“ Parce que, dans les Fleurs du Mal, l’image, élaborée et nourrie par quelque chose de plus intime à l’homme que n’est la raison elle-même, a reçu en outre un accompagnement musical qui lui manquait souvent chez les poètes antérieurs et presque toujours chez Gautier. C’est cet accompagnement musical, mêlé au sens rationnel jusqu’à se confondre avec lui et même à se suffire à lui-même, qui prolonge la voix du poète et lui donne cette ampleur mélodique coupée de rappels lancinants, grondements d’orgue interrompus par le son du tocsin, « le tocsin des souvenirs. » ”
Henry Dérieux
Résumé
“Baudelaire”, est une œuvre de Henry Dérieux. Des thèmes tels que Baudelaire, Fleurs du Mal ou Gautier y sont abordés.
Citations de Baudelaire (Henry Dérieux)
“ Résigné peut-être, mais lourd d’amertume, le poète évoque le convoi sans honneur du malchanceux, image de l’artiste hier maltraité par la vie et demain voué par la mort aux rigueurs de l’oubli. L’histoire en offre maints exemples. Maternelle pour ceux-ci, elle n’est pour ceux-là qu’une marâtre. Dès lors, à quoi bon se défendre ? Le monde n’est-il pas coalisé contre vous ? Tout mets cache un poison, toute pierre une embûche, toute fleur un reptile. Et le poète juge sa vie d’un œil clairvoyant. ”
“ Rouvrez-les, ces livres, et si vous avez l’oreille assez subtile, vous entendrez gémir à chaque page un tourment de l’infini peu différent en soi de celui qui fit les mystiques et créa les saints. Des chrétiens vont même jusqu’à revendiquer pour un des leurs l’auteur des Litanies de Satan, et ils n’ont pas tout à fait tort. Mais, même si on ne les suit pas jusqu’au bout, il est impossible de négliger l’inquiétude morale où le poète se débattit, sa vie durant, déchirant, déchiré, réussissant moins à guérir son mal qu’à l’exaspérer, mais en souffrant jusqu’à la mort. ”
“ Parfois l’image, son interprète, nous apparaît en plein rayonnement. On croit la saisir. Et voici qu’elle disparaît, comme un éclair absorbé par la nuit. L’ombre revient plus épaisse. Mais l’image est-elle définitivement évanouie ? Non. Invisible, elle poursuit en nous son travail. Elle pousse, elle grandit et, par là, elle s’achemine de nouveau vers le jour. ”
“ Gautier est plastique, Baudelaire l’est aussi, mais sa plastique s’appuie sur une mélodie toute nouvelle. Même quand elle s’en tient là, l’image baigne dans un climat, dans une atmosphère, qui sont le secret apanage de l’auteur des Fleurs du Mal. Car il avait, le rare poète, un sens tellement affiné de la vie intime du vers que, sans briser les moules reçus de ses devanciers, il a renouvelé pourtant ce délicat instrument. Le vers de Baudelaire se distingue aussitôt. Il est charnu, musclé, sanguin. Il a sa propre vie, parfois indépendante du sens qu’il contient. ”
“ Le plus souvent l’animal reste pour lui un élément plastique du poème et il marque sa place dans ses compositions comme le faisaient les Téniers, les Lucas de Leyde, les Albert Dürer, à titre décoratif ou, mieux encore, symbolique. Ainsi l’ont séduit : le serpent pour l’ondulement de sa ligne, le vampire pour sa maléfique vertu, le cygne et l’albatros pour la mélancolie de leur destinée, et tous les autres : hibou, araignée, vipère, ver, escargot, crapaud, loup, corbeau et panthère, comme les figurants de ses paysages lugubres et de ses images de malédiction. ”
“ Non, malgré sa prodigieuse lucidité, malgré son sens plastique aigu, Baudelaire n’est pas un descriptif. Il est plus et mieux. Une invention limitée, un pittoresque qui se résume, mais, à l’instant choisi par lui, un trait qui perce comme un dard. C’est bien ainsi qu’il traite l’univers, les bêtes comme les hommes. Il emplit ses poèmes de bêtes souillées et maudites, mais sans entreprendre, comme Hugo, de les laver de leurs souillures, de les libérer des malédictions que les hommes font peser sur elles. ”
“ Et enfin Baudelaire est avant tout un artiste, un merveilleux artiste, auquel aucune des branches de l’art ne semble avoir été fermée : littérature, peinture et musique ! Or l’artiste est souvent plus éloigné qu’un autre homme peut-être des confessions trop définies. Et pourquoi ? Parce qu’il voit en chacune d’elles, et même dans la plus large, une limitation, — limitation du cœur, limitation de l’esprit, — tandis que dans chaque ordre son âme d’artiste demande l’illimité ! ”
