“ Koutouzow s’était singulièrement épaissi et alourdi depuis la dernière fois que le prince André l’avait vu, mais son œil blanc, sa cicatrice et l’expression ennuyée de sa physionomie étaient toujours les mêmes. Une étroite courroie passée en sautoir laissait pendre un fouet sur sa capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de soulagement, comme un homme heureux de se reposer après s’être donné en spectacle. ”
Citations sur “Koutousov”
graf Leo Tolstoy, La guerre et la paix, Tome III
“ Koutouzow est représenté par eux comme un être incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal déguisée!... Et cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un seul et même but avec plus de persévérance, et qui l'ait atteint d'une manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple?Il n'a jamais parlé des «quarante siècles qui regardaient ses soldats du haut des Pyramides», des sacrifices qu'il avait faits à «la patrie, de ses intentions et de ses plans»! ”
“ Il faisait chaud. Koutouzov, triste, les sourcils froncés, était assis sur un banc, près du pont, et, avec sa cravache, faisait des dessins sur le sable quand, avec un grand bruit, une voiture s’approcha de lui. Un homme en uniforme de général et chapeau à plumes, avec des yeux qui couraient tantôt colères, tantôt effrayés, s’approcha de Koutouzov et se mit à lui dire quelque chose en français. C’était le comte Rostoptchine. Il déclara à Koutouzov qu’il était venu ici parce qu’il n’y avait plus ni Moscou, ni capitale, mais seulement une armée. ”
graf Leo Tolstoy, La guerre et la paix, Tome I
“ Cette affectation de nonchalance et d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus sérieuses. ”
“ « Je serais maudit par la postérité si l’on me considérait comme le promoteur d’un accommodement quelconque. Tel est l’esprit actuel de ma nation, » répondit Koutouzov ; et il continua d’employer toutes ses forces pour empêcher ses troupes d’attaquer. Pendant le mois que l’armée française pillait Moscou et que l’armée russe stationnait tranquillement à Taroutino, un changement se faisait dans les forces réciproques (l’esprit et le nombre) des deux armées, grâce à quoi la prépondérance de la force était du côté des Russes. ”
“ Ces hommes, entraînés par leurs passions, n’étaient que les instruments aveugles de l’inexorable nécessité : ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés qu’ils s’étaient conduits de la manière la plus noble et la plus méritoire. Koutouzow surtout était l’objet de leur animosité : ils l’accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de battre Napoléon, de ne penser qu’à ses intérêts, et de n’avoir arrêté la marche de l’armée à Krasnoé que parce qu’il avait perdu la tête en apprenant sa présence, d’être en relations avec lui, même de lui être vendu, etc. ”
Romain Rolland,
Vie de Tolstoï
(1911)
“ L’âme du peuple russe et sa soumission au destin s’incarnent dans le généralissime Koutouzov : Ce vieillard, qui n’avait plus, en fait de passions, que l’expérience, résultat des passions, et chez qui l’intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des événements, n’invente rien, n’entreprend rien ; mais il écoute et se rappelle tout, il saura s’en servir au bon moment, n’entravera rien d’utile, ne permettra rien de nuisible. ”
“ Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l’armée impériale de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l’ennemi le sort qu’il a mérité. » En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et releva les yeux. « Votre Excellence n’ignore point que le sage doit toujours prévoir le pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour aborder sérieusement la question ; il jeta malgré lui un coup d’œil sur l’aide de camp. — Mille excuses, général... » ”
“ Crois-moi, prononça Koutouzov en s’animant et se frappant la poitrine : ils mangeront chez moi de la viande de cheval. De nouveau ses yeux s’obscurcirent de larmes. — Cependant faudra-t-il accepter la bataille ? dit le prince André. — Il le faudra si tous le veulent. Il n’y a rien à faire... Crois-moi, mon cher, il n’y a pas plus fort que ces deux guerriers : la patience et le temps. Ceux-ci feront tout, mais les conseilleurs n’entendent pas de cette oreille, voilà tout. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Que faire donc ? demanda-t-il semblant attendre la réponse. ”
Adolphe Badin, Un Parisien chez les Russes (1883)
“ Ce qui prouve combien Koutousow avait raison, c'est qu'à partir de Viazma l'armée française, qui jusque-là avait marché sur trois colonnes avec une espèce d'ordre, se fondit rapidement en une masse informe et ne tarda pas à laisser tout le long du chemin la plus grande partie de son effectif. Et pourtant l'inaction voulue et réfléchie du vieux Koutousow lui fut cruellement reprochée. Aujourd'hui encore, il ne manque pas en Russie de gens pour soutenir qu'on aurait pu facilement cerner les Français, leur couper la retraite et les faire tous prisonniers. ”
graf Leo Tolstoy, La guerre et la paix, Tome I
“ Koutouzow sourit aigrement.«Charmante idée vraiment que de développer votre front en face de l'ennemi!—L'ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. D'après la disposition....—Quelle disposition? s'écria-t-il avec colère. Qui vous l'a dit?... Veuillez faire ce que l'on vous ordonne.—J'obéis, dit l'autre.—Mon cher, dit Nesvitsky à l'oreille du prince André, le vieux est d'une humeur de chien.»Un officier autrichien, en uniforme blanc avec un plumet vert, aborda en ce moment Koutouzow et lui demanda, de la part de l'Empereur, si la quatrième colonne était engagée dans l'action. ”
“ Le prince Basile, comprenant aussitôt à qui s’adressait cette allusion, reprit à voix basse : « Je sais positivement que Koutouzow a posé comme condition sine qua non à l’Empereur l’éloignement du césarévitch. Savez-vous ce qu’il lui a dit : « Je ne saurais le punir s’il fait mal, ni le récompenser s’il fait bien. » — Oh ! c’est un homme bien fin : je connais Koutouzow de longue date. ”
