans lequel s’engloutissent l’honneur et la fortune de sa maison. Ce qui défend d’ailleurs mieux que tout le reste, contre un jugement trop sévère la mémoire du marquis de Mirabeau, c’est l’inspiration élevée qui, à travers tant de soucis et de combats, entraîne sa pensée vers les plus nobles objets. Son esprit se tourne naturellement vers le grand ; quoiqu’il ait le sentiment très vif de ce qui lui est personnel, il ne se confine guère dans les limites étroites de ses intérêts ou de ses droits ”
“ L’insolence et la cruauté des blancs à l’égard des nègres révoltent tous ses instincts généreux. Le préjugé de la couleur, si puissant alors aux colonies et qui a duré si longtemps chez les Anglo-Saxons, n’existe pas pour lui. A ses yeux, un nègre est un homme aussi digne, de vivre et d’obtenir justice qu’un blanc. Pour comprendre ce qu’il y a de nouveau et de courageux dans une opinion de ce genre publiquement exprimée, confirmée d’ailleurs par des actes, il faut se rappeler qu’avant l’arrivée du bailli de Mirabeau à la Guadeloupe, il était d’usage de ne jamais punir le meurtre d’un nègre. ”
“ Le marquis de Mirabeau, comme s’il devinait, dès le milieu du xviiie siècle, l’avènement inévitable de la démocratie, voulait qu’on honorât et qu’on élevât ces classes populaires, dans lesquelles réside la force de la nation. Il prononce déjà de ces mots qui exaltent les foules et font trembler les sociétés vieillies, lorsqu’après avoir adjuré ceux qui gouvernent d’honorer les petits, il ajoute presque aussitôt sous forme de menace : « Ceux qui ne voient pas le danger sont bien aveugles, car nous y touchons. » ”
“ Après la bataille de Minden, le marquis exprime son indignation dans une lettre inédite qui vaut la peine d’être citée : « Jamais telle boucherie de notables et le tout pour être conduits par un aveugle. Nous jouons le jeu de nous faire détruire à la fin ; nous parions, avec tous les outils de l’anarchie, contre la puissance la plus économe et la plus ordonnée. » La nation elle-même, lasse d’être si mal gouvernée, lui paraît prise de vertige et entraînée sans le savoir vers les catastrophes. ”
“ Le sens profond de l’humanité qui éclate dans les discours du grand orateur, la chaleur de cœur avec laquelle il s’intéresse aux misères humaines, lui viennent de sa famille, au même titre que l’héritage des passions violentes et déréglées. Les lettres que le gouverneur de la Guadeloupe écrit au marquis de Mirabeau semblent inspirées, à certains momens, par l’esprit même de la révolution. ”
“ Quoique le marquis parût d’abord supporter les défauts de sa femme avec plus de patience qu’on n’aurait pu l’attendre d’un caractère tel que le sien, quoique tout semblât se tourner entre eux en conjugalité, il jugeait sans illusion la mère de ses onze enfans, comme le prouve le portrait qu’il trace d’elle pour une de ses filles, Mme du Saillant. Il ne semble même pas tenir compte, tant il est emporté par le ressentiment, de l’inconvenance qu’il commet en étalant sous les yeux d’une fille les défauts de sa mère. ”
“ « Son moindre vice est d’être une prostituée, » reçut à son tour une lettre de cachet qui la confinait dans un couvent de Lyon. C’était l’adversaire que le marquis redoutait le plus et qui lui avait fait le plus de mal. Cette fille dénaturée, quoique longtemps préférée et gâtée par son père, dans un accès de jalousie contre sa sœur, Mme du Saillant, avait oublié tous les bienfaits qu’elle avait reçus du marquis, avancé à sa mère pour les frais du procès l’argent qu’elle tenait de lui, servi d’intermédiaire entre sa mère et son frère et aidé celui-ci à enlever Mme de Monnier. ”
“ Il ne lui fallut pas longtemps pour s’édifier sur le compte de ses beaux-parens et particulièrement de sa belle-mère, « bonne femme au fond, mais la plus tracassière, tracassée et tracassante femme de l’univers ; elle a le malheur d’avoir l’esprit si gauche que rien n’y entre comme dans un autre. » La seule qualité de fille unique et de future héritière que possédait Mlle de Vassan décida de ce mariage. Une des idées fixes du marquis, idée qu’il tenait des premiers Riqueti ou Riquet, reconnus gentilshommes, était de laisser à ses descendans une grande situation sociale. ”
“ Il y a assurément beaucoup de fatras dans ces improvisations ; mais aussi que d’ouvertures sur ce qu’il y a de plus digne d’intéresser les hommes, que de vues fortes et neuves, quelquefois en opposition, le plus souvent d’accord avec le grand courant d’idées qui entraînait les esprits au xviiie siècle ! Comme l’a dit finement et justement Tocqueville, le marquis de Mirabeau représente « l’invasion des idées démocratiques dans un esprit féodal. » ”
