“ La Comédie-Française vient de convoquer son comité de lecture, et Samson voit paraître un grand jeune homme à la face noire, aux cheveux crépus. C’est M. Alexandre Dumas. Il ne jouit, à cette époque, d’aucune espèce de notoriété. Sa contenance est humble ; il salue d’un air gauche, porte les yeux autour de lui avec une sorte d’épouvante, et dépose, en tremblant sur la table verte, chargée, du pupitre et du verre d’eau sucrée traditionnel, le manuscrit de Christine à Fontainebleau. — Courage ! lui dit Samson, qui prend pitié de son embarras. Il faut de l’assurance pour bien lire. ”
Résumé
“Samson”, est une œuvre de Eugène de Mirecourt. Des thèmes tels que Samson, Comédie-Française ou l'acteur y sont abordés.
Citations de Samson (Eugène de Mirecourt)
“ SAMSON Le premier théâtre du monde est sans contredit le Théâtre-Français. Depuis Molière, notre maître à tous, le culte de l’art et des saines traditions a trouvé là de fervents disciples. C’est le temple solennel où la gloire distribue ses palmes ; c’est l’immense et magnifique école où se donnent les leçons du goût ; c’est le musée précieux où se conservent les chefs-d’œuvre. Une foule d’artistes éminents y servent d’interprètes au génie et doublent sa puissance. ”
“ Quelquefois, à l’heure du dîner, toutes les poches étaient vides. — Diable ! murmurait Samson, je n’ai pas un centime vaillant. — Ni moi, disait Perlet d’un air piteux. — Ni moi, soupirait Raymond. — Bah ! s’écriaient-ils en chœur, parlons théâtre ! Et bras dessus, bras dessous, ils arpentaient quelque avenue solitaire des Tuileries ou des Champs-Élysées, riant, causant, discutant, déclamant, ne songeant plus à la faim. Heureuse époque ! Les temps et les hommes sont bien changés. Notre jeunesse actuelle ne se console pas aussi philosophiquement d’une omelette absente. ”
“ « Vanhove. » Samson trembla, comme s’il venait de lire une menace de mort. Le succès de sa première tournée devait cependant lui donner quelque assurance. On lui avait prédit en Bourgogne qu’il deviendrait avant peu sociétaire de la Comédie-Française. Mais une chute à Rouen pouvait reculer à l’infini cette brillante perspective. — N’importe, s’écrie Samson, dominant ses craintes et reproduisant la phrase triviale de Vanhove : Je risquerai le paquet ! Il laisse à Paris sa compagne. C’est le parti le plus sage. ”
“ Mais nous avons suffisamment parlé de l’acteur. À peine s’il nous reste assez de place pour dire ce que nous savons sur l’homme. Samson est un esprit d’une distinction rare, une nature de vieille souche, fine, délicate, rusée, qui devine tous les piéges et qui jamais ne trébuche dans cette région des coulisses, semée de chausse-trapes sans nombre et de casse-cous éternels. ”
“ On n’a pas blanchi comme moi dans le métier, sans avoir le tact de certaines choses et sans pressentir son public. Avant tout, mon garçon, l’écrivain doit être honnête. Il n’y a de moi dans votre œuvre que le dénoûment. Je tremble de vous avoir fait là un vilain cadeau. — Par exemple ! s’écrie Samson. — Ah ! c’est comme je vous le dis. Je n’y mets point d’amour-propre. Savez-vous ce que vous devriez faire ? — Non. — J’irais, à votre place, rendre visite à Scribe. C’est un homme d’un esprit très-fécond en ressources. ”
“ Deux ans plus tard, Samson, après avoir achevé ses études dramatiques, prit pour femme une aimable et jeune actrice, qui était elle-même un premier prix de l’école et qui sortait de la classe de Fleury. Ils allèrent jouer la comédie ensemble en Bourgogne et en Franche-Comté. Nos lecteurs savent peut-être que le plus redoutable des théâtres de province, celui dont le parterre se signale par les exécutions les plus cruelles, est le théâtre des Arts, à Rouen. C’est un ogre qui dévore tout. Les comédiens en ont une peur affreuse. ”
