“ Son sourire faisait les délices des nénuphars et des glaïeuls. Elle était l'âme de la forêt.Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa mère, la rosée, et du ciel que le rayon, son père. Elle se sentait aimée du flot qui la berçait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle avait mille amoureux et pas un amant.Fleur-des-eaux n'ignorait pas qu'elle devait mourir d'amour; elle se plaisait dans celle pensée, et vivait en espérant la mort. Souriante, elle attendait le bien-aimé.Une nuit, à la clarté des étoiles, Simplice l'avait vue au détour d'une allée. ”
Résumé
Contes à Ninon, premier ouvrage d'Émile Zola publié en 1864, est un recueil de huit contes et d'une adresse, marquant la transition de l'auteur du romantisme vers le naturalisme. Inspiré par des figures idéalisées comme Ninon, le recueil explore des thèmes variés : amour tragique, critique sociale, violence de la guerre et recherche du bonheur.
Les récits, oscillant entre fées et réalisme, révèlent une évolution stylistique, passant d'une rhétorique poétique à une analyse plus engagée des enjeux humains. L'ouvrage, bien accueilli, préfigure les préoccupations de Zola sur la condition humaine.
Citations de Contes à Ninon (Émile Zola)
“ Parbleu! frère, cria-t-il, raisonner est une belle chose, quand on conclut sagement. Me voici tout consolé. Je suis roi et je règne sur mon champ. On ne saurait mieux trouver. Tu verras mes légumes superbes, mon blé haut comme des roseaux, mes vendanges à saouler une province. Va, je suis né pour me battre avec la terre. Dès demain, je travaille et dors au soleil. Je ne pense plus.Sidoine, en terminant, croisa les bras, se laissant aller à un demi-sommeil. Primevère regardait toujours les ténèbres, souriante, les bras au cou de Médéric, n'entendant que les battements du coeur de son ami. ”
“ Les branches des taillis s’enlaçaient plus étroitement et se présentaient à lui rigides comme des tiges d’airain. Les feuilles sèches s’amassaient dans les vallons, formant un sol vague et sans résistance. Les troncs d’arbres abattus se mettaient en travers des sentiers ; et les rochers roulaient d’eux-mêmes au-devant du prince. L’insecte le piquait au talon ; le papillon l’aveuglait en se heurtant à ses paupières. Fleur-des-eaux, sans le voir, sans l’entendre, fuyait toujours sur le rayon de lune. Simplice sentait avec angoisse venir l’instant où elle allait disparaître. ”
“ Monsieur, lui cria Médéric, pourriez-vous nous indiquer le Royaume des Heureux ? — Le Royaume des Heureux ? répondit le fou en levant la tête, vous ne sauriez mieux vous adresser. Je me rends souvent dans cette contrée. — Eh quoi ! serait-elle près d’ici ? Nous venons de battre le monde, sans pouvoir la trouver. — Le Royaume des Heureux, Monsieur, est partout et nulle part. Ceux qui suivent les sentiers, les yeux grands ouverts, et qui le cherchent, comme un royaume de la terre, étalant au soleil ses villes et ses campagnes, passeront à son côté toute leur vie, sans jamais le découvrir. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ Tous trois, Primevère, Sidoine et Médéric, se taisaient. Autour d'eux, un immense silence, de grandes ombres vagues changeant la campagne en un lac de ténèbres, aux flots lourds et immobiles ; au-dessus de leurs têtes, un ciel sans lune, semé d'étoiles, voûte noire criblée de trous d'or. Là, suivant chacun leurs pensées, ayant le monde à leurs pieds, ils songeaient dans la nuit, assis sur les ruines de l'école modèle. Primevère, mince et souple, avait passé les bras au cou de Médéric ; elle se laissait aller sur sa poitrine, les yeux grands ouverts, regardant les ténèbres. ”