“ Là tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. On dirait que l’ange a délié les dernières entraves qui le retenaient à la terre, on dirait que les dernières chrysalides sont écloses pour s’envoler, papillons... Ailleurs les rapports sont plus lointains. Mais souvent, dans la prose analytique, on sent s’éveiller déjà, par ses sonorités essentielles, « l’hymne » futur : ...Une certaine Bénédicta qui remplissait l’atmosphère d’idéal et dont les yeux répandaient le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout ce qui fait croire à l’immortalité... ”
“ Mais reprenons la Comédie de la mort : nous allons voir éclore, pour ainsi dire, quelques-uns des thèmes dont Baudelaire devait tirer ses plus pathétiques accents. C’est, par exemple, l’idée que peut-être la mort ne donne ni l’inconscience ni l’oubli, que ni le rêve ni le désir ne s’arrêtent avec le dernier battement de notre cœur, mais que, lucides et impuissants, les morts, secrets témoins du drame de la vie, poussent encore vers lui l’appel de leur désespoir. ”
“ Le chien bellâtre, ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique ; et surtout ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désœuvrés qu’on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d’un ami, ni dans leur tête aplatie assez d’intelligence pour jouer au domino. ”
“ Platitude et banalité en font un tableau « encore plus sinistre et plus noir ». Si d’autres, élus du sort, obtiennent la faveur « de faire jusqu’au ciel monter un monument », lui n’aspire qu’à l’oubli et c’est dans un appel au néant qu’il va s’abîmer, enveloppant l’univers dans les vagues d’un nouveau déluge contre lequel le Christ lui-même ne prévaudra pas. L’idée même de ce morceau : la malédiction dont le poète est l’objet, a passé dans un des premiers poèmes des Fleurs du Mal. ”
“ On ne s’étonnera donc pas que les animaux qui se sont le plus souvent présentés devant les yeux du poète des Fleurs du Mal soient les animaux sombres et ténébreux, hargneux et farouches, habitants des déserts ou des fourrés, hôtes de mauvais aloi auxquels l’imagination populaire a prêté une vertu maléfique que les plus raffinés d’entre nous n’ont pas toujours oubliée. ”
“ Une note de ses papiers intimes consignait que « le rythme et la rime répondent dans l’homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise ». Symétrie et surprise. La bonne rime, la vraie rime, la seule tolérable, doit obéir au doigt du poète comme la note d’un instrument bien accordé, forte ou faible, sonore ou étouffée, attendue et pourtant imprévue, surprenante mais non pas étonnante, écho parfait des plus intimes harmonies. ”
“ Comment soutenir sérieusement que Baudelaire s’est diminué en acceptant la servitude de la métrique traditionnelle ? Pour les vrais poètes cette servitude est aussi le chemin de la libération. Si Baudelaire, lui, peina pour y atteindre, s’il éprouva les angoisses du vers, c’est comme Flaubert souffrit « les affres de la prose », et il n’y a là que l’exemple d’un artiste, scrupuleux jusqu’à l’angoisse, exigeant jusqu’à la torture. ”
“ Le cœur a beau rester charnel et l’esprit sacrifier lui aussi à des divinités de chair, il n’y a rien là qui ne reflue aux sources mêmes du christianisme, car c’est être chrétien évidemment que de porter en soi la notion de la déchéance et du péché, de se tourner vers Dieu comme vers un consolateur, d’aspirer à sa ressemblance et de considérer les sacrements comme les moyens dont nous disposons pour y réussir. Or si l’on ouvre les Journaux intimes de Baudelaire, c’est ce qu’on trouve à chaque pas. ”
“ Partout dans les Fleurs du mal percent l’oppression du mystère et l’angoisse de la destinée. Tout n’est-il pas interrogation muette, le ciel sur notre tête et la mer à nos pieds, l’espace qui bée autour de nous et le temps, ce rongeur insatiable de notre vie ? ”