“ L’histoire de Samson rentre dans celle de Taylor, au chapitre du dévouement. On l’a vu sans cesse à la droite du baron philanthrope, infatigable comme lui, comme lui toujours prêt à sacrifier son intérêt personnel à l’intérêt commun. Au mois de février 1848, plusieurs comédiens, très-foncés en couleur, vinrent trouver Samson, et lui proposèrent de le porter à la présidence du comité des artistes dramatiques. — Nous ne voulons plus de Taylor ! s’écrièrent-ils. C’est une créature du gouvernement déchu. Les élections arrivent, nous voterons pour vous ! ”
“ Un jour, le De Viris lui ayant appris qu’il fallait à une âme forte un corps robuste et capable de supporter les privations, il se condamna pendant vingt quatre heures au jeûne le plus absolu et s’abstint toute une semaine de jouer aux barres. Ce fut à ce pensionnat que Samson connut pour la première fois le baron Taylor. Les deux élèves de Belleville sont restés unis, depuis cette époque, par une inaltérable amitié. Constamment on les a vus sur la brèche ensemble, quand il s’est agi d’y planter le drapeau de l’art et d’emporter d’assaut quelque réforme utile aux artistes, leurs frères. ”
“ À dater de ce jour, et pendant trois années consécutives, Samson devient l’idole des Rouennais. Devant eux il joue tout le répertoire de la Comédie-Française. Il a près de lui de vieux acteurs solides sur les planches, et qui lui viennent en aide avec la sagesse de l’expérience et le dévouement le plus amical. C’est Corréard, le directeur de la troupe ; très-fort dans les Crispins ; Granger, surnommé le rival de Fleury ; madame Duversin, la duègne émérite ; mademoiselle Fabre, une des meilleures soubrettes de l’époque ; et Biez, acteur d’opéra comique. ”
“ Après la Famille Poisson, trois autres pièces de Samson furent proposées au théâtre. La première est Foscari, tragédie en cinq actes et en vers, reçue et endormie depuis une éternité dans les cartons ; la seconde a pour titre Père et Savant (elle doit dans peu être mise à l’étude) ; la troisième est cette fameuse Aspasie dont le comité n’a pas voulu pour mademoiselle Rachel. Nous craignons que les sociétaires, lorsqu’il s’agit des œuvres de Samson, ne cèdent parfois à un sentiment de jalousie mesquine. L’intrigue règne partout en ce monde. ”
“ Il y a des gens dont l’esprit ne se trouve jamais du côté du cœur. Après la révolution de 1830, il y eut à la Comédie-Française un moment d’anarchie complète : c’était l’époque de l’invasion des romantiques. Samson n’a pour ces derniers qu’une sympathie médiocre. Les annales de la Société philotechnique, ouvertes sous nos yeux, contiennent certaines récriminations amères, qui montrent le peu d’estime de notre héros pour l’école nouvelle, tout en donnant la preuve de son talent comme versificateur. Nous y trouvons le passage suivant : Des poétiques cieux vivent les futurs aigles ! ”
“ Toujours à la portée de ses élèves, il les conduit pas à pas et les mène graduellement aux régions supérieures de l’intelligence dramatique. Samson a joué au Théâtre-Français dans deux cent quarante ouvrages de l’ancien et du nouveau répertoire. Luttant sans cesse contre un organe rebelle, il a su le vaincre à force d’étude et de patience ; il le façonne, il le plie à ses rôles ; il change un défaut physique en une originale et précieuse qualité. Jamais acteur n’a mieux tenu les planches. ”
“ Samson désespéré passe la nuit à revoir cette fin d’acte malheureuse et à y opérer des coupures. Il s’imagine que trop de préparation ne sert qu’à fixer l’attention du public sur la faiblesse du moyen employé. Biffant tout ce que Scribe lui a fait écrire en surplus, il rétablit à la seconde représentation, le dénoûment primitif et brusque. Mais l’accueil des spectateurs est le même que la veille : bravos très-nourris jusqu’à l’endroit fatal, et sifflets au bout. ”
“ Si vous ne priez pas sur la tombe des comédiens, vous ne devez prier ni sur la tombe des peintres, ni sur la tombe des statuaires, ni sur la tombe de tant d’autres, uniquement comme eux interprètes de l’art. ”
