“ J’eus le soin de fendre tout le côté de mon bas, à quelques jours de là, pour revoir Fanchon la ravaudeuse. Elle avait les yeux rouges et répondit à peine aux questions que je lui fis. Je la pressai de demandes ; enfin, elle avoua que La Tulipe m’avait vu avec elle. « Il m’a saboulée, monsieur, » me dit-elle en sanglotant ; et ce mot, que sa vive émotion fit échapper, me donna à entendre toute l’influence que l’affreux La Tulipe possédait sur cette jolie fille. « Ce sont les autres qui lui apprennent, continua ma tendre ravaudeuse : il n’a pas plus de rancune qu’un agneau. » ”
Résumé
“Cœur double”, est une œuvre de Marcel Schwob. Des thèmes tels que La Tulipe, Arachné ou L'Assassin y sont abordés.
Citations de Cœur double (Marcel Schwob)
“ Je suis un Dom, répondit l’être impur ; je suis de la caste inférieure ; je jette les morts qu’on m’apporte dans cet étang : les cadavres d’hommes paient une roupie ; les corps d’enfants, huit annas ; quand les gens sont trop pauvres, ils me donnent un morceau d’étoffe. — Soit, dit le Rajah, je me vends à toi, vénérable Dom. — Tu ne vaux pas grand’chose, répondit le noyeur, mais je t’achète pour une once d’or que voici. Tu pourras me servir, si je m’absente. Mets-toi là : si tes jambes sont malades, enduis-les de boue ”
“ Insigne réjouissance ! reprit Philippot, j’y fus trois fois ; et la dernière j’avais choisi une dame de bonne façon, vêtue à la mode espagnole. Elle avait sur elle un ciel d’or frisé, en tête une crépine de drap, faite de papillons d’or, où étaient ses cheveux qui lui pendaient par derrière, jusqu’aux talons, entortillés de rubans ; un bonnet de velours cramoisi, une robe du même, doublée de taffetas blanc, bouffant aux manches au lieu de la chemise, les manches couvertes de broderies d’or. Sa cotte était de satin blanc, forcé d’argent battu avec nombre de pierreries. ”
“ Voilà pourquoi tu t’appelles l’Assassin. » Ils se mirent en route, le long du boulevard. L’Assassin fit prendre une absinthe à Louisette, sur le zinc. Cela lui mit du rouge aux joues, du feu au sang, et un terrible bavardage à la langue. Elle disait, le regard dans le vague : « C’est drôle : on marche, on a des jambes ; on boit, on a des bouches ; on cause, on a des langues ; c’est bête, à quoi ça sert ? Je pense à beaucoup de choses. On a des têtes, des nez, des oreilles ; c’est laid. Les yeux, c’est bon parce que ça regarde. » ”
“ Le diable se mit à rire. Il avança sa griffe pointue vers l’enfant et jeta ses noisettes à l’écureuil. Quand il riait, les bouquets de poils qui poussaient de ses narines et de ses oreilles dansaient dans sa figure. — Mon enfant, dit le diable, tu es la bienvenue. J’aime les personnes simples. Tu me fais l’effet d’être une bonne petite fille ; mais tu ne sais pas ton catéchisme. On t’apprendra peut-être plus tard que j’emporte les hommes : tu vas bien voir que ce n’est pas vrai. ”
“ Alors le vieux saisit le panier d’ambre, et, sur le lit du fils aîné, ils se divisèrent le trésor, la femme quêtant les grains qui roulaient, épars. Ils ne tirèrent le filet qu’au matin. Ils coupèrent les cheveux au cadavre de la vendeuse d’ambre, puis rejetèrent son corps blanc sur les pilotis, en pâture aux poissons. Quant au noyé, le vieux lui enleva de son couteau de silex une rondelle du crâne, amulette qu’il enfonça dans le cerveau du mort pour lui servir pendant sa vie future. ”
“ Toutes les nuits elle serre les mailles entre lesquelles ce cœur humain se racornit comme un cadavre de mouche. Je m’étais éternellement attaché Ariane en lui étreignant la gorge de sa soie. Maintenant Arachné m’a lié éternellement à elle de son fil en m’étranglant le cœur. Par ce pont mystérieux je visite à minuit le Royaume des Araignées, dont elle est reine. Il faut traverser cet enfer pour me balancer plus tard sous la lueur des étoiles. Les Araignées des Bois y courent avec des ampoules lumineuses aux pattes. Les Mygales ont huit terribles yeux scintillants ”
