“ J’en appelle aux amis de Gigoux. L’art, comme les lettres, a ses classiques. La peinture a ses dieux. Ce sont eux que l’on doit mettre à proximité de l’œil et de la main, si vraiment on est soi-même épris du divin. L’homme de pensée qui aspire à être créateur ne veut voir dans les choses créées que celles qui se rapprochent de l’infini. La nature ne se révèle complètement à nous que quand nous l’observons des sommets. Seuls, les grands maîtres murmurent à l’âme du peintre l’éternel Excelsior. ”
Henry Jouin
Résumé
“Jean Gigoux”, est une œuvre de Henry Jouin. Des thèmes tels que Gigoux, la peintre ou Page y sont abordés.
Citations de Jean Gigoux (Henry Jouin)
“ Ces réflexions naissaient d’elles-mêmes chez ceux qui entendaient Gigoux parler de la vie, cette coupe dont le vin n’a jamais rien perdu de sa force entre ses mains. « La vie est si belle pour qui sait l’employer, disait-il un jour devant nous, qu’il faut plaindre ceux qui ne jouissent pas d’un pareil trésor dans l’honneur et le travail. Quoi de comparable à la nature qui se déroule sous nos yeux ? » Longus, également épris de la nature, avait dit dans sa langue dorée : « Jamais ne fut rien ni ne sera qui se puisse tenir d’aimer, tant qu’il y aura beauté au monde et que les yeux regarderont. » ”
“ Vous ne vous occupez pas assez de la couleur, dit Gros à ses élèves. Messieurs, tout l’art du peintre est dans la couleur et le dessin. Le dessin, c’est l’ossature ; la couleur, c’est la poésie, le charme, la lumière, la vie. Il n’y a pas d’œuvre durable sans la vie. Au cours de mes promenades à travers Paris, je rencontre aux vitrines des marchands des aquarelles et des tableaux ruisselants de lumière. Allez voir cela, étudiez cela, étudiez cela, Messieurs. C’est superbe. Ces œuvres sont signées Bodington, Bonington, je ne sais au juste ; mais, quel qu’il soit, ce peintre est un maître ! ”
“ Tout infirme est un vaincu. Une défaveur durable s’attache dans notre société moderne a quiconque est privé des avantages du corps. Si la fortune ou le nom ne fait contrepoids à cette défaveur, l’infirme est déchu du droit de commandement. Lorsque des sympathies vont à lui, elles lui viennent d’hommes supérieurs ou se jugeant tels. Un infirme est souvent un protégé, rarement on le tient pour un égal. Que l’on s’étonne après cela de surprendre parfois un fonds d’amertume dans l’âme de l’infirme ! Avec son bon sens populaire, la mère de Gigoux s’était pénétrée de cette vérité. ”
“ L’homme d’art, gardien de la tradition, hardi et sincère dans l’effort personnel dont il fait preuve, donne un exemple salutaire. Et si, par ailleurs, de lui-même, dans l’élan spontané d’une nature généreuse, il s’approche, les mains ouvertes, de quiconque travaille et s’applique à l’étude des grands ancêtres, ainsi quel Gigoux l’a fait envers ce jeune copiste de Ribera, dont nous a parlé M. Bonnat, cet homme bien inspiré n’est pas seulement un exemple, il est un stimulant et un appui. Notre peintre n’a pas pris rang parmi les plus illustres. ”
“ Jamais, cependant, l’artiste ne se laissa distraire par la parole de l’interlocuteur. On peut dire de lui, quand il était à l’œuvre, ce qu’Edgard Poë a dit du peintre qu’il met en scène dans son histoire étrange, le Portrait ovale « Passionné, studieux, austère, il a trouvé une épouse dans son Art. » Mais l’art est la manifestation du beau. Et qu’est-ce que le beau ? La splendeur du vrai. L’artiste est donc inondé de vérités splendides, de joies élevées et intenses qui donnent à tout son être de vivre dans les sphères supérieures. ”
“ Un millier de ces feuilles légères, tombées de la main distraite du génie, apportées des Flandres, d’Allemagne, de Néerlande, d’Espagne et d’Italie sur l’aile de la Fortune, un millier de dessins de Maîtres vont passer en vente. Que vaut la pluie d’or de Danaé devant cette pluie d’étoiles ? Vous aimez, n’est-il pas vrai, les lettres intimes d’un homme supérieur ? Rien de plus profondément intime qu’un dessin. C’est ce qui explique que tel crayon de Rubens est d’une vie plus intense que ses tableaux ; telle sanguine du Corrège a le charme pénétrant d’un parfum. ”