“ Nous nous serions cachés de toi, nous t’aurions refusé nos leçons, et ton œil de ténèbres n’aurait pu voir Fleur-des-eaux, l’ondine de la source. Tu t’es présenté à nous avec l’innocence des bêtes, et voici qu’aujourd’hui tu montres l’esprit des hommes. Vois, tu écrases les scarabées, tu arraches nos feuilles, tu brises nos branches. Le vent d’égoïsme t’emporte, et tu veux nous voler notre âme. Et l’aubépine ajouta : — Simplice, arrête, par pitié ! Lorsque l’enfant capricieux désire respirer le parfum de mes bouquets étoilés, que ne les laisse-t-il s’épanouir librement sur la branche ! ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1864)
“ Fleur-des-eaux lui pressait déjà les mains. Elle se dressait sur ses petits pieds, et mirait son sourire dans les yeux du jeune homme. — Tu as bien tardé, dit-elle. Mon cœur te savait dans la forêt. J'ai monté sur un rayon de lune et je t'ai cherché trois jours, trois heures, trois minutes. Simplice se taisait et retenait son souffle. Elle le fit asseoir au bord de la fontaine; elle le caressait du regard; et lui, il la contemplait longuement. — Ne me reconnais-tu pas? reprit-elle. Je t'ai vu souvent en rêve. J'allais à toi, tu me prenais la main, et nous marchions, muets et frémissants. ”
“ Me croyez-vous assez sotte pour traîner nos misères dans mon nid. J’y voudrais vivre libre, insouciante, non pas toujours, mais quelques bonnes heures, chaque soir d’été. Les hommes, s’ils devenaient anges, se fatigueraient de Dieu lui-même. Je sais ce qu’il en est. C’est moi qui aurais la clef du paradis dans la poche. Une seconde île verdoyait devant nous, Antoinette battit des mains. C’était bien le plus charmant petit désert qu’un Robinson pût rêver à vingt ans. La rive, un peu haute, était bordée de grands arbres, entre lesquels les églantiers et les herbes luttaient de croissance. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ Les rameurs se regardèrent, désappointés ; ils firent tourner le canot, ils remontèrent péniblement, luttant contre le flot rapide en cet endroit. Il est une tyrannie bien lourde et bien douce : c'est le désir d'un tyran aux lèvres roses, qui peut, dans un de ses caprices, demander le monde et le payer d'un baiser. La jeune femme s'était penchée, plongennt sa main dans l'eau. Elle l'en retirait toute pleine ; puis, rêveuse, semblait compter les perles qui s'échappaient de ses doigts. Léon la regardait faire, se taisant, mal à l'aise de se sentir aussi près d'une ennemie. ”
“ Chacun a le sien, qu’il a abaissé à son niveau, afin de le comprendre ; chacun défend son idole, attaque l’idole d’autrui. De là un effroyable entassement de volumes, une éternelle matière à querelle : les façons d’être de Celui qui est, la meilleure méthode de l’adorer, ses manifestations sur la terre, le but final qu’il se propose. Le ciel me garde de vulgariser une telle science ; je tiens trop à mon bon sens. Médéric se tut, ayant l’âme attristée de ces mille vérités qu’il remuait à la pelle. Sidoine, ne l’entendant plus, hasarda une enjambée et arriva droit en Chine. ”
“ Au milieu, entre deux de ces tas, dormait Sœur-des-Pauvres, dans un rayon de lune. L’enfant, cédant au sommeil, n’avait pu gagner son lit ; elle s’était laissée glisser doucement ; elle rêvait du ciel, sur cette couche faite d’aumônes. Les bras ramenés contre la poitrine, elle tenait dans sa main droite le magique cadeau de la mendiante. Son souffle faible et régulier s’entendait au milieu du silence ; tandis que l’astre bien-aimé, se mirant autour d’elle dans la monnaie neuve, l’entourait comme d’un cercle d’or. Guillaume et Guillaumette n’étaient pas bonnes gens à longtemps s’étonner. ”
“ Il y a là, sur votre nez, une pêche magnifique qui vous donnera à boire et à manger, le tout ensemble. — Cette pêche n’est pas à moi, répondit le pauvre. Les deux compagnons se regardèrent, stupéfaits de cette réponse, ne sachant s’ils devaient rire ou se fâcher. — Écoutez, bonhomme, reprit Médéric, nous n’aimons pas qu’on se moque de nous. Si vous avez fait gageure de vous laisser mourir de faim, gagnez tout à votre aise votre pari. Si, au contraire, vous désirez vivre le plus longtemps possible, mangez et digérez au soleil. ”