“ À partir de 1685, les Riqueti de Florence ou les Riquet de Marseille font place aux marquis, aux comtes, aux chevaliers de Mirabeau. « Ciel brûlant, climat excessif, promenoirs arides, rochers, oiseaux de proie, rivières dévorantes, torrens, ou nuls ou débordés, » dit le marquis de Mirabeau en décrivant le pays où vécurent ses ancêtres. « Des hommes faits, forts, durs, francs et inquiets, » ajoute-t-il en peignant ses ancêtres eux-mêmes. ”
“ Les hommes, même les plus forts, sont rarement tout d’une pièce ; on ne les juge bien qu’en tenant compte des nuances. La fougue du tempérament, l’énergie apparente ne doivent point nous cacher ce qu’il y avait de bon et même de tendre dans l’âme du marquis. ”
“ Il y aura des montons dans sa vie où tous les principes de sagesse et d’honnêteté dont il s’est muni seront emportés par la fougue des passions ou par le désir d’écraser ses adversaires. Il est temps d’étudier cet étrange personnage, ce composé de vertus et d’imperfections, de raison et d’utopie, qui fut le père, le tyran et la victime de Mirabeau. ”
“ Au fond, il est injuste que quelqu’un qui a voué son être tout entier, son savoir-faire unique, son temps et sa vie au maintien continuel et journalier d’une famille n’en reçoive que haine, prévention et suspicion. « Il compare même, avec une amertume bien justifiée, la conduite de ses enfans à celle de Mme de Pailly. « Tandis que mes enfans me dévoraient, il me fallait d’autres secours que des conseils ; je les ai toujours trouvés là. » Malheureusement pour la mémoire du marquis, les côtés aimables de son caractère sont restés dans l’ombre. ”
“ L’impuissance absolue de se contenir et de se dominer semble avoir été le trait principal de son caractère. Son fils, qui tenait d’elle, écrivait à Mme de Monnier : « Elle sera toujours la dupe de sa violence. » Pendant dix ans néanmoins la vie commune parut supportable. Le marquis se plaint quelque part « de la sorte d’attachement turbulent dont sa femme le fait enrager ; » mais, tout en s’en plaignant, il s’y résigne. ”
“ On ne nommait pas encore Mme de Pailly ; mais on pouvait un jour prononcer son nom, et en attendant on la menaçait à mots couverts. Mirabeau, le plus véhément des adversaires du marquis, la désignait effrontément au mépris public en écrivant que la place de sa mère était déjà remplie « par une de ces femmes intrigantes, séductrices dangereuses, qui, n’ayant point assez de vertus pour être mères de famille, ont assez d’adresse et d’impudence pour en usurper les droits. » ”
“ On comprendrait moins bien le génie et les vices du grand orateur, si on ne connaissait les passions violentes de ses ancêtres, les démêlés de ses parens et les scènes de famille au milieu desquelles il a grandi. « Cette race tempestive, » comme l’appelle le marquis de Mirabeau, revit tout entière dans les deux volumes qui ont été le testament littéraire de M. de Loménie. ”
“ Il ne mêle pas le roman à l’histoire, il n’a souci que d’être exact, il n’affirme rien qu’il ne prouve, et si par hasard il ignore, s’il hésite ou s’il doute, il a la bonne foi de nous en avertir. Il ne tombe pas non plus dans le travers des possesseurs de documens qui se croient quittes envers le public lorsqu’ils éditent des textes sans choix, sans discernement, en nous laissant le soin de distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas, en s’épargnant la peine de pénétrer jusqu’à la moelle des choses. ”
“ Si c’est pour moi que tu te donnes le souci d’aller à Versailles, n’y va pas ; tu auras beau faire et beau dire, je ne ferai pas fortune, c’est moi qui te l’assure, quoique je te promette de me conduire très sagement ; mais je te demande ton avis net, quoique mon parti soit pris sans lui. Veux-tu que je sois honnête homme et me casser le col, ou bien veux-tu que je fasse une fortune dont je rougisse pendant la vie et frémisse à l’article de la mort ? ”
“ Admirable de dévoûment pour sa mère et pour son frère, mieux disposé pour ses enfans qu’aucun de ceux-ci ne l’était pour lui, il a été le plus fidèle et le plus sûr des amis. L’ouvrage si intéressant que M. de Loménie a consacré à Mme de Rochefort en fournit des preuves nombreuses ; l’histoire de sa liaison avec Mme de Pailly les complète par de nouveaux traits. Il y a là un de ces liens illégitimes que la société indulgente du xviiie siècle couvrait de sa tolérance, qui avait cependant besoin, pour être tout à fait accepté, de l’épreuve du temps et de la constance. ”