“ Il trouvait un plaisir âcre à lui empoigner le bras dans la rue et à la forcer d’entrer dans un assommoir, pour lamper une verte. Car elle refusait d’abord, avec un rire aigre : il lui promettait « deux broquots, » un sur chaque œil — là dans la rue — va comme je te pousse — et la petite, domptée, entrait boire. Alors, énervée, elle le raillait impitoyablement ; chacune de ses rudes plaisanteries était tranchante comme un de ces coups de couteau par lesquels des passionnés enlèvent des rondelles de peau sur les bras, les jambes, le ventre. ”
“ Par l’ouverture, j’aperçus le dos bleu et les revers rouges d’un garde-national assis sur la table ; ses jambes se balançaient ; et, lorsqu’il tourna la tête vers la chandelle, je reconnus la figure basanée et décharnée de La Tulipe. Il fumait une pipe de terre blanche et buvait du vin à même le pot. Fanchon-la-Poupée, ma jolie ravaudeuse, debout devant lui les mains croisées, le regardait en souriant, les joues rouges et l’œil excité. ”
“ Crève-cœur Comme il passait, son pantalon « à la bénard » s’épatant sur le trottoir, le foulard rouge et jaune serré d’un coulant, la casquette à raies d’aplomb sur les « guiches, » on voyait bien que c’était une « terreur » pour les hommes, et pour les femmes un « crève-cœur. » Son balancement sur les hanches était provocateur, et ses yeux noirs allongés vers les tempes avaient des lueurs tentantes. Les mains, ballantes sur les côtés, plates et violacées, montraient que l’homme était fort lutteur. ”
“ Les trois gendarmes, reîtres de la guillotine, trottent vers l’avenue de Choisy, le bicorne penché en avant, laissant voler au vent le pan du manteau, avec ses retroussis rouges — jusqu’au champ des navets, au nouveau cimetière d’Ivry. Un trou oblong, creusé dans la terre glaise, des tas de boue jaune, gluante, rejetés autour, bâille parmi l’ivraie verte : sur la crête du mur, jambe de-ci de-là, une rangée d’êtres humains, coiffés de casquettes, attendent le panier. ”
“ Il ne leur restait ni nez, ni pommettes, ni lèvres ; les yeux avaient jailli hors des orbites fracassées, la bouche s’ouvrait en entonnoir, trou sanglant avec la langue coupée qui vibrait en frissonnant. On en pouvait s’imaginer une vie si étrange : deux êtres de même taille, et sans figure. Les crânes, couverts de cheveux ras, portaient deux plaques rouges, simultanément et semblablement taillées, avec des creux aux orbites et trois trous pour la bouche et le nez. Ils reçurent à l’ambulance les noms de Sans-Gueule no 1 et Sans-Gueule no 2. ”
“ Car je serai libre le jour où je voudrai ; le long d’un fil de soie que m’a lancé Arachné, je fuirai loin de vos gardiens et de vos grilles. Mais l’heure n’est pas encore venue — elle est proche cependant : de plus en plus mon cœur défaille et mon sang pâlit. Vous qui me croyez fou maintenant, vous me croirez mort : tandis que je me balancerai au fil d’Arachné par-delà les étoiles. ”
“ Au lieu que les gens des pilotis restaient presque muets, murmurant parfois une syllabe, mais observant tout avec persistance et le regard mobile, l’étrangère bavardait sans cesse dans une langue incompréhensible, souriait, gesticulait, caressait les objets et les mains des autres, les tâtait, les tapait, les repoussait facétieusement et montrait surtout une curiosité insatiable. Elle avait le rire large et ouvert ; les pêcheurs n’avaient qu’un ricanement sec. Mais ils regardaient avidement le panier de la vendeuse blonde. ”
“ Les hommes qui vont à la sardine avec les pêcheurs d’Etel et de l’île Tudy les mènent danser avec les filles d’Arz. Celles de l’île aux Moines ont la peau fine et blanche, les mains effilées, les yeux noirs et les cheveux blonds ; une colonie d’Espagnols, dit-on, s’est abattue jadis dans l’archipel. Les filles d’Arz sont brunes, vives et rieuses ; elles portent toujours un costume célèbre dans le pays. Elles aiment les tendres blondes de l’île aux Moines, qui ne jettent leurs voiles noirs qu’aux jours de fête, — et les promis mènent leurs fiancées en Arz avant les noces. ”