“ Quant au chien, s’il est banni des Fleurs du Mal, en revanche, on le trouve abrité dans les Petits poèmes en prose comme en un sûr asile. Sans doute, dans le Chien et le Flacon, l’animal apparaît comme « le mangeur de choses immondes » des Orientaux. Mais, comme pour réparer ce fâcheux prélude et ce long oubli, le dernier poème lui est consacré tout entier et, là, Baudelaire révèle pour lui une profonde dilection. Non pas qu’il enveloppe toute la race canine dans la même tendresse. Non. Trop raffiné dans ses goûts, trop exigeant dans ses amitiés, le poète distingue. ”
“ Notre intime union créera la poésie. À nous deux nous ferons un Dieu et nous voltigerons vers l’infini comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées... ”
“ Baudelaire vécut enveloppé dans une légende dont il fut d’ailleurs le premier artisan. Luxe bizarre, raffinement maladif, sensualité corrosive, perversité satanique : tels furent, montés par ses propres mains, les joyaux de sa sombre auréole. Il se plaisait en effet à décontenancer le « Bourgeois » au prix des propos les plus exorbitants, louant, par exemple, à l’occasion, la volupté du meurtre ou l’arôme de la cervelle d’enfant. ”
“ À peine le poète a-t-il la foi que, déjà, il se met en prière. N’est-ce pas que, tout comme Pascal, il songe à cette « dynamique » de Dieu, qui est peut-être l’une des bases de la religion catholique. D’après l’enseignement de l’Église, nul ne s’élève jusqu’à Dieu sans un effort constant et d’abord gratuit, et nul ne conserve sa liaison avec lui s’il ne persévère dans cet effort. Baudelaire ici est tout près des mystiques. ”
“ Et, par le serpent, nous arrivons au chat, au chat qui est, en effet, l’hôte favori de Baudelaire. Dans ses Notes intimes, on lit quelque part : « Le chat est beau ; il révèle des idées de luxe, de propreté, de volupté », et ce sont bien là les trois aspects sous lesquels l’animal nous apparaît dans les Fleurs du Mal, en y ajoutant cette nuance de magnétisme dont le poète était hanté. Mais le chat n’est pas son unique favori dans le monde animal : deux autres au moins ont encore conquis ses faveurs : le cygne, et, le croirait-on ? le chien. ”
“ Soumis à une discipline plus stricte, le « poème en vers » s’est épuré encore. Je vois très bien ce qu’il y a gagné. Je ne vois guère ce qu’il y a perdu. Le vers est ici la limite idéale de la prose. Cependant la forme choisie par Baudelaire est une forme tout à fait régulière, l’une des plus régulières qui soient : stances de quatre vers à rimes entrecroisées. Quand il faudra nous verrons s’éveiller des rythmes plus subtils. L’Invitation au Voyage, des Poèmes en prose, est déjà un poème complet. Poème plus abondant et plus riche peut être que son émule des Fleurs du mal. ”
“ Germinations obscures du subconscient ou plutôt brillants météores rayant l’atmosphère de la conscience : telles sont les images. Le rôle du poète, c’est de fixer dans un rythme certain ces points d’apparition des idées qui s’élaborent en nous. ”
“ Mais, à l’homme ainsi traqué de toutes parts, quel conseil va donner le poète : conseil va donner...Si tu peux rester, reste ; Pars s’il le faut. L’un court et l’autre se tapit Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste, Le temps... Et ce conseil ne résonne-t-il pas sur un écho connu ?... Tout le malheur de l’homme ne vient-il pas de ce qu’il ne peut se tenir tranquille dans une chambre ? Mais il faudrait compter sans le besoin qu’il a de se divertir ! Les conseils baudelairiens résonnent comme un écho direct des Pensées de Pascal. ”
“ On sait encore le parti que les Fleurs du Mal ont tiré de certaines images macabres, celle par exemple de la Mort coquette et multiforme qui se costume et se farde ainsi qu’ « une actrice fantasque » ; or, elle est dans la Comédie de la Mort au début de la deuxième partie : La Mort dans la Vie. Après les strophes de ce poème, les terce rime de Ténèbres ont profondément marqué l’imagination de Baudelaire. Ténèbres est, d’ailleurs, un des beaux poèmes de Gautier. L’ouverture, large et sombre, est une sorte de largo funèbre : Mon cœur, ne battez plus puisque vous êtes mort. ”
