“ Et lui, Mathieu, restait seul debout, vainqueur avec Marianne, en face de ce domaine de Chantebled, conquis par eux sur les Séguin, où leurs enfants Gervais et Claire régnaient maintenant, prolongeaient la dynastie de leur race. C’était leur royaume, les champs s’élargissaient à perte de vue, roulant une prodigieuse fertilité sous l’adieu du soir, disant la lutte, l’enfantement héroïque de toute leur existence. C’était leur œuvre, ce qu’ils avaient enfanté de vie, d’êtres et de choses, dans leur puissance d’aimer, dans la volonté de leur énergie, aimant, voulant, agissant, créant un monde. ”
Résumé
Émile Zola, dans Fécondité, explore la vie d’une famille ouvrière, Mathieu et Marianne, confrontés aux défis de la procréation et de la survie. L’œuvre met en lumière la fécondité comme force motrice de l’humanité, à travers les naissances, les conflits familiaux et la lutte pour la terre.
Les personnages, comme Norine ou Beauchêne, incarnent les tensions entre aspiration à la vie et pressions sociales. Zola célèbre ici la maternité, l’amour et la résilience, en soulignant comment la reproduction façonne le destin collectif. La fin, marquée par la mort d’un enfant, souligne la fragilité de cette quête d’avenir.
Citations de Fécondité (Émile Zola)
“ Puis, la courbe ayant repris son ascension continue, elle avait ri de joie, elle s’était passionnée pour cette petite ligne si grêle qui montait toujours, qui lui disait que son enfant était sauvé, que tout ce poids, toute cette force acquise, c’était d’elle qu’il la tirait, de son lait, de son sang, de sa chair. Elle achevait de le mettre au monde, la maternité éveillée, enfin, s’épanouissait chez elle en une floraison d’amour. « Si vous voulez le tuer, répéta Mathieu, vous n’avez qu’a l’enlever de là. Voyez donc comme il s’en donne, le cher petit ! » ”
“ À son tour, Norine était devenue très pâle. C’était donc fait, tout le monde allait savoir sa grossesse ! Et c’était à sa terrible cadette qu’elle devait cet irréparable malheur, devant lequel elle frissonnait depuis des semaines ! Elle perdit tout sang-froid, elle lui allongea une gifle. Euphrasie, aussitôt, sauta sur elle, lui laboura le visage à coups de griffes, comme une chatte en fureur. Et il y eut une bataille féroce, les deux sœurs tombées par terre, se dévorant, hurlant, au milieu d’un tel vacarme, que Beauchêne, Mathieu et Morange, dont les bureaux étaient voisins, accoururent. ”
“ Et Charlotte, qui l’entendit, se hâta de se lever, de traverser le salon légèrement, pour l’emmener dans la salle voisine, où elle put lui donner le sein. « Est-elle mignonne ! murmura Mme Angelin. C’est un bouquet, ces petits êtres. Ça met de la fraîcheur et de la clarté, partout où ça entre. » Constance venait d’en avoir comme un éblouissement. Tout d’un coup, dans les demi-ténèbres, étoilées par les flammes des cierges, dans l’air mort, que l’odeur des roses coupées alourdissait, l’enfant rieuse avait mis une entrée de printemps, l’air frais et clair d’une longue promesse de vie. ”
“ Et ce fut la foudre, elle mourut sans un mot, sans un regard, en quelques minutes, d’une congestion pulmonaire. La foudre imbécile, la faux aveugle qui, d’un coup, sabre tout le printemps. Cela fut si brutal, si violemment inattendu, que la stupeur, d’abord, l’emporta sur le désespoir. Aux cris de Marianne et de Mathieu, la ferme entière accourut, s’emplit de la rumeur affreuse, puis tomba au grand silence de la mort, toute besogne toute vie ayant cessé. Et ils étaient là, effarés, écrasés, les autres enfants : le petit Nicolas qui ne comprenait pas encore, Grégoire, le page de la veille ”
“ La vie fait son œuvre, le père et la mère soûlés toujours ébahis d’admiration et d’attendrissement, devant cette floraison de leur chair et de leur âme. « Attends, dit Marianne, il va revenir me trouver... Gervais ! Gervais ! » Et l’enfant revint, après une hésitation, un faux départ, reprit, sa course, refit les quatre pas, les bras élargis et battant l’air, comme d’un balancier. « Gervais ! Gervais ! » appela Mathieu à son tour. Et l’enfant revint, et dix fois on voulut qu’il recommençât le voyage, au milieu des cris d’allégresse, tant on le trouvait gentil et drôle, à mourir de rire. ”