“ L’artiste n’était pas l’homme du livre. Il me recommanda de ne suivre aucun plan, de prendre ses souvenirs tels qu’ils se présentaient à son esprit. On ne fait rien sans méthode. Je ne tins pas compte des, injonctions de mon modèle, et m’aidant de ses notes, des écrits du temps, des souvenirs laissés par ses contemporains, je composai mon travail sans nul souci de la suite que lui-même avait donnée à ses anecdotes. Mon indépendance lui déplut, et pour ne pas attrister cet homme excellent, je résolus de ne rien publier sur Gigoux de son vivant. ”
“ Gigoux, mis tout à coup en face d’une peinture désordonnée, hardie jusqu’à la crudité, avec des empâtements d’une exagération fantastique, eut la révélation de ce que peut l’artiste en face de sa toile. Cette licence d’un peintre inhabile faisait naître dans l’âme de Gigoux un vague sentiment de la force que porte en elle la liberté. ”
“ Le drame,l’idylle ou, le portrait se déroulent sous les yeux ravis de l’amateur, mais la fiction subsiste, le métier disparaît, l’artiste se livre sans détour, il oublie de poser, et, pour peu que vous ayez devant vous vingt croquis d’un même maître, vous pourrez surprendre le fond de sa pensée, jusqu’aux pulsations de son génie. ”
“ Combien qui, ne pouvant acquérir des tableaux, savent jouir du trésor commun qui est au Louvre ? Combien parmi les favorisés de la fortune se sont fait une galerie ? Ils ne sont pas nombreux. On cite M. Bonnat. N’était-il pas au premier rang des amis de Gigoux ? C’est donc une haute faveur de se trouver inopinément dans la maison d’un artiste, toute remplie d’œuvres de grand style, à l’aspect durable, parmi des toiles éclatantes et souveraines. L’œil et l’esprit se retrempent dans cette saine vision. Le cadre nous étant connu, parlons de l’homme. ”
“ Il paraît que M. Gigoux ne suit pas sur le calendrier l’ordre et la marche des saisons, car il fait venir la moisson après la vendange mais en peinture l’on peut sans inconvénient prendre les ciseaux avant la faucille, et cueillir la grappe avant de scier l’épi. Qu’importe, si la grappe a une couleur d’ambre ou de rubis, si la gerbe est blonde et ressemble à de l’or ? La Moisson fait pendant à la Vendange exposée au dernier ou l’avant-dernier Salon. L’artiste, dont les peintures, destinées à orner un monument, ont les dimensions de l’histoire, a transporté la scène aux temps antiques. ”
“ La vocation du jeune artiste, écrit Thoré, l’entraînait en dépit de tout obstacle vers le dessin et il faisait parfois de petits portraits au crayon pour ses amis. Un jour, on lui donna, en reconnaissance, la Vie des hommes illustres de Plutarque, et la Vie des Peintre allemands, flamands et hollandais de Descamps. Voilà Gigoux qui se met à lire, jour et nuit, ces drames si simples, où la volonté et l’intelligence de l’homme triomphent de la nature et de la société ”
“ Voilà ce qu’avait deviné, avant que Jules Janin l’eût écrit, la mère de Gigoux. Aussi lorsque le peintre parlait de sa mère, pour laquelle il professa toujours la vénération la plus profonde, les expressions lui manquaient, et volontiers il citait le mot heureux de son compatriote Victor Hugo : « Ma mère... était ma mère ! » A peine adolescent, le fils du forgeron se recueillit et décida qu’il serait peintre. Le voisinage d’une artiste qui a joui plus tard d’une assez grande réputation, Mlle de Fauveau, a certainement aidé Jean Gigoux à caresser son rêve avec plus d’ardeur. ”
“ L’artiste tient le pinceau jusqu’à son dernier jour, mais non pas le crayon. Il semble que l’homme d’art ait un respect sans égal pour ses menus ouvrages. Il dessine à l’heure de son adolescence et de son âge mur, plus rarement aux approches de la vieillesse. ”
“ Le peintre collaborait alors au journal l’Artiste, fondé par Ricourt. Nombre de portraits lithographiés par Gigoux datent de cette époque et furent publiés dans l’Artiste. Ce que David d’Angers avait entrepris avec l’ébauchoir, le peintre l’exécutait avec son crayon. Tous deux frappaient aux portes de leurs contemporains, l’un pour fixer leurs traits dans le bronze, l’autre pour les graver sur sa pierre. Heureux temps que celui où il est permis de présager une renommée durable à l’homme que l’on rencontre dans la rue, au spectacle ou dans les salons ! ”
