“ Au phare de Bréhat, une bernache, après avoir traversé la vitre, creva encore deux cours de miroir et s’abattit sur la lampe ; à Planier, un vol de flamans, de ses becs aigus, fit une crémaillère d’un des secteurs. L’administration, presque partout, a dû poser des grillages autour des foyers : les oiseaux s’y prennent comme aux mailles d’un filet. Le gardien les recueille au matin et, si le casuel gastronomique des braves gens s’accommode de ces hécatombes, leur moral ne s’en arrange pas moins. Toute occupation est bonne qui rompt la déprimante monotonie des factions solitaires. ”
Résumé
“Les Phares”, est une œuvre de Charles Le Goffic. Des thèmes tels que le phare, gardiens ou Planier y sont abordés.
Citations de Les Phares (Charles Le Goffic)
“ Deux obstacles : le vent de nord, la houle de fond. Tous deux sont traîtres. Des calmes trompeurs précèdent leurs pires attaques : qu’une fenêtre bâille dans un de ces répits, c’est toute la mer par l’un, tout le poumon de la tempête par l’autre, qui s’engouffrent dans le phare. Il faut, en plein midi, fermer les volets, barricader les portes, allumer les lampes, vivre comme dans la nuit, avec, autour de soi, le formidable ronflement d’orgue, le Dies iræ perpétuel de la rafale d’en haut contre les vitres. ”
“ Le cercle d’horizon qu’on embrasse de ce tertre n’est pas seulement un des plus vastes qui soient, c’en est aussi un des plus mouvementés. Même par temps calme, aux traînées de bile qui strient la mer, aux remous qui tremblent sur les hauts-fonds, à la rapidité des courans, et plus encore à ces déchirures violentes du littoral, à ces longues chaînes d’écueils qui crèvent de tous côtés la nappe marine et qui sont comme les défenses avancées de la terre vers le large, on sent une hostilité latente, l’antagonisme mystérieux de deux élémens. ”
“ C’est peu que l’effort humain ait planté sur l’abîme ces robustes chandeliers de granit ou de tôle : l’abîme a des retours imprévus, de soudaines et inquiétantes révoltes. Sur la flamme près de s’éteindre un esprit veille : plus qu’un esprit, une conscience. Conscience toujours présente, encore que voilée à tous les yeux, et de qui le phare, seul visible sur l’horizon, a fini par emprunter dans l’imagination populaire une sorte de vie supérieure et, comme dit Esquiros, un caractère presque sacré. ”
“ Le tragique est ainsi mêlé en tout temps à la vie de ces hommes ; mais il fait tellement corps avec elle, qu’ils l’acceptent comme une condition de leur destinée. Dans les nuits de tempête, par grand vent ou par brume surtout, alors que la flamme du phare rôde comme un oiseau affolé dans la cloche de vapeur qui la tient prisonnière, à quels drames n’ont-ils point assisté ? Si puissans, en effet, que soient les derniers appareils d’éclairage, ils n’arrivent point à percer les opaques ténèbres de certains brouillards. ”
“ C’est à des dangers d’une autre sorte qu’ont affaire les hommes des bateaux-feux et, à vrai dire, si leur rôle est le même que celui des gardiens d’Isolés, leur genre de vie est bien différent. Ils ont bien comme eux leur famille à terre. Mais leur réclusion n’est ni si pénible ni si longue. Le branle de la mer leur donne l’illusion du mouvement ; quoique ancré à un corps-mort, le navire « file de la chaîne, » se déplace ; ce n’est plus l’immobilité absolue du phare. Le personnel des bateaux-feux comprend plusieurs hommes : deux officiers généralement et neuf matelots. ”
“ C’est dans un phare du Finistère, je crois, qu’un des gardiens fut brusquement frappé d’aliénation. Il faisait nuit ; son compagnon tenait le quart dans la lanterne. Il empoigna la rampe de l’escalier, fonça sur la lampe, voulut l’éteindre. L’autre dut engager une lutte terrible contre lui, le ligoter ; il hissa le pavillon noir de détresse ; on l’aperçut heureusement de terre au matin. La mer facilitait l’accostage. On put s’emparer du fou, le remplacer par un autre gardien. Parfois, l’impression première est si forte qu’elle désorganise tout de suite le nouveau venu. ”
