“ La mélancolie douce était pour dona Cruz, d’ordinaire si pétulante et si hardie. — Un éclair de jalouse passion jaillissait des yeux d’Aurore. — Toi !... ma rivale !... murmura-t-elle. Dona Cruz l’attira vers elle malgré sa résistance et la baisa : — Il t’aime, dit-elle à voix basse ; — il t’aime et n’aimera jamais que toi... — Mais toi ?... — Moi, je suis guérie... Je puis voir en souriant, sans haine, avec bonheur, votre mutuelle tendresse... Tu vois bien que ton Lagardère est sorcier ! — Ne me trompes-tu point ? fit Aurore. Dona Cruz mit la main sur son cœur. ”
Dona Cruz
Définition et enjeux
Le thème de “Dona Cruz” a été abordé par des auteurs tels que Gustave Aimard, Benito Pérez Galdós, Paul Féval, Prosper Mérimée ou Joaquim Maria Machado de Assis. Il est souvent associé à des termes comme Gonzague, l'aurore, le don, le mariage ou Lagardère.
Citations sur “Dona Cruz”
“ Le masque tomba, et l’espiègle visage de dona Cruz se montra parmi les frais chiffons. — Flor ! s’écria Aurore ; est-il possible !... Est-ce bien toi ? Dona Cruz, légère comme une sylphide, vint vers elle les bras ouverts. On échangea de légers et rapides baisers de jeunes filles. Avez-vous vu deux colombes se becqueter en jouant ? — Moi qui justement me plaignais de n’avoir point de compagne, dit Aurore ; Flor ! ma petite Flor ! que je suis contente de te voir !... Puis, saisie d’un scrupule subit, elle ajouta : — Mais qui t’a laissée entrer ? J’ai défense de recevoir personne. ”
“ Dona Cruz mit la main sur son cœur. — Que dirai-je ?... fit-elle. — Vous n’avez rien à cacher des misères de votre enfance... rien, entendez-vous... vous n’avez rien à dire, sinon la vérité... la vérité tout entière. Il souleva une draperie derrière laquelle était un boudoir. — Entrez ici, dit-il. — Oui, murmura la jeune fille ; — et je vais prier Dieu... pour ma mère ! — Priez, dona Cruz, priez... cette heure est solennelle dans votre vie. Elle entra dans le boudoir. La draperie retomba sur elle après que Gonzague lui eut baisé la main. ”
“ On venait d’évoquer le diable en riant : dona Cruz croyait déjà sentir ses cornes dans les ténèbres. Comme elle revenait vers la porte d’Aurore pour l’ouvrir, elle rencontra deux mains rudes et velues qui saisirent les siennes. Ces mains appartenaient à Cocardasse junior. Dona Cruz essaya de crier. Sa gorge, convulsivement serrée par l’épouvante, étrangla sa voix au passage. Aurore, qui se tournait et se retournait devant son miroir ; car la parure la faisait coquette ; Aurore ne l’entendit point, étourdie qu’elle était par les murmures de la foule, massée sous ses fenêtres. ”
“ Puis en reconduisant dona Cruz vers la porte, il ajouta : — Elle peut refuser... Je ne m’en dédis point... mais, pour elle-même... et pour un autre que je ne veux pas nommer, souhaitez qu’elle accepte ! Dona Cruz ignorait le sort de Lagardère et Gonzague comptait là-dessus. Dona Cruz ne pouvait pas mesurer la profonde hypocrisie de ce tartufe païen. Cependant elle s’arrêta avant de passer le seuil. — Monseigneur, dit-elle avec un accent de prière ; je ne doute point que vous n’ayez pour agir des motifs nobles et dignes de vous... ”
“ Dona Cruz, elle, n'était pas éloignée de regarder la sécurité d'Aurore en de si étranges conjectures comme un nouveau tour de l'esprit malin.Cependant les caisses, cartons et paquets étalaient maintenant leur éblouissant contenu sur la grande table.—Dona Cruz put bien voir que ce n'étaient point là des feuilles sèches: il y avait une toilette complète de cour, plus un pardessus ou domino de satin rose, tout pareil à celui de mademoiselle de Nevers. ”
“ Mais une circonstance se présentait tout à coup, sur laquelle Gonzague n’avait point compté. En ce moment, malgré l’étrange révélation que dona Cruz venait de recevoir, ce n’était pas elle qui était la plus émue. Gonzague avait besoin de toute sa diplomatie pour cacher son trouble. Et, malgré toute sa diplomatie, la jeune fille découvrit le trouble et s’en étonna. La dernière parole de Gonzague, tout adroite qu’elle était, laissa un doute dans l’esprit de dona Cruz. Le soupçon s’éveilla en elle. Les femmes n’ont pas besoin de comprendre pour se défier. ”