“ Samson demandait à étudier les grands rôles tragiques : le professeur s’y opposa et lui fit apprendre l’emploi des comiques. Bientôt le jeune homme fut regardé comme un des premiers sujets du Conservatoire. Deux autres élèves distingués devinrent ses camarades intimes. Le premier se nommait Perlet ; le second s’appelait Raymond : celui-ci fréquentait le cours de Talma ; Perlet suivait la classe de Baptiste aîné. Nos trois amis avaient des mœurs paisibles, un caractère loyal, une âme affectueuse ; ils devinrent inséparables. ”
“ Samson, trompé dans son espoir, rentrait à la filature et relisait pour la vingtième fois les pièces de théâtre où on lui avait dit que les deux comédiens jouaient un rôle. Ainsi commencent les vocations. Le hasard les fait naître, et les obstacles qu’on y oppose servent à leur donner de la puissance. ”
“ Dans la seconde pièce Samson joue Ergaste, rôle de peu d’importance ; mais, deux jours après, on annonce les Fourberies de Scapin, et, dans cette amusante sotie de Molière, il déploie ne originalité bouffonne, une verve de bon aloi qui, d’un seul coup, le placent à la tête des comiques de la troupe. Chaque jour l’ancien répertoire le fait applaudir. ”
“ Mais pour ce qui est des citoyens hardis, entreprenants, querelleurs, brouillons ; de ces hommes qui attaquent la société en face, y portent le marteau sans gêne, et veulent la reconstruire au gré de leurs petits besoins, de leurs petites rancunes, de leurs petits caprices... ”
“ Vingt-huit années bientôt de succès constants et de justes triomphes illustrent cette noble carrière d’artiste. Après la Belle-Mère et le Gendre, Samson a continué d’écrire pour la scène. On lui doit nombre de pièces conçues dans le genre exclusivement classique, mais qui n’en pétillent pas moins d’esprit et de verve. Nous citerons le vaudeville du Péché de jeunesse, la comédie du Veuvage, le drame de l’Alcade de Zalaméa [15] ; et la Famille Poisson représentée, en 1849, sur le théâtre de la rue Richelieu. ”
“ Sorti pendant le vote, Alexandre Dumas est rappelé. On lui annonce le destin de son œuvre. Il s’incline et prie les sociétaires de lui permettre de s’entendre avec M. Samson pour les changements demandés. Le timide jeune homme a pris l’air du bureau. Déjà la finesse et la diplomatie s’en mêlent. Avec l’empressement le plus cordial et la meilleure grâce du monde, Samson déclare qu’il est prêt à aider M. Dumas de ses conseils et de son expérience [12] . Peu de temps après, une seconde lecture est accordée. La pièce est définitivement reçue. ”
“ Samson dans les Fourberies de Scapin. Lorsqu’il se trouve en présence de ce parterre éternellement debout [5] et qui s’agite comme une mer houleuse, le frisson lui court dans les veines. Il parle néanmoins ; il cherche à s’enhardir et lance ses effets. Un mouvement électrique se produit dans la salle. Ce mouvement semble de bon augure ; mais des chut accentués, sortis de la masse noire et profonde du parterre, imposent durement silence aux spectateurs bénévoles, et brident leur gaieté naissante. ”
“ Deux ou trois fois la semaine, elle l’autorise à fermer de bonne heure et lui donne, en outre, une gratification, qui lui permet d’aller s’asseoir au parterre de la Comédie-Française. Cela coûte deux francs vingt centimes. Samson, porte le lendemain sur ses registres le prix de la place aux profits et pertes, et fait à sa patronne un récit pompeux des impressions de la veille. Il connaît enfin Dazincourt ! il a vu Talma ! Le théâtre est supérieur au barreau. Vive le théâtre ! ”
“ Les règles ne sont plus : les chefs-d’œuvre où sont-ils [14] ? Ici nous pourrions chercher noise à l’auteur satirique ; mais une bataille de plume avec Samson ne pourrait avoir lieu que sur le terrain consacré à sa biographie : nous préférons nous abstenir. En voyant le désordre administratif se glisser rue Richelieu, notre sociétaire essaya de le combattre. Il y perdit son temps et ses peines. Désespérant de la Comédie-Française, il donna sa démission et s’engagea au théâtre du Palais-Royal, que M. Dormeuil commençait à diriger. ”