“ Et cependant les gardiens de Planier sont des privilégiés. Nulle part ailleurs, sur les écueils que la vieille langue marine appelle des Isolés, les gardiens n’ont leur famille avec eux. C’est la mer toute nue qui s’étend autour du phare ; les navires passent au large, silhouettes vagues, points troubles sur la grise immensité. Un cercle d’argent pâle ferme l’horizon, et cette mince charnière lumineuse finit elle-même par s’effacer ; vienne le crépuscule ou la brume, le ciel et la mer soudent leurs deux hémisphères ”
“ Quelques mois auparavant, dans ce même phare, la lanterne avait été crevée par un coup de mer si violent que les éclats de verre tailladèrent les armatures de cuivre de l’appareil : sous les masses d’eau qui les recouvraient, dans l’effort du vent, au péril de leur vie, les gardiens travaillèrent six heures à remonter le vitrage. Au phare de la Vieille, dans la tempête de décembre 1896, une lame défonça deux panneaux de la lanterne, pénétra dans la tour, inonda l’escalier, les chambres, la soute aux vivres, jeta à l’intérieur 17 mètres cubes d’eau. ”
“ Pour lui donner satisfaction, il n’y a pas d’autre moyen que l’ascension et la descente, la descente et l’ascension dans l’escalier qui grimpe à la lanterne : les chambres, en effet, sont trop étroites ; on n’y peut faire plus de trois pas en longueur. Cette façon de régime cellulaire finit par retentir sur le moral des gardiens. Un fil invisible, à bord du navire qui passe, rattache le marin à la terre, au monde habité. Le navire marche ; il vient de quelque part et il va quelque part. Aller, venir, c’est de la vie encore. ”
“ Ces trois bandits de la mer, à la pointe avancée du vieux continent, s’entendaient, dans une association ténébreuse, pour les plus sombres assassinats. Comme le fameux écueil des Hanois et plus encore que lui, ils ont fait, pendant des siècles, « toutes les mauvaises actions que peut faire un rocher. » Le lit de la mer autour d’eux est un vaste cimetière ; c’est le nom que lui donnent toujours les pêcheurs de Sein : ar Veret. L’idée de placer là un phare, de sceller un flambeau sur ce trio d’assassins, fut souvent agitée. ”
“ Durs parages pour la navigation ! Le balisage et l’éclairage, avec une louable persévérance, depuis soixante ans travaillent à en atténuer les périls. Dix phares principaux ont été construits aux endroits les plus exposés. Quand le crépuscule descend sur la mer, ils s’allument tous en même temps. Au point extrême de l’horizon, dans le nord-ouest, les Roches-Douvres dardent un long éclat blanc. Moins puissant, le phare de Lost-Pic, sur les Metz de Goëlo, dans ses occultations d’une seconde simule un œil qui clignote. ”
“ Que la poétique clarté du phare ne nous abuse pas sur la pénible existence des hommes chargés de son entretien : derrière son pur rayonnement, il n’est que trop juste de discerner l’horreur des écueils solitaires où, dans le sinistre compagnonnage de la houle et du vent, sur une colonne de granit ou de fonte, veillent éternellement ces stylites de l’infini. ”
“ Les marins, qui n’avaient jamais cru à la possibilité des travaux, hochaient la tête. La ténacité des ingénieurs fut plus forte : les travaux reprirent. L’érection de la partie sous-marine de la construction, en massif plein, put être achevée. On avait désormais une base stable, et, sur cette base, la svelte et fine colonne se dressa tout d’une pièce à quarante-huit mètres de haut. Cette unité extraordinaire pour le temps avait été obtenue au moyen de granits taillés et encastrés l’un dans l’autre ; chaque pierre mord dans les pierres qui l’entourent : le phare n’est ainsi qu’un bloc unique. ”
“ Et ces indications, ces renseignemens ne trompent jamais : le phare est infaillible. Cela ne laisse pas d’accroître sa réputation. Etre de clarté, il n’émane de lui que clarté. Alors que chaque rocher de la côte a sa légende, ses larves, ses monstres, sa fantasmagorie d’apocalypse, quand la mer, les vents, les courans, la nuit, s’incarnent et se multiplient en on ne sait quel grouillement d’épouvante, lui, échappe au maléfice ”