“ Dès lors, ce fut, chez Beauchêne, du fou rire ; tandis que Constance, blessée, affectait de ne pas comprendre. Et Mathieu, qui s’était abstenu d’intervenir, restait grave, car cette question de la natalité lui semblait effrayante, passionnante, la question mère, celle qui décide de l’humanité et du monde. Il ne s’est pas fait un progrès, sans que ce soit un excès de la natalité qui l’ait déterminé. Si les peuples ont évolué, si la civilisation a grandi, c’est qu’ils se sont multipliés d’abord, pour se répandre ensuite par toutes les contrées de la terre. ”
“ Voulez-vous que nous nous en allions ? » ajouta Séguin. Et, pendant que Valentine riait follement et que Constance restait gênée, l’air prude, Morange eut ce mot profond de regret, d’une voix où remontaient des larmes : « Ah ! vous avez bien raison ! » Étonnés de ce qu’ils venaient de faire, n’ayant pas voulu le faire, Mathieu et Marianne demeurèrent un moment interdits, se regardant avec consternation. Et puis, ils éclatèrent d’un bon rire, ils s’excusèrent gaiement. Aimer, aimer ! pouvoir aimer ! c’est toute la santé, c’est tout vouloir et tout pouvoir ! ”
“ Reine avait souri à Maurice, qu’elle connaissait un peu. Elle était délicieuse, ce jour-là, dans sa robe de gros drap bleu, le visage riant sous ses épais bandeaux noirs, d’une ressemblance si grande avec sa mère, qu’elle semblait en être la petite sœur. Marianne, ravie, l’appela. — Venez m’embrasser... Oh ! la jolie demoiselle ! Mais qu’elle devient belle et grande ! Quel âge a-t-elle donc ? — Bientôt treize ans, dit Valérie. Elle s’était assise, dans le fauteuil que Constance avait quitté ; et Mathieu remarqua l’expression soucieuse de ses beaux yeux. ”
“ Puis, l’étroit appartement sentait bon, tout parfumé de la grâce blonde d’Andrée, tout ensoleillé du charme victorieux d’Ambroise, un couple de beaux amoureux qui s’adoraient, qui partaient bravement, au bras l’un de l’autre, à la conquête du monde. Et il y eut, en outre, pendant le déjeuner, le gros appétit les gros rires de Beauchêne, le compère, très occupé de sa commère Valentine, plaisantant, lui faisant une cour outrée, dont elle s’amusait elle-même, si mince à quarante-cinq ans, qu’elle jouait, encore les jeunes filles, bien qu’elle fût grand-mère, elle aussi. ”
“ Morange eut un frisson, lorsqu’elle conclut avec sa rudesse obstinée : « Il y a douze ans que j’attends un coup du destin, et le voilà !... Plutôt que de n’en point tirer tout ce qu’il m’apporte de chance dernière, j’y laisserai ma vie ! » C’était la perte de Denis jurée, consommée, si le destin le voulait. Et le vieux comptable eut la vision du désastre, des enfants innocents frappés dans leur père, toute une injuste catastrophe qui soulevait de révolte son cœur tendre. Laisserait-il donc s’accomplir ce nouveau crime, sans crier ce qu’il savait ? ”
“ Et il en parlait avec un si joyeux courage, que Mathieu et Marianne finirent par sourire, au milieu de leurs larmes, malgré leur pauvre cœur arraché. « Va, mon enfant, nous ne pouvons te retenir. Va où la vie t’appelle, où tu la vivras avec le plus de santé, de joie et de force. Tout ce qui poussera de toi, là-bas, ce sera encore de la santé, de la joie et de la force qui auront grandi de nous et dont nous serons glorieux... Tu as raison, il ne faut pas pleurer, il faut que ton départ soit une fête, car la famille ne se sépare pas, elle s’étend, elle envahit et conquiert le monde. » ”