“ Par les plaines boueuses des mauvaises saisons, l’âme Ouvrira largement ses ailes de corbeaux ; les lutteurs, l’un à l’autre noués, rouleront ensemble Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces ”
“ Et de cet échafaudage satanique il reste l’histoire, poignante infiniment, d’un prince de la pensée réduit à la servitude des besognes quotidiennes ; d’un homme faible sans doute, et ayant sacrifié parfois aux faux dieux, mais demeuré simple malgré tout, capable de pleurer en songeant à sa mère, capable de s’imposer un dur servage d’homme de plume pour secourir la femme indigne par qui lui était venue la plus grande part de ses malheurs ! ”
“ Les critiques nous ont appris à interroger les poètes sur le sentiment qu’ils ont eu de l’homme et de la nature, de la vie et de la mort, et ce sont là, en effet, les questions qui se posent à chacun de nous et auxquelles nous nous devons à nous-mêmes de répondre, soit par notre vie — c’est le cas de tous, soit par notre œuvre — c’est le privilège de quelques-uns. ”
“ À son tour, Baudelaire devait être imité par Mallarmé, avec autant de liberté, il est vrai, qu’il en avait pris lui-même vis-à-vis de Gautier. Le Guignon de Mallarmé n’est autre que le sombre cavalier-misère qui saute en croupe derrière le malchanceux, ce « mendieur d’azur ». D’autres se tordent en proie à de terribles souffrances. ”
“ Si la rime, en elle-même, semble aujourd’hui à quelques bons poètes une parure un peu grossière et un ornement superflu ; si la rime riche est tout à fait intolérable, c’est surtout à cause des excès où l’on s’est porté, chez nous, entre 1850 et 1890, du Romantisme au Symbolisme, en passant par le Parnasse, l’apogée ! ”
“ Et ainsi, d’exemples en exemples, on verrait se dégager toujours mieux l’originalité du « poète-musicien » qui grandit chaque jour. On verrait, toujours mieux, que si, « amant de la Muse plastique », Baudelaire a pu, sans s’abuser, saluer un jour Gautier pour son Maître, il n’en a pas moins marqué d’avance un revirement contre l’école qui allait sortir naturellement des livres et de l’enseignement du premier des Parnassiens. ”
“ « un choix certain de l’expression, dicté non plus seulement par la logique, et qui échappe à la logique », tout ce qui permet au poète-musicien de fixer pour nous « l’émotion essentiellement indéfinissable ». Baudelaire marque le point poétique où la plastique se conjugue avec la musique pour créer, à égale distance de la peinture et de la musique, un langage nouveau, le langage essentiel de la poésie. Mais pour cela quels sont les moyens dont il use, et les ressources de la métrique traditionnelle lui ont-elles suffi ? C’est une question technique toujours pendante et du plus vif intérêt. ”
“ Comme s’il adressait des reproches à Dieu ! Et ce Cygne, ce Cygne qui devait un peu plus tard toucher également Mallarmé de sa grâce éburnéenne, rejoint l’Albatros comme une des plus émouvantes créations de la poésie baudelairienne. ”
“ Vers plastiques et avant tout plastiques, sans doute, mais où la plastique repose sur un accompagnement musical, c’est-à-dire un choix de rythmes et de sonorités particulièrement accordés avec elles et faits pour en prolonger l’effet. On sent cela mieux encore en d’autres poèmes de Gautier. ”
“ Une étude comme celle-ci ne sera pas aussi superficielle qu’il eût semblé tout d’abord si elle a souligné, ne fût-ce qu’indirectement, deux autres traits de sa belle figure, — culte du beau, amour des pauvres — auxquels on revient toujours quand on parle de son génie. ”
“ Le plus souvent les animaux n’apparaîtront dans ses vers que de cette façon-là, — comme de simples images passagères, et toujours interprétées symboliquement, en fonction de l’homme, dans les traits de ressemblance ou de dissemblance qu’ils offrent avec lui. ”
“ On le voit bien si on le compare à Leconte de Lisle qui, lui, a composé, avec des scrupules de naturaliste, de véritables portraits d’animaux : aigle, condor, éléphant. Mais Baudelaire n’est pas moins éloigné de Hugo, et l’on ne trouve chez lui, comme nous l’avons vu, ni dithyrambes du ver, ni malédiction de la chouette, ni plaidoyer pour le crapaud. ”
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