“ Tous les sceptiques sont superstitieux. Dona Cruz, souvenons-nous-en, avait passé son enfance sous la tente de bohémiens errants; c'est là le pays des merveilles.Elle restait bouche béante et les yeux grands ouverts.Par la porte de la salle basse, cinq ou six jeunes filles entrèrent, suivies d'autant d'hommes qui portaient des paquets et des cartons.Dona Cruz se demandait si, dans ces cartons et dans ces paquets, il y avait de vrais atours ou des feuilles sèches.Aurore ne put s'empêcher de sourire en voyant la mine bouleversée de sa compagne.—Eh bien? fit-elle. ”
“ Dona Cruz l’attira contre son cœur. — N’est-ce pas Dieu qui m’a mise là près de toi ! fit-elle doucement ; — je ne suis qu’une femme, mais je suis forte et n’ai pas peur de mourir... s’ils t’attaquaient, Aurore, tu aurais quelqu’un pour te défendre. ”
“ Dona Cruz sourit. Aurore la regarda en face, et l’expression de son charmant visage fut une fierté sévère. — Faut-il me repentir de t’avoir parlé comme je l’ai fait ? murmura-t-elle. — Ne me gronde pas, fit la gitanita qui lui jeta les deux bras autour du cou ; je souriais en songeant que je n’aurais point deviné cet obstacle-là, moi qui ne suis pas princesse. — Plût à Dieu qu’il en fut ainsi de moi ! s’écria Aurore les larmes aux yeux ; la grandeur a ses joies et ses souffrances... Moi qui vais mourir à vingt ans, de la grandeur je n’aurai connu que les larmes ! ”
“ Dona Cruz la regarda d’un air inquiet. — Ne crains rien ! ne crains rien ! fit la princesse ; le bonheur est pour moi une chose si nouvelle !... Je voulais te dire, Flor : As-tu remarqué ? ma fille est comme moi... sa gaieté s’est évanouie, le jour où l’amour est venu... sur les dernières pages, il y a bien des traces de larmes. Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place première. À chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour où sommeillait Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l’en éloigner. ”
“ Elle s'interrompit et parut réfléchir.—Il y a des instants où je le crois moi-même, poursuivit-elle;—l'idée me vient parfois que Gonzague a besoin de moi...A l'étage supérieur le bruit redoublait.Dona Cruz se leva et reprit le verre de champagne qu'elle avait déposé sur la table.—Conseille-moi... Guide-moi! dit Aurore.—Rien n'est perdu s'il a vraiment besoin de moi! s'écria dona Cruz. Il faut gagner du temps...—Mais ce mariage... je préférerais mille fois la mort!—Il est toujours temps de mourir, chère petite sœur! ”
“ On ne disait jamais du premier coup aux jeunes filles le nom de leur mère. — Jamais, approuva Gonzague. — Un grand danger..., reprit dona Cruz : et cependant... j’ai de la discrétion, allez !... j’aurais gardé mon secret jusqu’à la mort ! Elle se campa, belle et fière comme Chimène. — Je n’en doute pas, repartit Gonzague ; — mais vous n’attendrez pas longtemps, chère enfant... Dans quelques heures, le secret de votre naissance vous sera révélé... En ce moment, vous ne devez savoir qu’une seule chose : c’est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz. ”
“ Dona Cruz se mit à genoux devant elle. Madame de Gonzague lui souriait et la résignation donnait à son visage une beauté sublime. — Sais-tu, fit-elle, la première fois que je te vis, Flor, je fus bien étonnée de ne pas sentir mon cœur s’élancer vers toi... Tu es belle pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma fille... mais regarde ce front... regarde ! Elle écarta doucement les masses de cheveux qui cachaient à demi le visage d’Aurore. — Tu n’as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune fille ; cela, c’est Nevers... ”
“ Quand dona Cruz eut tout regardé, elle dit : — L’amour n’est pas de trop, ici !... La maison est laide, la rue est noire, les meubles sont affreux... Je sais bien, bonne petite, que tu vas me faire la réponse obligée : Un palais sans lui... — Je vais te faire une autre réponse, interrompit Aurore. ”
