“ Remarque, Sidoine, mon mignon, l’embarras où je suis. Les hommes se sont partagé le sol d’une façon ridicule. On ne peut déranger une pauvre montagne sans écraser les choux d’un voisin. ― Tu dis vrai, mon frère, répondit Sidoine. Seulement, je te prie d’avoir une idée au plus vite. Ce n’est pas que ce caillou soit lourd ; mais il est si gros qu’il m’embarrasse un peu. ― Viens donc, reprit Médéric. Nous allons le poser entre ces deux coteaux que tu vois au nord de la plaine. Il y a là une gorge qui souffle un froid du diable en ce pays. ”
Sidoine
Définition et enjeux
Sidoine est un thème riche et polyvalent, abordé à la fois dans la littérature et l’histoire. Émile Zola le présente comme un personnage vivant des aventures absurdes, comme lorsqu’il discute avec Médéric de la « terre ronde » ou échange son corps contre une intelligence.
En revanche, J.-B. Giroud et Amédée Thierry le situent dans l’antiquité, en évoquant Sidoine Apollinaire, poète et évêque du Ve siècle. Ces approches contrastées révèlent une dualité : Sidoine incarne à la fois un mythe littéraire et une figure historique, reliant fiction et réalité.
Citations sur “Sidoine”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ Au bout d'une dizaine de pas, Sidoine sentit une légère résistance à la jambe gauche. Il crut que sa culotte venait de rencontrer quelque ronce. Mais s'étant baissé, il demeura fort surpris : c'était un homme, d'air avide et cruel, qui gênait ainsi sa marche. Cet homme demandait tout simplement la bourse aux voyageurs. Sidoine ne voyait plus que mendiants affamés sur les routes ; sa charité de fraîche date avait hâle de s'exercer. Il n'entendit pas bien la demande de l'homme, il le prit par la peau du cou, l'élevant à la hauteur de son visage, pour converser plus librement. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1864)
“ Médéric le regarda faire sans s'étonner. — Mon mignon, dit-il à Sidoine, je te prie de regarder cet homme. Il est le type le plus pur de l'humanité. Il souffre, il obéit ; il est fier de souffrir et d'obéir. Je le crois un grand sage. Sidoine fit quelques enjambées, le cœur triste d'abandonner ainsi un pauvre diable mourant de faim. ”
“ Rien n’est plus simple. Il s’est fait un échange entre les marmots. Quand ils étaient au berceau, alors qu’ils avaient la peau tendre et le crâne de peu d’épaisseur, Sidoine a pris le corps de Médéric, et Médéric, l’esprit de Sidoine ; de sorte que l’un a crû en jambes et en bras, tandis que l’autre croissait en intelligence. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ Vous êtes un sot, mon mignon, reprit Médéric. Vous avez l'air de ne pas vous douter que la terre est ronde, et qu'en allant toujours devant vous, vous n'arriveriez nulle part. Nous voilà bel et bien perdus. Oh ! dit Sidoine en courant de plus belle, peu m'importe : je suis partout chez moi. ”
J.-B. Giroud, Sidoine Apollinaire (1871)
“ Sous sa phrase un peu tourmentée et chargée d'afféterie , respire un sentiment vrai, une sagesse simple et sans efforts. Il est déjà plus chrétien qu'il ne le paraît; on ne saurait assez louer cette pureté d'affections de famille, cette douceur qui rendait la vie de Sidoine si commode et si agréable à ses amis, à ses serviteurs et à tous ceux qui l'entouraient. En 467, Athénius, étant parvenu à l'empire, ordonna à Sidoine, qui était alors à Lyon, de se rendre à Rome. ”
Amédée Thierry,
Histoire d'Attila et de ses successeurs…
“ Le récit de cette courte mais curieuse guerre ne nous vient pas d'un historien; nous la tenons d'un poëte et d'un poëte gaulois, le célèbre Sidoine Apollinaire, auteur d'un panégyrique d'Anthémius devenu empereur d'Occident. Suivant l'usage des poëtes, Sidoine ayant à mettre en scène la nation des Huns n'a point manqué l'occasion d'en tracer le portrait, et il l'a fait avec toutes les recherches, toute l'exagération de ce faux bel esprit qui flattait le goût de ses contemporains, et qui fut, il faut bien le dire, pour une grande part dans sa renommée. ”