“ L'homme, comme l'oiseau, vivait d'une nourriture providentielle. Il allait, bénissant Dieu, cueillant les fruits de l'arbre, buvant l'eau de la source, s'endormant le soir sous un abri de feuillage. Ses lèvres avaient horreur de la chair; il ignorait le goût du sang, il ne trouvait de saveurs qu'aux seuls mets que la rosée et le soleil préparaient pour ses repas.C'est ainsi que l'homme restait innocent et que son innocence le sacrait roi des autres êtres de la création. Tout était concorde. Je ne sais quelle blancheur avait le monde, quelle paix suprême le berçait dans l'infini. ”
“ La nuit vient. Ils se grondent de leur paresse. Ah! comme il ment ce poète, Ninon, et comme son mensonge est séduisant! Qu'il ne soit jamais homme, l'éternel enfant! qu'il nous trompe encore, lorsqu'il ne pourra plus se tromper lui-même! Il vient du paradis pour nous en conter les amours. Il a rencontré là-haut Musette et Mimi, deux saintes, qu'il s'est plu à faire descendre parmi nous. Elles n'ont fait qu'effleurer la terre de leurs ailes, elles s'en sont allées dans le rayon qui les apportait. Aujourd'hui, les coeurs de vingt ans les cherchent et pleurent de ne pouvoir les trouver. ”
“ Je dis le soir, et je m’exprime mal. Les moments que nous nommons soir et matin n’existaient pas pour des gens suivant le soleil dans sa course et faisant le jour et la nuit à leur volonté. En toute vérité, nos voyageurs couraient le monde depuis environ douze heures. — Les poings me démangent, dit Sidoine. — Gratte-les, mon mignon, répondit Médéric. Je ne puis t’offrir d’autre soulagement. Mais, dis-moi, l’éducation n’a-t-elle pas un peu adouci ton naturel batailleur ? — Non, frère. À vrai dire, mon métier de roi m’a dégoûté des taloches. Les hommes sont vraiment trop faciles à tuer. ”
“ Avant tout, apprends que la nuit n'existe pas.—La nuit n'existe pas, mon frère Médéric? cependant je la vois.—Eh! mon mignon, ferme les yeux et écoute-moi. Ne le sais-tu pas? seule, l'intelligence de l'homme voit distinctement; les yeux sont un cadeau de l'esprit du mal, induisant la créature en erreur. La nuit n'existe pas, cela est certain, si le jour existe. Tu vas me comprendre. L'été, au temps des moissons, lorsque le ciel brûle et que les voyageurs ne peuvent supporter l'éclat des routes blanches, ils cherchent un mur, à l'ombre duquel ils marchent, dans une nuit relative. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ N'es-tu pas lasse, Ninon, de ce printemps éternel ? Toujours aimer, toujours chanter le rêve des seize ans. Tu t'endors le soir, méchante fille, lorsque je te parle longuement des coquetteries de la rose et des infidélités de la libellule. Tes grands yeux, tu les fermes d'ennui, et moi, qui ne peux plus y puiser l'inspiration, je bégaye sans parvenir à trouver un dénoùment. J'aurai raison de tes paupières paresseuses, Ninon. Je veux te dire aujourd'hui un conte si terrible, que tu ne les fermeras de huit jours. Écoute. La terreur est douce après un trop long sourire. ”
“ Une joyeuse parole d'encouragement était sur ses lèvres. Le tronc d'arbre lui écrasa la face, et le sang jaillit.Le brin d'herbe qui en reçut la première goutte, la secoua avec horreur sur la terre. La terre but cette goutte, frémissante, épouvantée; un long cri de répugnance s'échappa de son sein, et le sable du sentier rendit le hideux breuvage en mousse sanglante.Au cri de la victime, je vis les créatures se disperser sous le vent de l'effroi. Elles s'enfuirent par le monde, évitant les chemins frayés; elles se postèrent dans les carrefours, et les plus forts attaquèrent les plus faibles. ”
“ Je dirai le tout : jamais je n’ai admiré sans chagrin l’immortelle dans un salon. Ses fines jambes s’embarrassent dans les grandes jupes de nos élégantes ; elle se trouve par trop gênée, elle qui ne veut être que liberté et que caprice : et, troublée, elle se conforme lourdement à nos sottes révérences, perdant toujours sa grâce et rencontrant souvent le ridicule. Je voudrais pouvoir lui fermer nos portes. Si je la souffre quelquefois sous les lustres, sans trop de tristesse, c’est grâce à ses tablettes d’amour, à son carnet de danse. Ninon, le vois-tu dans sa main, ce petit livre ? ”