“ Le gros lutteur lui massa ses bras, qui coulèrent comme des câbles détordus ; d’un tour de reins, il le fit sauter en l’air ; il lui écarta les jambes, le retourna comme une grenouille, et, accroupi derrière lui, il tâchait de le mettre sur le flanc. La figure tordue du crève-cœur se ridait par plis circulaires, jusqu’aux oreilles ; une veine lui zébrait le front taché de rouge, et ses bras impuissants martelaient le sol. ”
“ Les poils de l’écureuil se hérissèrent ; quelque chose grinça des dents, et l’écureuil sauta par terre. Mais la petite fille avait tant couru par les chemins qu’elle n’avait plus peur, et elle s’avança vers la lumière. Un être extraordinaire était accroupi sous un buisson, avec des yeux enflammés et une bouche d’un violet sombre ; sur sa tête deux cornes pointues se dressaient, et il y piquait des noisettes qu’il cueillait sans cesse avec sa longue queue. ”
“ Deux « botereaux » ou crapauds étaient dans un endroit secret, chacun au fond d’un grand pot de terre ; on les nourrissait avec de la mie de pain trempée dans du lait de femme. Et la sœur de la princesse du Caire, les appelant par les noms des tourmentés, leur enfonçait dans le corps de longues épingles : tandis que la gueule des crapauds bavait, chaque blessure retentissait au cœur des hommes voués. Alors le lieutenant-criminel remit la princesse du Caire aux mains du clerc Alexandre Cachemarée avec ordre de la mener au supplice sans plus loin procéder. ”
“ Les gens ne voulaient plus mourir. Le Dom criait misérablement de faim, à demi-enseveli dans la boue séchée. Le Rajah vit alors venir vers l’étang une femme âgée, portant le corps d’un jeune garçon. Le cœur du Rajah battit, et il reconnut son fils, son fils qui était mort. Le cadavre était maigre et exsangue ; on pouvait compter les côtes le long de la poitrine ; les joues du fils du Rajah étaient creuses et couleur de terre ; on voyait qu’il était mort de faim. ”
“ Elle regardait avec anxiété ces énormes cicatrices dont elle distinguait graduellement les coutures comme on connaît les traits des visages aimés. Elle les examinait tour à tour, ainsi que l’on considère les épreuves d’une photographie, sans se décider à choisir. Et peu à peu la forte peine qui lui serrait le cœur, au commencement, quand elle pensait à son mari perdu, finit par se fondre dans un calme irrésolu. Elle vécut à la façon d’une personne qui a renoncé à tout, mais qui vit par habitude. ”
“ Maître, comment considères-tu la vie ? — Quelle question me fais-tu ? répondit le Rajah. La vie est un don des dieux ; il ne nous appartient pas de l’apprécier. Ils nous la distribuent et la retirent à leur gré ; chacun est content de la sienne ; et je loue les divinités de me permettre de vivre pour faire le bien. — Penses-tu que chaque homme, même de la caste la plus basse, puisse être satisfait de la vie et accomplir le bien ? ”
“ Sur l’épaule de la petite montèrent tout à coup deux griffes avec un museau fin ; puis un corps velouté tout entier, suivi d’une queue en panache, se nicha dans ses bras, et l’écureuil mit son nez dans sa manche courte de toile. Alors la petite fille se leva, et entra sous les arbres, sous des arceaux de branches entrelacées, avec des buissons épineux piqués de prunelles d’où jaillissaient soudain des noisetiers et des coudriers, tout droit vers le ciel. ”
“ Elle les regardait tous deux comme ses « mannequins rouges, » et ce furent les poupées falotes qui peuplèrent son existence. Fumant leur pipe, assis sur leur lit, dans la même attitude, exhalant les mêmes tourbillons de vapeur, et poussant simultanément les mêmes cris inarticulés, ils ressemblaient plutôt à des pantins gigantesques apportés d’Orient, à des masques sanglants venus d’Outre-mer, qu’à des êtres animés d’une vie consciente et qui avaient été des hommes. ”