“ Le pêcheur côtier surtout, qui, plus encore que le marin du commerce, vit dans l’intimité des phares, passe la moitié des nuits sous leurs clartés tutélaires, s’est fait avec eux un langage approprié, d’une richesse et d’une variété surprenantes. De la lueur du phare, il ne tire pas seulement des indications pour la route à suivre, pour les périls à éviter. ”
“ Les gardiens lancent un cartahut de la tour ; ce cartahut est attaché au mât de misaine du baliseur et sert lui-même à l’installation d’un va-et-vient. Les novices empruntent la planchette du va-et-vient ; les vieux routiers se hissent à la force du poignet. Aux uns et aux autres, cependant, on passe une ceinture de sauvetage, et la précaution n’est pas superflue : le cartahut peut se rompre, une lame peut rafler en plein air le transbordé. D’autres dangers l’attendent à l’intérieur même du phare et jusque dans son service de jour. ”
“ Tout le littoral, de Paimpol à l’embouchure du Guer, n’est qu’un chaos de roches gigantesques, jetées les unes sur les autres et qu’un miracle tient en équilibre, une architecture de cauchemar qui ressemblerait, suivant l’expression d’Hugo, à de la tempête pétrifiée. ”
“ Ne serait-il pas possible aussi de rétablir l’ancienne bibliothèque circulante des gardiens de phare en l’adaptant aux besoins de ces pauvres gens ? On les charge fréquemment de travaux étrangers à leur condition : ces travaux devraient être rémunérés à part et le produit s’en ajouter à leur salaire. Il semble bien encore qu’une distinction devrait être faite, dans les traitemens, entre les gardiens des Isolés et les gardiens de terre ferme. La vie des premiers est autrement dure et périlleuse que la vie des seconds, et ils n’ont point de casuel pour l’adoucir. ”
“ Dans le jour, l’astiquage et le briquage terminés, les hommes s’occupent à la pêche : l’encornet, qu’on prend au moyen d’épingles à émérillon repliées autour d’un chiffon rouge, donne surtout en été. On fait aussi la pêche avec des nasses amorcées de têtes de « bogos » et de sardines. Cependant les femmes cousent, tricotent ; les enfans jouent. L’été encore, les chalutiers de Marseille se réunissent autour de Planier : à la nuit tombante, eyssaugues et tartanes rallient l’un des petits ports naturels de l’écueil ; chalutiers et gardiens fraternisent. ”
“ D’autres prennent en horreur le monde, se laissent gagner, à la longue, au charme profond et grave de la solitude : un certain Verré, aux Roches-Douvres, fuyait ainsi toutes les occasions de revenir à terre, cédait chaque fois son tour à l’un de ses camarades. Chez les gardiens bretons, il n’est pas rare non plus que le régime des Isolés développe le côté mystique de la race. ”
“ L’énervement du malheureux homme se trahit ainsi à mille traits, jusqu’au moment où, par sa faute, son vieux compagnon meurt soudainement et le laisse seul dans le phare. C’est alors une bien autre affaire. La mer est démontée ; on ne peut répondre de la terre aux signaux d’alarme qu’il multiplie inutilement. ”
“ Cordouan, Cordouan, ne sauras-tu donc, blanc fantôme, nous amener que des orages ! » Le pêcheur côtier, le marin du commerce, ont un peu de cette attitude devant les phares : ils ne se résignent pas à les traiter comme des choses ; ils leur prêtent des sentimens, une âme, presque un caractère distinctif, parlent d’eux comme de gens qu’on coudoie, qui sont de vos relations. À Marseille, comme je demandais à un marin le nom d’un feu éloigné, tout à l’entrée de la passe : « C’est Planier, monsieur, me dit-il ; Planier, un b... comme il n’y en a pas beaucoup ! » ”
“ Pendant le jour, des stores blancs à bandes rouges sont abaissés sur les glaces ; on les relève au crépuscule : c’est le démasquage. L’homme fait jouer un ressort qui met en mouvement l’appareil optique circulaire. Il pénètre ensuite dans la cage de la lanterne, qu’il allume d’abord à petite flamme et dont il hausse graduellement les mèches à mesure que la nuit tombe. Quand elles dépassent la couronne du bec, la flamme a pris tout son éclat ; la pleine nuit est venue, mais la tâche du gardien n’est point terminée. Le quart est de règle dans tous les Isolés. ”