“ Ce pavillon, qui finissait par tomber en ruine, Mathieu venait de le faire réparer et élargir, dans la pensée de s’y retirer avec Marianne, en ne gardant près d’eux que Charlotte et ses enfants, lorsqu’il abandonnera prochainement la ferme à son fils Gervais, heureux de vivre de bonne heure en patriarche, en roi descendu du trône, encore obéi pour la sagesse de ses conseils. Et, remplaçant l’ancien jardin inculte, toute une pelouse s’étendait là, un grand carré d’herbe fraîche, que d’admirables arbres, des ormes et des charmes, entouraient, tels qu’un peuple de grands et bienveillants amis. ”
“ Des hôtes dormaient, chaque année plus nombreux, dans le cimetière de Janville, si calme, si fleuri, d’une solitude attendrie de rêve. Près de Rose, près de Blaise, partis les premiers, d’autres étaient allés dormir leur éternel sommeil, emportant là chaque fois un peu plus du cœur de la famille, faisant de cette terre sacrée une terre de culte, d’éternel souvenir. D’abord, Charlotte, longtemps souffrante, avait rejoint Blaise, heureuse en son départ de laisser sa fille Berthe la remplacer près de Mathieu et de Marianne, frappés au cœur, comme s’ils perdaient une seconde fois leur fils. ”
“ C’étaient les deux sœurs, justement deux filles du père Moineaud : Euphrasie, la cadette, celle qui criait, une maigriotte de dix-sept ans, aux cheveux pâles, à la face longue, sèche et pointue, pas belle et l’air méchant ; et l’aînée, Norine, dix-neuf ans à peine, une jolie fille celle-là, une blonde aussi, mais à la chair de lait, et grasse, et forte, des épaules, des bras, des hanches, une claire figure de soleil, avec des cheveux fous et des yeux noirs, toute la fraîcheur de ces museaux parisiens où éclate la beauté du diable. ”
“ Elle sentit plus menaçant, tout ce flot de vie qui roulait autour d’elle, pour l’universelle conquête : les grand-mères enceintes encore, les belles-filles allaitant déjà, les fils s’emparant des royautés vacantes. Et elle restait seule, elle n’avait là que son indigne mari, effondré, achevé, tandis que le maniaque Morange, piétinant sans fin, était comme le fantôme de sa détresse, un pauvre homme dont la fille unique, en sa mort affreuse, avait emporté toute l’âme, la force et la raison. Pas un bruit ne montait de l’usine vide et refroidie, l’usine était morte. ”
“ L’héritier unique, le prince de l’industrie qu’ils avaient voulu, par un calcul d’égoïsme si obstiné, passait comme une ombre, et la réalité affreuse, lorsque leurs bras ne serrèrent que le vide, se dressa. D’une seconde à l’autre, plus d’enfant. Blaise était avec les parents au chevet du lit, au moment où Maurice expira, vers deux heures du matin et, dès qu’il le put, il annonça la mort à Chantebled, par dépêche. Neuf heures sonnaient, lorsque, dans la cour de la ferme, Marianne, très pâle, bouleversée, appela Mathieu. « Maurice est mort !... Mon Dieu ! ce fils unique, les pauvres gens ! » ”
“ Sa femme, qui l’écoutait parler si bien, en l’approuvant d’un hochement de tête, s’en prit à Marianne. « Ce n’est pas pour vous décourager, madame, ce que mon homme vous dit là. La terre, vous savez, c’est comme les enfants. Il y en a qui vivent, il y en a qui meurent, les uns vous apportent de l’agrément, les autres vous tuent de chagrin. Mais, si l’on compte bien, on donne toujours plus qu’on ne reçoit, et l’on finit quand même par être dupe. Vous verrez, vous verrez ! » Doucement, sans répondre, Marianne avait levé sur Mathieu des yeux confiants, émue de ces méchantes prédictions. ”
“ Quant à la nourrice au loin, c’est la mort presque certaine de l’enfant, et quant à la nourrice sur lieu, c’est une transaction honteuse, une source incalculable de maux, souvent même un double crime, le double sacrifice consenti de l’enfant de la mère et de l’enfant de la nourrice. » La voiture s’arrêta rue Roquepine, devant le bureau de nourrices. « Je parie, reprit le docteur gaiement, que vous n’êtes jamais entré dans un bureau de nourrices, tout père de cinq enfants que vous êtes. — Ma foi, non ! répondit Mathieu. — Eh bien ! descendez, vous allez voir ça. Il faut tout connaître. » ”