“ De plus, je crois te l'avoir dit, Sidoine péchait par une grande coquetterie; dès qu'il eut un budget sous la main, il échangea vite ses peaux de loup contre de splendides vêtements de soie et de velours, trouvant à se regarder quelques dédommagements aux ennuis de sa nouvelle profession. On le blâmait de cet innocent plaisir; bien qu'il ne fît autre dépense, on lui reprochait d'user trop de satin, de déchirer trop de dentelle. La rosée, il est vrai, tache les étoffes fines, et rien ne les coupe comme la paille. Or Sidoine couchait tout habillé. ”
Em. Moitron, Saint Pourçain et son temps, coup d'oeil historique sur le Ve siècle (1908)
“ Les peines intimes ne manquèrent point à saint Sidoine sur ses vieux jours. Ces longues vies où le bonheur a paru se fixer, ont, sur le soir, des scènes déchirantes. Mais le soir ne tombe pas tous les jours aux mêmes heures, la vieillesse est chose relative : et Sidoine-Apollinaire la rencontra avant l'accablement des années. Sa jeunesse et son âge viril avaient été tellement mouvementés qu'il était déja vieux à quarante ans, lors de sa promotion, et très vieux, quand il mourut dix-huit ans après. Cette fin d'un épiscopat en somme assez court fut l'époque la plus pénible de sa vie. ”
“ Ils découvraient chaque jour tant d'avantages à être ce qu'ils étaient, que, pour rien au monde, ils n'auraient voulu changer de corps ni d'esprit.Sidoine, lorsque Médéric lui indiquait un nid de pie, tout au haut d'un chêne, se déclarait l'enfant le plus fin de la contrée; Médéric, lorsque Sidoine se baissait pour s'emparer du nid, croyait de bonne foi avoir la taille d'un géant. Mal t'en eût pris, si tu avais traité Sidoine de sot, espérant qu'il ne saurait te répondre: Médéric t'aurait prouvé, en trois phrases, que tu tournais à l'idiotisme. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1864)
“ Durant ce long discours, Sidoine, pour complaire à son compagnon, avait pris l'air le plus bête du monde, et note que c'était précisément là l'air qu'il fallait. Mais, à la vérité, il s'ennuyait de toute la largeur de ses mâchoires, regardant d'un œil désespéré le Nil, les sphinx, Memphis, les pyramides, et s'efforçant de penser aux momies, sans grands résultats. Il cherchait furtivement à l'horizon s'il ne trouverait pas un sujet qui lui permît d'interrompre l'orateur d'une façon polie. ”
J.-J. Ampère,
Revue des Deux Mondes
“ Dans vingt endroits, on voit combien Sidoine était peu théologien, combien il était peu au courant des discussions, particulièrement de cette discussion du pélagianisme, qui passionnait si vivement tous les esprits véritablement sérieux et distingués. Mamert Claudien lui avait dédié sa réfutation du traité de Faustus sur la matérialité de l’ame : Sidoine ne manque pas de répondre à cette dédicace par une épître pleine de louanges hyperboliques, mais prouvant à merveille qu’il ne sait pas de quoi il est question dans le livre qu’on lui a dédié. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1864)
“ Bien qu'ils eussent grand'peine à converser librement, le grand Sidoine et le petit Médéric n'en étaient pas moins les meilleurs amis du monde. Ils avaient seize ans tous deux, étant nés le même jour, à la même minute, et se connaissaient depuis lors; car leurs mères, qui se trouvaient voisines, se plaisaient à les coucher ensemble dans un berceau d'osier, aux jours où le grand Sidoine se contentait encore d'une couche de trois pieds de long. Sans doute, c'est chose rare que deux enfants, nourris d'une même bouillie, aient des croissances si singulièrement différentes. ”
J.-J. Ampère,
Revue des Deux Mondes
“ SIDOINE APOLLINAIRE. [1] Sidoine Apollinaire naquit à Lyon en 430 ; sa famille, de laquelle on a fait descendre les Polignac, était une des plus considérables de la Gaule méridionale, et son existence fut tout ensemble celle d’un grand seigneur et celle d’un bel esprit. Sidoine fut gendre de l’empereur Avitus, et par là se trouva l’allié des Avitus, nom considérable de l’Auvergne, illustré déjà dans l’église par saint Avit, évêque de Vienne. ”
A. Thierry, Les Derniers Temps de l’empire d’Occident…
“ Le jour de l’élection approchant, Sidoine vint s’installer à Bourges. La ville était remplie d’agitation ; on eût pu se croire à la veille d’une émeute. Dans les rues, sur les places, principalement autour de l’église, stationnaient des groupes inquiets, ardens à la dispute, préconisant leur candidat et déchirant les autres. C’était un échange de panégyriques et d’attaques, un débordement de propos diffamatoires qui n’épargnaient pas le juge et ses conseillers ecclésiastiques : Sidoine en fut indigné. Il vit aussi offrir et distribuer de l’argent. ”