“ Il faut admirer beaucoup les esprits qui s’agitent dans un corps malade ; je ne crois pas que ce soit un blasphême d’affirmer que la santé est une des conditions du génie. Ah ! que de soins, ah ! que de peines, ah ! quelle lutte acharnée et violente à qui veut surmonter l’obstacle : et si le corps est malade, il sera bien difficile d’accomplir ces travaux pleins d’insomnies. ”
“ C’est Jules Janin qui nous appelle, Jules Janin dont Sainte-Beuve a dit « Il s’est fait un style qui, dans ses bons jours et quand le soleil rit, est vif, gracieux, enlevé, fait de rien, comme ces étoffes de gaze, transparentes et légères, que les anciens appelaient de l’air tissé, ou encore ce style prompt, piquant, pétillant, servi à la minute, fait l’effet d’un sorbet mousseux et frais, qu’on prendrait en été sous la treille. » ”
“ Les hommes de leur jeunesse sont demeurés jeunes. Ils nous attirent. Nous vivons de leur vie. Les médailles de David, les lithographies de Gigoux sont les pages jumelles d’un même livre dont la lecture ne lassera personne. ”
“ Que l’homme d’art se plaise dans le regard fréquent qu’il porte sur ses pensées peintes ou modelées-, cela peut lui être profitable. Si son œil est subtil et fin, si son esprit est indépendant, il devient à lui-même son critique. Qui donc jugera mieux l’œuvre que l’ouvrier ? Au reste, cet entourage de toiles ou de statues peuplant l’atelier du maître qui les a produites, est un enseignement pour le visiteur. Elles complètent l’homme. ”
“ Si le livre de chevet de l’adolescent est un livre sérieux et digne, ne le fermez jamais. Quel que soit ce livre, il porte dans ses pages le secret de la vocation de l’enfant. C’est par une pente naturelle, irrésistible, c’est par une affinité de cœur ou de pensée que l’enfant va de lui-même au livre où il est question de ses pairs. ”
“ Je l’ai entendu rappeler maintes fois par les élèves de Gros. Bonington est, en effet, l’homme de France et d’Angleterre qui a le mieux compris le jeu de la couleur et de la lumière. Que de chefs-d’œuvre n'eût-il pas produits s’il lui avait été donné de fournir une vie d’homme ! La nature avait tout fait pour lui. Nous croyons utile de rapprocher de ce trait quelques paroles de Gigoux sur le peintre Valenciennes. Bonington et Valenciennes sont morts à moins de dix ans d’intervalle. Leur souvenir n’était pas effacé dans l’école en 1830, mais combien différente fut leur nature ! ”
“ Inutiles acclamations.Antonin Moine vivait dans le dénuement. Les commandes qu’il recevait comme peintre, pastelliste ou sculpteur étaient rares. La lutte inégale dans laquelle il devait succomber dix-huit ans plus tard avait commencé pour lui. Ses amis s’étaient émus de ce duel lent et douloureux d’un vaillant homme aux prises avec les difficultés de la vie, et Gigoux, l’un des premiers, avait essayé de venir en aide à l’artiste. Chargé de la décoration d’un hôtel, Gigoux s’était généreusement désintéressé d’un plafond au profit de son ami malheureux. ”
“ « Vous êtes roi dans votre domaine et Raphaël n’eût pas fait ce que vous faites. Ne vous inquiétez pas des qualités des autres ni des proportions de leurs tableaux puisque les vôtres sont des chefs-d’oeuvre. » Ainsi parle Delacroix dans sa droiture, dans son admiration pour un peintre contemporain de ses belles années. C’est du même peintre que Thoré doit écrire plus tard : « Bonington est une sorte de sylphe léger qui montre la nature en l’effleurant. » Gigoux ne l’a pas connu, Bonington étant mort le 23 septembre 1828 avant d’avoir accompli sa vingt-septième année. ”
“ À mainte reprise, dans ses entretiens, Gigoux est revenu sur Bonington et Prud’hon. Prud’hon, le poète du crayon que David appelait « Watteau », que d’autres avaient surnommé le « Corrège français », était l’objet d’une admiration profonde de la part de notre peintre. Ce n’est pas que Gigoux ait été en aucune façon l’imitateur du procédé de Prud’hon. Il ne se passait guère de jours que Gigoux ne travaillât devant la nature. Mais est-il sage de condamner les chefs-d’œuvre, quelle que soit la méthode qui les ait produits, quelques lacunes qu’on y relève ? ”