“ Peut-être ne vous souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur?—Si fait, dit Gonzague avec distraction;—je n'ai rien oublié.—Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement,—je me souviendrai de cette heure-là toute ma vie... Je vous aimais déjà... Comment? Je ne sais... Par votre âge, vous pourriez être mon père... et où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que vous? ”
“ Dona Cruz remplit elle-même le verre de Gonzague.—A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement.—A leur bonheur! répéta le cercle riant et buvant.—Or ça! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poëte habile pour composer mon épithalame?—Un poëte! un poëte! cria-t-on; on demande un poëte. ”
“ Mais sous quel prétexte vas-tu être présentée au régent, Flor, ma gitanita?Dona Cruz se pinça les lèvres.—Ma bonne petite, répondit-elle en s'installant dans une bergère, il n'y a pas ici plus de gitanita que dans le creux de ta main!... Il n'y a jamais eu de gitanita... c'est une chimère, une illusion, un mensonge, un songe... Nous sommes la noble fille d'une princesse, tout uniment...—Toi! fit Aurore stupéfaite.—Eh bien! qui donc? repartit dona Cruz; à moins que ce ne soit toi... Vois-tu, chère belle, les 129 bohémiens n'en font jamais d'autres... ”
“ Il prit dona Cruz dans ses bras, et, tout en lui dérobant, comme on disait alors, une demi-douzaine de baisers, il la mit à l’écart. — Je ne sais pas le chemin, poursuivit-il, — mais le dieu des aventures me guidera... avez-vous lu les romans de la Calprenède ?... un homme qui porte un message écrit avec du sang sur un chiffon de batiste ne passe-t-il pas partout ?... — Un message... écrit avec du sang !... répéta dona Cruz qui ne riait plus. Chaverny était déjà dans le salon. ”
“ Peyrolles était sorti par l'issue donnant sur l'appartement du prince. Il rentra bientôt, tenant dona Cruz par la main. Gonzague se rendit à sa rencontre.Ce ne fut qu'un cri: Qu'elle est belle!Puis les affidés, rentrant dans leur rôle, prononcèrent à demi voix ce mot qu'on leur avait appris:—Quel air de famille!Mais il se trouva que les gens de bonne foi allèrent plus loin que les stipendiés. Les deux présidents, le maréchal, le prélat et tous les ducs, regardant tour à tour madame la princesse puis dona Cruz, firent cette déclaration spontanée:—Elle ressemble à sa mère... ”
“ Ce que le gros Oriol avait dit, tout le monde le pensait. — Il y avait de mauvaises nouvelles ! Gonzague baisa pour la seconde fois la main de dona Cruz. — Avez-vous confiance en moi ? lui dit-il d’un ton paternel. — Certes, monseigneur, répondit la gitanita dont le regard était suppliant, mais c’est ma seule amie... ma sœur !... — Je ne sais rien vous refuser, chère enfant... Dans une heure, quoi qu’il arrive, elle aura sa liberté. — Est-ce vrai, cela, monseigneur ? s’écria dona Cruz toute joyeuse ; laissez-moi lui annoncer ce grand bonheur !... — Non... pas maintenant... restez !... ”
“ Par amitié pour moi, monseigneur, par compassion pour cette pauvre enfant que j’aime et qui se désole, dites-moi un mot... un mot qui explique... un seul mot qui puisse m’éclairer et servir d’argument contre ses résistances... Je serais bien forte, si je pouvais lui dire en quoi ce mariage peut sauvegarder la vie de celui qu’elle aime... Gonzague l’interrompit : — N’avez-vous pas confiance en moi, dona Cruz ? dit-il d’un ton de reproche ; et n’a-t-elle point confiance en vous ?... J’affirme, vous croyez : affirmez, elle croira. Et faites vite ! ”
“ Cela est impossible, vois-tu... Le bonheur n’est point ici-bas. — Mais qu’as-tu résolu ? interrompit la gitanita dont la vocation n’allait point dans le sens du mysticisme. — Obéir, répondit Aurore, afin de le sauver. Dona Cruz se leva enchantée. — Partons ! s’écria-t-elle ; partons... le prince nous attend. Puis, s’interrompant tout à coup, tandis qu’un nuage voilait son sourire : — Sais-tu, dit-elle, que je passe ma vie à faire de l’héroïsme avec toi !... Je n’aime pas comme toi, certes, mais j’aime à ma manière, et je te trouve toujours sur mon chemin. ”