J.-M. Lagier, Sidoine Apollinaire, un praticien romain… (1868)
“ Le plus souvent Avitacum donnait l'hospitalité à quelques grands personnages ; alors c'étaient de véritables fêtes, auxquelles rien ne manquait, pas mêmes les régates sur le lac; le soir on jouait à la toupie. Outre ces distractions, Sidoine, pour consoler ses ennuis, avait encore ses correspondances avec ses amis de Lyon, de Vienne, d'Arles et ses livres qu'il aimait passionnément. Au milieu des variétés de son existence, l'amour des belles-lettres le captivait toujours. Quand il songeait à la Gaule, il la rêvait docte et polie, comme l'Italie et la Grèce. ”
Jean-Jacques Ampère,
Revue des Deux Mondes
“ On ne trouve rien de pareil chez un de ses contemporains, le Lyonnais Sidoine Apollinaire, qui vint à Rome pour affaires vers la fin du ve siècle. Celui-ci était un bel esprit gaulois, un grand propriétaire ambitieux et intrigant, qui, après avoir eu pour gendre un empereur romain, fut à la fin évêque par hasard et saint par circonstance. Sidoine, dans une lettre écrite de ce style précieux qu’il affectait, raconte à son ami un voyage à travers l’Italie ; il fait sur la route, étalage d’érudition classique, à peu près comme un scholar anglais de nos jours. ”
“ Sidoine ouvrit les doigts, et le voleur tomba dans la mare. Un honnête homme se serait noyé; le coquin se sauva à la nage.Les voyageurs, sans regarder derrière eux, continuèrent à marcher, Sidoine tenant toujours sa pêche, Médéric songeant aux trois dernières rencontres.—Mon mignon, dit soudain ce dernier, tu alignes assez proprement les phrases, maintenant. Jamais tu n'as si bien parlé.—Oh! répondit Sidoine, c'est une simple habitude à prendre. Je ne me bats plus, je parle. ”
J.-M. Lagier, Sidoine Apollinaire, un praticien romain… (1868)
“ Béranger disait qu'une idée sans style est une jolie fille sans dot; Sidoine Apollinaire n'eut pas beaucoup de filles, mais, en bon père, il les dota pompeusement. Ces défauts plurent aux contemporains de Sidoine, lequel, déjà connu par sa naissance, devint vite célèbre par ses écrits. Les belles-lettres étaient, à cette époque, comme presque toujours, une voie sûre pour arriver aux honneurs; et Sidoine les désirait. ”
Adhémar Esmein,
Mélanges d'histoire du droit et de critique…
(1886)
“ Peu d'existences égalent celle de Sidoine en éclat et en variété. Il était fils d'un préfet du prétoire des Gaules et fut gendre d'un empereur ; il obtint les dignités de praefectus Urbi et de patrice ; il connut la haute politique, ses triomphes et ses revers; retiré ensuite dans ses terres d'Auvergne, il mena la vie du grand propriétaire provincial, il fut enfin l'évêque d'une cité qui lutta longtemps contre les Wisigoths, et que l'Empire finit par livrer au barbare. Il nous fait voir la fin d'un monde : il a l'impression vive d'un témoin et parfois le coup d'oeil d'un homme supérieur. ”
“ Les pauvres gens mouraient, n’ayant seulement pas la consolation de savoir quelle rude main les secouait ainsi. Car, au premier abord, quand Sidoine se reposait tranquillement sur la pyramide, rien ne le distinguait nettement des blocs de granit. Puis, lorsqu’il s’était dressé, il n’avait pas laissé à l’ennemi le temps de l’envisager. Observe qu’il fallait au regard deux bonnes minutes, pour monter le long de ce grand corps, avant de rencontrer une figure. Les Verts n’avaient donc pas une idée très-nette de la cause des formidables bourrades qui les renversaient par centaines. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ Il y a ici cent braves qui n'ont d'autre charge que d'embrocher les curieux. Nous sommes vos gardes du corps, Sire. Sans nous, vos sujets, gens très-gourmands de monarques, en auraient déjà fait une effroyable consommation. Cependant, Sidoine riait aux larmes. L'idée que ces pauvres diables le gardaient lui avait d'abord paru d'une joyeuseté rare ; mais quand il apprit qu'ils le gardaient contre son peuple, il eut un nouvel accès de gaieté dont il faillit étouffer. De son côté, Médéric pouffait à pleines joues, déchaînant une véritable tempête dans l'oreille de son mignon. ”