“ La prophétie de Perlet s’est réalisée. Scribe examine le dénoûment de Samson, n’y trouve rien à changer, et lui indique seulement quelques préparations qui doivent amener la péripétie d’une manière plus naturelle et moins brusque. — Diable ! diable ! dit Picard, c’est déjà quelque chose, mais ce n’est pas tout ! J’ai peur de la représentation. Trois semaines s’écoulent. L’affiche du second Théâtre-Français annonce La Belle-Mère et le Gendre. Une réunion brillante encombre les galeries et les loges. On a vanté partout le mérite de l’œuvre. ”
“ Vous ne devez pas surtout prier pour les auteurs, car ils font les rôles ; encore moins pour les spectateurs, car ils vont applaudir. Vous ne devez prier pour personne. FIN. NOTE SUR L’AUTOGRAPHE. M. Laugier, archiviste du Théâtre-Français, non content de mettre à notre disposition tout ce qui a pu nous éclairer sur l’histoire du doyen des sociétaires, a bien voulu donner à notre lithographe les quatre rimes ci-contre, écrites de la main de Samson, et qui servent de début au poëme dont nous avons parlé dans le cours de cette biographie. ”
“ Du balcon où il se trouvait assis, un monsieur se leva, salua poliment tous les spectateurs, et demanda d’un air de surprise fort grande : « — Est-ce que, par hasard il y aurait un républicain ici ? » Le vaudeville manqua de crouler sous les bravos. Il en fut absolument de même au cercle du passage Jouffroy. Samson a des antagonistes parmi ses confrères. À force de taquineries et de déboires, ils peuvent le contraindre à se démettre des fonctions de vice-président du comité, qu’il exerce depuis quatorze ans ”
“ La renommée du jeune comique de Rouen éveille l’attention des directeurs de Paris. Picard, alors à la tête du second Théâtre-Français, propose à Samson des débuts. Celui-ci accepte, demande un congé ; vient se faire applaudir du public parisien [7] , signe son engagement avec Picard, retourne en Normandie achever l’année dramatique, adresse ses adieux au terrible parterre ”
“ Jamais professeur ne reçut de son élève une marque plus éclatante d’attachement et d’estime. ↑ Mademoiselle Mars disait : « — Il y a une chose que je ne pardonnerai jamais à Samson, c’est d’avoir jeté mademoiselle Plessy sur ma route. » ↑ Elles ont lieu de dix heures à midi, au Conservatoire, tous les mardis et vendredis. ↑ L’une d’elles, madame Berton, mariée à l’excellent artiste que le public applaudit au Gymnase ; a tout l’esprit de son père. Le théâtre doit à madame Berton de gracieux et fins proverbes. ”
“ Une seconde Christine est lue sur les entrefaites. Elle est l’œuvre d’un M. Brault, qui a dans le comité beaucoup d’amis. On reçoit sa pièce, et voilà le Théâtre-Français avec deux Christine dans ses cartons. Alexandre Dumas réclame la priorité pour son œuvre ; Samson l’appuie dans cette juste requête. Mais tout à coup le père de la seconde pièce s’avise de mourir. Ses héritiers et sa veuve supplient la Comédie-Française de vouloir bien couronner d’un succès littéraire la tombe du défunt. On s’attendrit, les larmes coulent ”
“ Et si, par hasard, en ce qui la concerne, on vous affirme l’opposé de tout ce que nous venons de dire... ma foi, croyez-en ce qu’il vous plaira ! Le ministre nomma, dès l’année 1829, l’illustre comédien, professeur suppléant au Conservatoire. Samson devint, en 1836, professeur titulaire. Il a formé toute une pléiade d’élèves. Sans parler de Berton du Gymnase, qui est aujourd’hui son gendre ; de Rachel sa plus brillante étoile ; de madame Arnould-Plessy [18] , que les Cosaques nous rendront peut-être un jour, nous lui devons Augustine et Madeleine Brohan ; mesdames Rose Chéri et Guyon ”
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