“ Ce fut seulement cinq jours plus tard que Mathieu retourna voir Norine, pour savoir comment elle se trouvait chez Mme Bourdieu. Quand il songeait à sa femme, à sa chère Marianne, dont il entourait l’heureuse grossesse d’une dévotion si tendre, d’un culte de vénération et de tendresse, il avait au cœur une souffrance, une infinie pitié, pour les grossesses honteuses, cachées, insultées, pour toutes les douloureuses femmes qui agonisent d’être mères. Cette idée du dégoût et de l’horreur où la maternité peut jeter la femme, jusqu’à la boue, jusqu’au crime, le torturait comme une profanation ”
“ « Vous êtes donc folles ! continuait Beauchêne, avec l’ampleur magistrale de son autorité. A-t-on jamais vu deux sœurs se battre ainsi, comme des portefaix ! Et vous choisissez l’atelier, c’est aux heures du travail que vous vous prenez aux cheveux !... Voyons qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qu’il vous arrive ? » À ce moment, le père Moineaud, que quelque bonne âme avait dû descendre chercher, en lui contant que ses deux filles se dévoraient, là-haut, entra de son air lent et désintéressé d’ouvrier vieillissant, que vingt-cinq années de dur travail engourdissaient déjà. ”
“ Même ces maris qui trompent leurs femmes n’aiment pas leurs maîtresses. Ils n’ont jamais brûlé du grand désir, du divin désir qui est l’âme du monde, le brasier d’éternelle existence. Et cela explique tout. Qui n’a pas le désir, qui n’a pas l’amour, est sans courage et sans force. On n’enfante, on ne crée que par l’amour. Comment veut-on que les hommes d’aujourd’hui trouvent la belle vaillance d’une famille nombreuse, s’ils n’ont pas l’amour qui accomplit sans lâche restriction sa mission de vie ? Ils mentent, ils fraudent, parce qu’ils n’aiment pas. ”
“ « Céleste est là, au moins ? — Non, pas même Céleste ! Elle a disparu, nous ne savons pas ou elle est. » Et de rire, et d’être gais comme des oiseaux libres et jaseurs, lâchés dans la fraîche solitude d’une forêt ! « Mais enfin que faites-vous là, tout seuls ? — Oh ! nous ne nous ennuyons pas, nous avons tant de choses à faire ! D’abord, nous causons. Ensuite, nous nous regardons. Et ça dure, et jamais on n’en verrait la fin ! » Constance les admirait, le cœur saignant. Ah ! tant de grâce, tant de santé, et tant d’espoir ! ”
“ « Mon bon Gervais, ma bonne Claire, je vous en prie, laissez-vous voler. Il y va de la tranquillité de ma maison. Donnez cette dernière joie à mon beau-père, de croire que lui seul a eu raison toujours, et que nous n’avons jamais été que des imbéciles ! — Oh ! tout l’argent qu’il voudra, répondit Gervais en riant. Elle est, du reste, un déshonneur pour le domaine, cette enclave qui le balafre comme d’une cicatrice de pierres et de ronces. Il y a longtemps que nous le rêvons sans tare, roulant sans obstacle ses moissons sous le soleil. Chantebled peut payer sa gloire. » ”
“ Muet, glacé, il écouta son fils Denis, accouru dans le frisson de mort qui avait arrêté les machines, lui raconter éperdument l’inexplicable malheur, les deux victimes broyées l’une par-dessus l’autre, le vieux comptable maniaque, le jeune homme comme tombé du ciel, que personne ne connaissait Mathieu, lui, avait tout de suite reconnu Alexandre, et, s’il se taisait, si terrifié, si pâle, c’était qu’il ne voulait mettre personne, pas même son fils, dans la confidence, en face des hypothèses encore, des effrayantes hypothèses qui se levaient en lui, de tant de ténèbres. ”
“ Tout un déchirement se produisait, s’aggravait dans la famille. Une querelle désastreuse, peu à peu exécrable, avait exaspéré le Moulin, où Grégoire régnait, contre la ferme, que dirigeaient Gervais et Claire ; et, pris pour arbitre, Ambroise, de son comptoir de Paris, avait encore soufflé sur la flamme, en jugeant avec sa carrure de grand brasseur d’affaires, sans tenir compte des passions allumées. C’était au retour d’une démarche secrète, faite près de celui-ci par Marianne, en un désir maternel de paix. Qu’elle venait de s’aliter, frappée au cœur, terrifiée du lendemain. ”