“ ÉMILE ZOLA CONTES Á NINON TABLE DES MATIÈRES A NINON SIMPLICE LE CARNET DE DANSE CELLE QUI M'AIME LA FÉE AMOUREUSE LE SANG LES VOLEURS ET L'ÂNE SOEUR-DES-PAUVRES AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC I. Mes héros II. Ils se mettent en campagne III. Léger aperçu sur les momies IV. Les poings de Sidoine V. Le discours de Médéric VI. Médéric mange des mûres VII. Où Sidoine devient bavard. ”
A. Thierry, Les Derniers Temps de l’empire d’Occident…
“ Parce que Sidoine est sorti des rangs du monde pour arriver à l’épiscopat, il refuse de prendre un ecclésiastique pour son métropolitain. Enflé de sa noblesse, il veut des généalogies et des titres ; l’éclat des dignités l’éblouit, il méprise les pauvres du Christ. ”
J.-M. Lagier, Sidoine Apollinaire, un praticien romain… (1868)
“ Un jour, à Lyon, il jouait à la paume avec un vieux poëte appelé Philimace. Sidoine aimait beaucoup le jeu.de paume; du reste à cette époque et antérieurement il était fort en honneur dans les écoles. On sait que le jeune Augustin en avait passionnément recherché les innocents triomphes, avant la gloire des lettres et de l'éloquence. Le vieillard est naturellement battu; il cherche à se venger en demandant à Sidoine d'improviser un quatrain sur le linge qui essuyait son front; il croyait mettre le jeune poëte en défaut. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1864)
“ « Là travaillait jadis le roi Sidoine. » Je l'avais prédit, mon mignon, tes poings devaient être des poings de roi; seulement ce seront des poings de roi travailleur, les plus beaux et les plus rares qui existent. A ces mots, Sidoine ne se sentit pas d'aise. Sa mission, dans la vie commune, lui parut de beaucoup la plus agréable, comme étant celle qui demandait le plus de force. — Parbleu ! frère, cria-t-il, raisonner est une belle chose, quand on conclut sagement. Me voici tout con- solé. Je suis roi et je règne sur mon champ. On ne saurait mieux trouver. ”
Émile Zola,
Contes à Ninon
(1877)
“ Tous trois, Primevère, Sidoine et Médéric, se taisaient. Autour d'eux, un immense silence, de grandes ombres vagues changeant la campagne en un lac de ténèbres, aux flots lourds et immobiles ; au-dessus de leurs têtes, un ciel sans lune, semé d'étoiles, voûte noire criblée de trous d'or. Là, suivant chacun leurs pensées, ayant le monde à leurs pieds, ils songeaient dans la nuit, assis sur les ruines de l'école modèle. Primevère, mince et souple, avait passé les bras au cou de Médéric ; elle se laissait aller sur sa poitrine, les yeux grands ouverts, regardant les ténèbres. ”
“ Il venait, les mains derrière le dos, le nez au vent ; son pauvre corps flottait dans ses minces vêtements, et sa face exprimait je ne sais quel singulier mélange de béatitude et de souffrance. Il paraissait rêver, le ventre vide, d’un large et plantureux festin. — Je ne comprends plus rien à la terre, reprit Sidoine, si ce vagabond n’accepte pas ma pêche. Il meurt de faim et ne me paraît ni un coquin ni un honnête homme. Le tout est de la lui offrir poliment. Mon frère Médéric, charge-toi de cette délicate expédition. ”
Philarète Chasles,
Revue des Deux Mondes
(1876)
“ Il ne sait pas que Dieu protège surtout les nations viriles, assez fortes pour conserver l'indépendance qu'elles ont reçue de lui. Traduire Sidoine exactement, ce serait faire une ceuvre presque barbare et marcher sur les traces d'un détestable guide. Personne ne l'a encore osé ; les traducteurs, à l'entortillage de Sidoine, ont substitué la clarté et la pureté ; à ses métaphores, le sens naturel ”
J.-M. Lagier, Sidoine Apollinaire, un praticien romain… (1868)
“ Il faut ménager les barbares ; « nous les méprisons, dit-il, et nous les » craignons (2) . » Cependant une fois devenu évêque, Sidoine n'ayant plus rien à obtenir des Visigoths, ayant au contraire tout à redouter de leur ambition, change de langage. Théodoric est mort assassiné par son frère Euric, et celui-ci convoite l'Auvergne; de plus il se proclame le défenseur de l'arianisme et ne laisse ni paix ni trêve aux évêques orthodoxes dans ses États. « Je crains moins ses coups » pour les murs des Romains, disait Sidoine, que pour les lois » chrétiennes. ”