“ Mon mignon et moi, nous vous voyons de bien haut, comme doit vous voir votre Créateur, et nous n’avons point souci de la profondeur des flots, de la hauteur des monts ni des diverses températures des contrées. Ouvre l’oreille, Sidoine, je vulgarise plus que jamais ; je suis en plein dans la géographie physique du globe. Pour l’Éternel, il devra exister autant de différents mondes qu’il y aura eu de bouleversements. Tu dois comprendre cela. Mais l’homme, créature d’une époque, ne peut envisager la terre que sous une seule façon d’être. ”
“ Les autres mondes, qu’en fait-on ? Si l’œuvre a un but, toute l’œuvre ne sera-t-elle pas employée à atteindre ce but ? Nous, les infiniment petits, apprenons l’astronomie pour savoir quelle place nous tenons dans l’infini. Regarde le ciel, mon mignon, regarde-le bien. Tout géant que tu es, tu as au-dessus de ta tête l’immensité avec ses mystères ; et, si jamais il te prenait la malencontreuse idée de philosopher sur ton principe et sur ta fin, celle immensité t’empêcherait de conclure. — Mon frère Médéric, vulgariser est un joli jeu. J’aimerais à apprendre la raison du jour et de la nuit. ”
“ Tu le vois, Ninon, ce ne sont pas là des anges, et leur monde n'est pas un paradis. Un rêveur de nos pays fiévreux s'accommoderait mal de cette région tempérée où le coeur doit battre d'un mouvement régulier, aux caresses d'un air pur et tiède. Il dédaignerait ces horizons tranquilles, baignés d'une lumière blanche, sans orages, sans midis éblouissants. Mais quelle douce patrie pour ceux qui, sortis hier de la mort, se souviennent en soupirant du bon sommeil qu'ils ont dormi dans l'éternité passée, et qui attendent d'heure en heure le repos de l'éternité future. ”
“ C’est ainsi qu’elles se jettent dans les bras du premier niais venu, confiantes en sa grande mine. Elles l’aiment, parce qu’il leur plaît ; il leur plaît parce qu’il leur plaît. Un jour, le niais les bat. Alors elles crient au martyre, elles se désolent, disant qu’un homme ne peut toucher à un cœur sans le briser. Les folles, que ne cherchent-elles la fleur d’amour où elle fleurit ! Antoinette applaudit de nouveau. Le discours, tel que je le connaissais, s’arrêtait là. Léon l’avait prononcé tout d’un trait, comme ayant hâte de le finir. ”
“ Eh ! mon mignon, je vulgarise la théologie à cette heure ! La théologie est la science de Dieu. — Bon ! interrompit Sidoine, je la sais, celle-là. Il suffit pour y être passé maître d’avoir l’esprit droit. Enfin je trouve une science simple, qui ne doit pas demander deux mois de raisonnement. — Que dis-tu là, mon mignon ! La théologie, une science simple ! Pas deux mots de raisonnement ! Certes, il est simple, pour les cœurs naïfs, de reconnaître un Dieu et de borner là leur science, ce qui leur permet d’être savants à peu de frais. ”
“ Les dorures en sont fanées, les feuillets tiennent à peine. Sa maîtresse, qui a vieilli avec lui, paraît l’en aimer davantage. Elle en tourne encore souvent les pages et s’enivre de son lointain parfum de jeunesse. N’est-ce pas un rôle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse ? N’est-il pas, comme toute poésie, incompris de la foule et lu couramment des seuls initiés ? Confident des secrets de la femme, il l’accompagne dans la vie, ainsi qu’un ange d’amour versant à pleine main les espérances et les souvenirs. II Georgette sortait à peine du couvent. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ « Je doute, et je pleure ma robe tachée. Où trouverai-je ton frère, ô Jésus ! pour qu'il m'ouvre son vêtement de lin ? Ah ! pauvre maître, quel fils né de toi lavera mes plumes que tu rougis de ton sang ? » Le crucifié écoutait la fauvette. Le vent de la mort faisait battre ses paupières ; l'agonie tordait ses lèvres. Son regard se leva vers l'oiseau, plein d'un doux reproche ; son sourire brilla, serein comme l'espérance. Alors, il poussa un grand cri. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et la fauvette s'enfuit, emportée dans un sanglot. Le ciel devint noir, la terre frémit dans l'ombre. ”