“ C’était une page importante aux yeux du peintre, aussi ne négligeait-il pas de s’entourer des conseils de ses amis pour mener cette œuvre à bon terme. Au nombre des visiteurs de l’atelier de Gigoux, il se trouva des hommes assez sincères pour émettre un avis dicté par le goût plus encore que par l’attachement. Auguste d’Espinassy doit être compté parmi ceux qui ne craignirent pas d’inviter l’artiste à se surveiller. ”
“ Bonington suivit l’atelier de Gros, au palais de l’Institut. Mais, soit que le jeune artiste comme l’a dit un de ses biographes, cédât souvent à la tentation de franchir le pont des Arts et de vivre au Louvre plus longuement qu’à l’atelier, soit que Gros inoccupé se désintéressât trop complètement des élèves qui se réclamaient de son patronage, il arriva que le maître ne connaissait ni le nom, ni les traits de Bonington. ”
“ Vous avez en ce moment le pouvoir de faire, d’un tableau déjà très beau, un chef-d’œuvre. Le ciel doit être bleu et très foncé, d’un antagonisme complet avec les tons du devant les torches des soldats ne peuvent influencer qu’à une distance très moindre l’ensemble de l’horizon et de la voûte du ciel une nuit superbe du mois de décembre avec des étoiles scintillantes au firmament. ”
“ Entre tous, Bonington meurt le plus jeune, comme si la maturité rapide du génie était inconciliable avec une existence prolongée, de peur que l’humanité ne se décourage en face de ces hommes supérieurs pour lesquels la caducité des choses d’ici-bas cesserait d’être. ”
“ La Chute d’un Cavalier par Antonin Moine fut remarquée. C’était un bas-relief en plâtre, et malgré la différence des procédés, le nom de Géricault fut prononcé par plus d’un connaisseur devant le cheval modelé du jeune statuaire. On parla beaucoup de la composition charmante d’Antonin Moine, les Lutins en voyage, cavalcade fantastique de malins démons aux têtes fines et rieuses. On eût dit des Lutins du sculpteur qu’ils étaient les réprouvés du ciel idéal de Prud’hon. Moine, pour son début, avait en outre exposé deux cadres de médaillons que David d’Angers n’eût pas désavoués. ”
“ Valenciennes, — c’est Gigoux qui parle, — date de la fin du dernier siècle. Il a peint la nature telle qu’elle devrait être. Ne riez pas, je suis sérieux en m’exprimant ainsi. Homme de réaction à la suite de Louis David, il avait assez de talent pour faire mieux qu’il n’a fait. Mais il commença par suivre la mode, puis sans trop sans douter, ce fut lui qui donna le ton. A l’époque de mes débuts à Paris on allait voir au Luxembourg le tableau de Valenciennes, Cicéron, questeur en Sicile, découvre le tombeau d’Archimède. La toile est au Louvre. C’est le morceau de réception du peintre. ”
“ Les concitoyens de Gigoux lui préparent une sépulture définitive au Champ-Bruley, près de Bersot, dans le voisinage du monument élevé aux soldats morts pour la France en 1870. Rapprochement heureux. L’artiste aussi est un soldat. Sans doute le territoire national est une chose sacrée dont l’intégrité doit être défendue jusqu’au sang, mais le génie d’un peuple, la phalange compacte de ses maîtres sont-ils à moindre prix que le territoire ? ”
“ S’il convient de dire de Prud’hon c’est un poète, Bonington veut qu’on l’appelle le peintre. Il eut comme Prud’hon sa passion maîtresse. Il vécut d’un amour élevé. L’art a rempli toute sa vie. Il est mort consumé. « Il travaillait trop, il étudiait toujours », a dit Thoré. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Constant Dutilleux : sa vie, ses oeuvres…Peintres modernes de la France - Jean-Dominique Ingres…Henri Regnault... : huit reproductions fac-simile en couleursRevue des Deux Mondes T.3, 1874…Henner : huit reproductions fac-simile en couleursFragonard (Gustave Kahn)Félix Trutat : avec 20 planches hors texte en héliogravure…Eugène Delacroix et Hippolyte Flandrin…James Ensor (Émile Verhaeren)Eugène Delacroix : l'homme et l'artiste…