“ Maintenant, l’hôtel entier revivait, plus luxueux encore, empli l’hiver d’un bruit de fêtes, égayé du rire des quatre enfants, de l’éclat de cette fortune vivante que renouvelait sans cesse l’effort de la conquête. Et ce n’était plus Séguin l’oisif, l’ouvrier de néant, que Mathieu venait y voir, c’était son fils Ambroise, d’énergie créatrice, dont les forces de la vie elles-mêmes avaient voulu la victoire, en le faisant triompher là, en maître, dans cette maison du vaincu. ”
“ Mais, devant ce Beauchêne et ce Séguin qui plaisantaient, tout un flot de paroles montait aux lèvres de Mathieu, il aurait voulu leur répondre, triompher des théories menteuses qu’ils osaient soutenir encore, dans leur défaite. La crainte de la terre trop peuplée, de trop de vie amenant la famine, n’était-ce point imbécile ? On n’avait qu’à faire comme lui, à créer les subsistances nécessaires, chaque fois qu’on mettait un enfant au monde, et il aurait montré Chantebled, son œuvre, le blé poussant sous le soleil, à mesure que poussaient les hommes. ”
“ Depuis un instant, Beauchêne comme pour combattre cette peur de la mort qui le faisait grelotter, s’était assis à l’ancien petit bureau de Maurice, laissé dans le salon, en pieux souvenir, et s’efforçait de rédiger un avis aux ouvriers, les avertissant que l’usine resterait fermée jusqu’au lendemain des obsèques. Vainement, il cherchait les mots, lorsqu’il aperçut Denis qui sortait de la chambre, ayant pleuré toutes ses larmes et mis tout son cœur dans un dernier baiser à son frère. Il l’appela, sembla vouloir le distraire, en se faisant aider. « Tiens ! mets-toi là, continue. » ”
“ « Que votre Reine est délicieuse ! dit Mathieu, pour le tirer de la hantise de son remords. Regardez-la donc courir, si gamine, comme si elle n’était pas bientôt bonne à marier ! » Morange, qui avait lentement levé la tête, regarda sa fille ; et, dans ses yeux, encore mouillés de larmes, un sourire reparut, toute une adoration chaque jour croissante. À mesure qu’elle grandissait, il trouvait qu’elle ressemblait davantage à sa mère, il était pris pour elle d’une passion, où avaient sombré ses autres tendresses, ses désirs et ses égoïsmes d’homme. ”
“ Parbleu ! dès que ça voit clair, ces petits hommes, ça se met à rire ! » Elle-même éclata d’un grand rire. « Tu as raison, il rit, il rit ! Ah ! qu’il est drôle, et que je suis contente ! » Et la mère, et le père riaient d’aise, riaient ensemble, devant ce rire de l’enfant, à peine sensible, fugitif, tel qu’un léger frisson sur l’eau pure d’une source. Dans leur allégresse, Marianne rappela les quatre autres, qui bondissaient autour d’eux, parmi les jeunes feuillages. « Allons, Rose ! allons, Ambroise ! allons, Blaise et Denis !... C’est l’heure, venez vite goûter. » ”
“ Marianne restait sans courage, comme anéantie désormais. « Non, je n’ai plus d’énergie, je suis vaincue... Les blessures venues du dehors, je les ai toujours guéries. Mais cette blessure vient de mon sang, c’est en moi que mon sang coule, et il m’étouffe... Toute notre œuvre est détruite. Au dernier jour, notre joie, notre santé, notre force sont des mensonges. » Et Mathieu, gagné par la crainte douloureuse de ce désastre, allait pleurer dans la pièce voisine, la voyant morte, se voyant seul. ”
“ La nuit, sans lune, était criblée d’étoiles, si brûlantes et si pures, que la vaste campagne se voyait, s’élargissait sans fin, sous une molle clarté bleue. Et, dès onze heures vingt, Marianne se trouva sur le petit pont de l’Yeuse, à mi-chemin de Chantebled, le pavillon occupé par le ménage, et de la station de Janville. Les enfants dormaient, elle avait laissé près d’eux Zoé, la servante, tricotant à côté d’une lampe, dont la lumière s’apercevait de loin, pareille à une étincelle vive, au milieu de la ligne noire des bois. ”
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