“ Nous allons reprendre notre vie d’insouciance, oubliant tous les vilains spectacles, toutes les vilaines pensées du monde que nous venons de traverser ; nous allons être parfaitement ignorants et n’avoir cure que de nous aimer. Dans nos domaines royaux, au soleil en hiver, en été sous les chênes, moi j’aurai la mission de caresser Primevère, et Primevère aura celle de me rendre deux caresses pour une ; toi, comme tu ne saurais, sans mourir d’ennui, garder tes poings en repos, pendant ce temps, tu laboureras nos champs, les sèmeras de grains, couperas nos moissons, vendangeras nos vignes ”
“ Une moitié du monde a toujours parfaitement ignoré l'histoire de l'autre moitié.—Le monde n'est pourtant pas si grand, remarqua Sidoine.—D'ailleurs, mon mignon, sans plus vulgariser, j'estime singulièrement la Chine, je la crains même un peu, comme tout ce qui est inconnu. Je crois voir en elle la grande nation de l'avenir. Demain, quand notre civilisation tombera, ainsi qu'ont tombé toutes les civilisations passées, l'extrême Orient héritera sans doute des sciences de l'Occident, et deviendra à son tour la contrée polie, savante par excellence. ”
“ Vers midi, Médéric, las de se taire, ne put laisser de nouveau passer les mers et les continents sans donner une leçon de géographie à son compagnon. — Hé ! mon mignon, dit-il, il y a, en ce moment, des millions de pauvres enfants, enfermés dans des salles froides et obscures, qui se tuent les yeux et l’esprit à épeler le monde sur de sales bouts de papier, peints de bleu et de rouge, couverts de lignes, de noms bizarres, tout comme un grimoire cabalistique. L’homme est à plaindre de ne voir les grands spectacles que rapetissés à sa mesure. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1864)
“ En ce moment, Sidoine et Médéric se trouvaient sur une grande route, non loin d'une ville. Des deux côtés s'étendaient de vastes parcs, enclos de murs peu élevés, au-dessus desquels passaient des branches d'arbres fruitiers, chargées de pommes, de poires, de pêches, appétissantes à voir, et qui auraient suffi au dessert d'une armée. Comme ils avançaient, ils avisèrent, assis contre un de ces murs, un bonhomme d'aspect misérable. A leur approche, la pauvre créature se leva et vint à eux, traînant les pieds et grelottant de faim. — La charité, mes bons Messieurs ! demanda-t-il. ”
“ Je comprends maintenant que, dans ce pays, les pêches ne soient pas à tout le monde. Les petitesses de l’homme ont leurs grandeurs. Du moment où tous n’ont pas une commune richesse, il naît de cette injustice une belle et suprême justice, celle de conserver à chacun son bien. Le mendiant avait repris son sourire doux et navrant. Il s’affaissait sur lui-même, comme ne pensant plus et s’abandonnant au bon plaisir du ciel. Il ouvrit les lèvres, sans le savoir. — La charité, mes bons Messieurs ! reprit-il. — La charité, bonhomme, dit Médéric, je sais où elle est. ”
“ Peut-être,—car tu me parais singulièrement curieux aujourd'hui,—désires-tu connaître comment je compte agir dans le Royaume des Heureux. Dès à présent, à ne juger les choses que de loin, il me semble assez convenable de me faire aimer de l'aimable Primevère, et de l'épouser, pour vivre grassement ensuite, sans souci des autres empires du monde. Nous verrons à te créer une position qui convienne à tes goûts, en te permettant de t'entretenir la main. Mon mignon, je jure de te tailler tôt ou tard une noble besogne, telle que le monde, dans mille ans, parlera encore de tes poings. ”