“ L’éperon de roc qui garde Traou-an-dour vers le large n’est séparé lui-même de la Roche-Donnant que par une étroite coupure. Cette roche singulière hérisse son échine abrupte au milieu du fleuve et, derrière la barricade naturelle qu’elle oppose à la lame et aux vents, une vieille frégate désaffectée achève placidement sa carrière près de l’ancien bateau-feu des Minquiers : la frégate sert de magasin de ravitaillement aux torpilleurs de la défense mobile ; le bateau-feu remplit la même destination près du baliseur des ponts et chaussées. ”
“ Pêche et chasse n’ont malheureusement qu’un temps. Il faut découvrir autre chose. Certains appellent à leur aide les jeux de cartes, de dames ou de dominos ; l’administration leur fournit un nouveau dérivatif dans les travaux extérieurs (construction de digues, de chaussées en pierres sèches, de chemins d’accès, badigeonnages du phare, etc.) dont elle les charge aux beaux mois. Tout au plus pourrait-on souhaiter que ces travaux supplémentaires leur valussent une indemnité quelconque ou un léger supplément de salaire. ”
“ L’homme qui le fait n’est pas tenu de rester debout comme à bord. Dans le fauteuil que lui concède l’administration il peut s’asseoir, coudre, rêver, mais sous condition de surveiller attentivement le feu, et non seulement le sien, mais encore celui des autres phares visibles sur l’horizon. ”
“ N’avoir autour de soi que l’uniformité grisâtre de la mer, languir prisonnier, des semaines entières, sans pouvoir ouvrir une fenêtre, avec le même compagnon, dont la promiscuité obligatoire de cette vie vous a révélé toutes les manies, les habitudes, les façons de parler, les gestes, les tics, dont chaque mot est attendu et connu de vous par avance, — tout cela aussi est horrible. ”
“ On pensait s’y arrêter, quand M. Bourdelle, en imaginant de ramener à quatre les lentilles de réfraction, sextupla d’un coup, au phare de la Hève, le rendement de l’appareil focal. L’éclairage, en bien des cas, n’est cependant qu’une partie de la science des phares. La physique ici doit porter sur la mécanique : il faut une base résistante à ces puissans foyers lumineux, suspendus quelquefois à 70 et 80 mètres de haut. Rien de plus aisé, quand le problème se pose sur le continent. ”
“ Un visiteur, à qui le gardien fait les honneurs du phare, ne s’en va point sans lui laisser un léger pourboire. Mais ce casuel est temporaire et limité à la belle saison ; encore les gardiens des Isolés de pleine mer, inabordables au tourisme élégant, n’en connaissent-ils point la douceur. ”
“ Les gardiens l’ont meublée de petits poulaillers en planches, de clapiers et de pigeonniers. Mais tous leurs efforts pour y introduire un peu de verdure sont restés inutiles. On avait rassemblé un peu de terre contre le pignon d’un des logemens et, dans cette terre, gardée par un muret de ciment, planté un tamaris dont la pâle verdure égayait la froide blancheur du rocher : le tamaris n’a pu résister au vent. Grande tristesse pour les exilés ! Il n’y a pas une plante, pas une herbe, sur Planier. ”
“ Quand les gardiens vivent en famille, comme à Planier, et que leur petite colonie, perdue entre le ciel et l’eau, est comme coupée du monde, n’y aurait-il pas quelque humanité à charger un instituteur ou une institutrice de faire la classe à leurs enfans une ou deux fois par semaine ? ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Les phares (Léon Renard)Les Phares et les Balises des côtes de France…Les hommes dans la tempête (Émile Condroyer…La tour d'amour (Rachilde)Les lanternes : histoire de l'ancien éclairage de Paris…Service du chauffage et de l'éclairage dans les corps de troupe à la mobilisation et en temps de guerre…Raz de Sein (Lucien Boulain)Quatre jours à l’île de Sein (Charles Le Goffic…