“ Comme les puissans nageurs, il ne s’arrête pas aux bas-fonds où chacun peut prendre pied ; il aime les vagues orageuses et les lointaines perspectives de la haute mer. Cette activité d’esprit s’exerce dans tous les sens. La fécondité du marquis paraît inépuisable ”
“ L’on ne peut se cacher, écrit-il à son frère, qu’un nègre est un homme, et un philosophe qui considérerait l’humanité de sang-froid dans ce pays-ci donnerait peut-être la préférence aux nègres. Je sais les divers reproches que l’on fait, aux gens de cette couleur ; mais, en approfondissant, je ne vois, moi, confesseur de tout le monde, que le crime des blancs. Qu’un homme fasse travailler un autre homme autant que ses forces le lui permettent, et refuse de lui donner la nourriture la plus vile, si celui qui est si cruellement traité commet quelque crime, qui a tort ? ”
“ Elle a certainement une grande part de responsabilité dans l’indigne conduite que Mirabeau tint en Hollande à l’égard de son père. Elle le sait fort gêné et elle lui laisse entrevoir que, si elle gagne son procès, il en profitera plus que personne. Lui-même d’ailleurs n’a pas besoin d’être excité ; son intérêt et sa passion l’animent contre le marquis. ”
“ Cette vie commencée avec tant de courage et de si belles espérances, entourée un moment de tant d’éclat, puis terminée si misérablement au milieu de combats humilians et douloureux, mérite d’être jugée avec plus de compassion encore que de sévérité. ”
“ Ce qui rend tout à fait vraisemblable l’assertion de leur descendant, c’est ce que nous savons de son propre caractère et de celui de son fils. Tels enfans, tels pères. Les traits dominans de la race paraissent bien avoir été la force, la dureté, l’inquiétude. Joignons-y ce que le marquis appelle dans son langage original « un air de singularité tranchante » aussi marqué chez les Mirabeau que pouvait l’être l’esprit chez les Mortemart ou le don de la plaisanterie chez le duc de Roquelaure. ”
“ Mais, au lieu d’habiter un donjon et de régner sur des vassaux, il vivait sous les regards implacables d’une société frondeuse, déjà pénétrée de l’esprit de la révolution et qu’il savait disposée à prendre parti pour le plus fort contre le faible. ”
“ Dans une autre lettre également inédite, parlant d’un acte de trahison reproché à un officier général par l’héroïque Chevert, il laisse échapper le cri d’un honnête homme épouvanté du trouble des esprits : « Si ces faits, que celui qui me l’a dit tient de Chevert lui-même, sont vrais, il faut avouer qu’un siècle corrompu influe terriblement sur les êtres qui le composent, car assurément celui-là n’était point né pour de telles manœuvres ! Mais on devient méchant par théorie en vivant. » ”
“ Quoique l’Ami des hommes lui reproche d’avoir trop donné dans « la gloire » et d’avoir introduit le premier à Marseille des domestiques à livrée rouge que le peuple appelait les suisses de monsieur de Mirabeau, il recueille avec une complaisance manifeste les bénéfices d’une situation agrandie par l’ambition de son bisaïeul. Ce fut, en effet, Thomas de Riqueti qui, ayant reçu dans sa maison, la plus belle de Marseille, le jeune roi Louis XIV, obtint l’érection en marquisat de la terre de Mirabeau. ”
“ Il eut sur eux l’avantage d’être jeté tout jeune au plus fort de l’action, trempé par la rude discipline de la mer, condamné à des travaux, exposé à des périls où se dépensa sans s’user la fougue de sa jeunesse. ”
“ Qu’on se représente cet administrateur chimérique, qui a englouti beaucoup d’argent dans des entreprises malheureuses, qui a consenti aux plus grands sacrifices pour l’établissement de ses enfans, qui ne parvient à équilibrer son budget qu’à force d’industrie, apprenant tout à coup que son fils aîné, déjà marié, vient de contracter en quinze mois près de 200,000 francs de dettes, et que sa femme, liguée avec sa troisième fille, lui intente un procès qui le ruinera si elle le gagne. ”
“ Dès qu’une action d’éclat s’accomplit sur la côte, il la raconte à son frère avec orgueil ; les malheurs de la patrie lui paraissent moins cruels lorsqu’il voit se continuer parmi les jeunes marins les vieilles traditions de la valeur française. ”
“ Elle n’y trouve que des gens de service auxquels elle donne le spectacle de ses violences. Un soir entre autres elle fit scandale. Le suisse de l’hôtel Mirabeau, qui avait reçu du marquis des instructions formelles, refusant de laisser entrer l’avocat de la marquise, celle-ci se jeta à bas de son lit, prit à peine le temps de passer un jupon, se précipita dans l’escalier, traversa la cour, jambes nues, à six heures du soir, et voulut empêcher le suisse de fermer la porte. ”
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