“ Puis la camériste rentra chez madame la princesse et le bossu disparut. — Ce bruit venait d’une dispute entre mes nouveaux locataires, dit Gonzague en reprenant sa place auprès de dona Cruz. — Où en étions-nous, chère enfant ? — Au nom que je dois porter désormais. — Au nom qui est le vôtre... Aurore... Mais quelque chose est venu à la traverse... Qu’est-ce donc ? — Avez-vous oublié déjà ?... fit dona Cruz avec un malicieux sourire. Gonzague fit semblant de chercher. — Ah ! s’écria-t-il ; — nous y sommes... une jeune fille que vous aimiez et qui portait aussi le nom d’Aurore... ”
“ Un long murmure s’éleva dans l’assemblée à cette exclamation. — Emmenez-moi ! emmenez-moi ! balbutia dona Cruz en larmes. Quelque chose remua au fond du cœur de la princesse, en écoutant la voix désolée de cette pauvre enfant. — Mon Dieu ! dit-elle en levant ses mains vers le ciel, mon Dieu ! inspirez-moi... mon Dieu ! ce serait un malheur horrible et un grand crime que de repousser mon enfant !... Mon Dieu ! je vous en prie au fond de ma misère : répondez-moi ! répondez-moi !... On vit tout à coup sa figure s’éclairer, tandis que tout son corps tressaillit violemment. ”
“ Nous sommes des enfants, et Dieu nous a gardé notre bon cœur : comment sonder l’abîme des perversités, et à quoi bon ? Ce que Gonzague voulait faire de toi, je l’ignore ; mais tu étais un instrument dans ses mains... Depuis hier, j’ai vu cela... Et depuis que je te parle, tu le vois toi-même. — C’est vrai, murmura dona Cruz qui avait les paupières demi-closes et les sourcils froncés. — Hier seulement, reprit Aurore, Henri m’a avoué qu’il m’aimait... — Hier seulement ?... interrompit la gitanita au comble de la surprise. ”
“ Il y avait en effet, dans le petit salon, une corbeille de mariage. Ces dames l’entourèrent. Gonzague donna un coup d’œil à Peyrolles qui alla fermer les portes derrière elles. À peine la porte fut-elle fermée que dona Cruz s’en rapprocha, mais la Nivelle courut à elle et la ramena par la main. — C’est à vous de nous montrer tout cela, bel ange, dit-elle ; nous ne vous tenons pas quitte ! Dans le salon il n’y avait plus que des hommes. Gonzague vint prendre place au milieu d’un silence profond. Ce silence même éveilla le petit marquis de Chaverny. — Eh bien ! Eh bien ! ”
“ Nous ajournons, au nom du roi, le conseil à trois jours.—J'accepte! repartit Gonzague avec empressement; j'aurai la preuve!—J'aurai ma fille et j'aurai la preuve, dit pareillement la princesse; j'accepte!Les commissaires royaux levèrent aussitôt la séance.—Quant à vous, enfant, pauvre enfant! dit Gonzague à dona Cruz en la remettant aux mains de Peyrolles, j'ai fait ce que j'ai pu... Dieu seul à présent peut vous rendre le cœur de votre mère. ”
“ Gonzague a lié conversation avec moi... Dans le cours de l'entretien, il a glissé ces paroles: «Si elle se montre obéissante, elle sauvera d'un mortel danger tout ce qu'elle a de plus cher au monde.»—Lagardère!... s'écria Aurore.—Je crois, répondit l'ancienne gitanita, qu'il voulait parler de Lagardère.Aurore cacha sa tête entre ses mains.—Il y a comme un brouillard sur ma pensée! murmura-t-elle;—Dieu n'aura-t-il point pitié de moi?Dona Cruz l'attira contre son cœur. ”
“ C’est une chose singulière ! s’interrompit-elle avec gravité ; — j’ai toujours rêvé cela... Une voix en moi me disait que j’étais la fille d’une princesse. Gonzague eut grand’ peine à garder son sérieux. — Elles sont toutes les mêmes ! pensa-t-il. — Oui, continua dona Cruz, — quand je m’endormais, le soir, je la voyais, ma mère... toujours... toujours penchée à mon chevet... de grands beaux cheveux noirs... un collier de perles... de fiers sourcils... des pendants d’oreilles en diamants... et un regard si doux !... Comment s’appelle ma mère ? ”