“ Placés dans deux lits côte à côte, les deux Sans-Gueule tachaient les draps d’une double cicatrice arrondie, gigantesque et sans signification. L’éternelle immobilité de cette plaie avait une douleur muette : les muscles tranchés ne réagissaient même pas sur les coutures ; le choc terrible avait anéanti le sens de l’ouïe, si bien que la vie ne se manifestait en eux que par les mouvements de leurs membres, et par un double cri rauque qui giclait par intervalles entre leurs palais béants et leurs tremblants moignons de langue. ”
“ Le midi, campant à l’ombre, les hommes raccommodaient les chaudrons ou tuaient leurs poux ; certains, plus religieux, les jetant au loin, et, en effet, bien qu’ils n’aient aucune croyance, il existe parmi eux une ancienne tradition que les hommes habitent, après leur mort, dans le corps des bêtes. La princesse du Caire faisait mettre à sac les poulaillers, emporter la vaisselle d’étain des hôtelleries, creuser les silos pour prendre le grain. ”
“ Tandis que la dernière bouffée d’air chantait dans sa gorge, on entendait sonner matines, et ses yeux s’obscurcirent tout à coup : elle sentit qu’il faisait nuit ; elle vit qu’elle était dans la forêt du Gâvre ; elle venait de remettre son sabot ; le diable avait cueilli une noisette avec sa queue, et l’écureuil achevait d’en croquer une autre. ”
“ Dans l’île d’Arz, il n’y a que des filles : celle qu’on veut épouser, il faut lui faire manger sept cormes avant quelles soient mûres, — et la fille se mue en garçon. Alors je lui dis qu’à l’île d’Arz on rirait d’elle et que les jeunes filles n’allaient qu’avec celles de l’île aux Moines. Mais elle secoua la tête. Nous dévalions vers la plage ; les bateaux se balançaient, bercés par les lames, et on entendait résonner des rires, comme des ricochets sur l’eau. Étendu sur la grève, un zouave attendait le passeur ; il était jeune, souple et imberbe ”
“ Des monstres velus, aux pattes rapides, m’attendent, tapis dans les fourrés. Or la reine Mab est moins puissante que ma reine Arachné. Car celle-ci a le pouvoir de me faire rouler dans son char merveilleux qui court le long d’un fil. Sa cage est faite de la dure coque d’une gigantesque Mygale, gemmée de cabochons à facettes, taillés dans ses yeux de diamant noir. Les essieux sont les pattes articulées d’un Faucheux géant. Des ailes transparentes, avec des rosaces de nervures, la soulèvent en frappant l’air de battements rythmiques. Nous nous y balançons pendant des heures ”
“ Elle venait malicieusement vers vous ; d’un bond elle enfonçait dans les vôtres ses genoux pointus, en fronçant le sourcil ; elle faisait tourner son doigt très vite sous votre œil, pour « Jouer aux yeux, » et, la main caressant la figure, parfois les lèvres, en croix de Malte, elle récitait d’un délicieux ton enfantin : « Menton bis — bouche d’argent — nez cancan — joue rôtie — joue brûlée — petit œillet — grand œillet — toc, toc, toc, il est marié ! » ”
“ Oh ! oui, l’opium est plus puissant que l’ambroisie, donnant l’éternité d’une vie misérable — plus subtil que le nectar, mordant le cœur de peines si cruelles — plus juste que les dieux, punissant les curieux qui ont voulu violer les secrets de l’au-delà ! ”
“ Et, tandis qu’il faisait glisser machinalement du pouce les pièces éparses des dossiers qui gisaient sur sa table, l’apparence de respectabilité répandue sur cet homme lui donna, comme dans une de ces explosions de lumière, sitôt évanouies, qui illuminent le cerveau, l’étrange impression qu’il avait devant lui un autre juge d’instruction, avec une redingote et des favoris courts, avec des yeux impénétrables et perçants, sorte de malheureuse caricature falote et mal dessinée, s’estompant dans la grisaille du jour. ”
Termes fréquents
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