“ L’un criait : « Va ! Pourquoi t’arrêtes-tu ? » L’autre, se tournant, tirait en l’air. Un troisième frappait le cheval de Koutouzov lui-même. Avec les plus grands efforts, Koutouzov, se débarrassant du courant de la foule, sortit à gauche avec sa suite diminuée de plus de moitié et s’élança dans la direction des coups de canon les plus proches. Dégagé de la foule des fuyards, le prince André, en tâchant de ne pas s’éloigner de Koutouzov, aperçut sur la descente de la montagne, dans la fumée, une batterie russe qui tirait encore et les Français accourant sur elle. ”
Léon Tolstoï,
Guerre et Paix
(1869)
“ Depuis que Benigsen qui correspondait directement avec l’empereur et qui avait le plus d’importance à l’état major, l’évitait, Koutouzov était plus tranquille sous ce rapport qu’on ne le forcerait pas à engager ses troupes dans des actions incertaines, offensives. La leçon de la bataille de Taroutino, dont Koutouzov se souvenait bien, devait aussi agir sur lui. « Ils doivent comprendre que nous ne pouvons que perdre en prenant l’offensive. La patience et le temps, voilà mes héros !» pensait Koutouzov. ”
“ XV À huit heures du matin, Koutouzow se rendit à cheval à Pratzen, à la tête de la quatrième colonne, celle de Miloradovitch, qui allait remplacer les colonnes de Prsczebichewsky et de Langeron descendues dans les bas-fonds. Il salua les soldats du premier régiment et donna l’ordre de se mettre en marche, montrant par là son intention de commander en personne. Il s’arrêta au village de Pratzen. Le prince André, excité, exalté, mais calme et froid en apparence, comme l’est généralement un homme qui se sent arrivé au but ardemment désiré, faisait partie de la nombreuse suite du général en chef. ”
“ Koutouzov regardait ses pieds et de temps en temps jetait des regards sur la cour de l’izba voisine, comme s’il attendait de là quelque chose de désagréable. En effet, de l’izba qu’il regardait pendant que Denissov parlait, se montra un général, avec un portefeuille sous le bras. — Quoi ! Vous êtes déjà prêt ? prononça Koutouzov au milieu de l’exposé de Denissov. — Je suis prêt, Excellence, dit le général. Koutouzov hocha la tête comme s’il voulait dire : « Comment un seul homme peut-il réussir à faire tout cela ! » et il continua d’écouter Denissov. ”
graf Leo Tolstoy, La guerre et la paix, Tome III
“ Ce n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow, mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du cœur du commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le cœur de tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait de croire était faux ”
“ Woltzogen fit un mouvement pour l’interrompre, mais Koutouzow poursuivit : « L’ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc droit. Ce n’est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce qui n’est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est d’attaquer l’ennemi demain ! » Tous se taisaient, et l’on n’entendait que la respiration haletante du vieillard : « Il est repoussé de partout, reprit-il, j’en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes ! La victoire est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie ! » ”
“ Relevant ensuite la tête, il se redressa avec l’intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement, il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s’ouvrit, et Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant comme s’il avait à éviter un danger, s’avança au-devant de lui, en faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres. « Vous voyez le malheureux Mack ! » dit-il d’une voix émue. ”
Adolphe Badin, Un Parisien chez les Russes (1883)
“ Il n'y a pas enfin jusqu'à Koutousow, son héros favori, son grand homme, que le comte Tolstoï ne se soit plu à rabaisser, en nous le montrant ombrageux, grognon, colère jusqu'à la violence, et en même temps d'une platitude poussée à l'excès devant le tzar. Mais tous ces personnages, depuis le premier jusqu'au dernier, ont une qualité commune, la première qualité de toute création intellectuelle : ils vivent, ils vivent d'une vie intense, et voilà pourquoi nous y prenons tant d'intérêt. ”
Léon Tolstoï,
Napoléon et la campagne de Russie…
(1888)
“ Koutouzoff; l'homme qui, du commencement jusqu'à la fin de la campagne de 1812, depuis Borodino jusqu'à Vilna, n'a pas une seule fois, par un seul acte, par une seule parole, dévié de son plan, présente le plus rare exemple du sacrifice de soi-même, et une saga- cité qui lui fait pénétrer la signification des événements, — ce Koutouzoff n'est rien pour les historiens russes, et lorsqu'ils parlent de lui et des grands faits de l'année 1812, ils éprouvent une certaine honte. ”
“ Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manœuvre de génie, mais bien dans l’intelligence du fait accompli. Lui seul attribuait à l’inaction des Français son importance réelle ; lui seul soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire ; lui seul, qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à prendre l’offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l’armée russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles. ”
“ Il savait que ce ne sont point les ordres du général en chef, que ce n’est pas l’endroit où sont disposées les troupes, ni la quantité de canons et le nombre d’hommes tués qui décident du sort de la bataille, mais cette force insaisissable qu’on appelle l’esprit de l’armée, et il suivait cette force et la guidait autant qu’il le pouvait. L’expression principale du visage de Koutouzov était l’attention concentrée, tranquille, qui dominait à peine la fatigue de son corps affaibli et vieux. ”
Napoléon : l'épopée militaire (1898)
“ Koutousoff envoie un parlementaire proposer à Ney, non pas des conditions honorables, mais une capitulation. Le maréchal s'indigne et, faisant passer jusqu'au cœur de ses soldats ce sentiment de vaillante colère, il s'attaque avec son maigre corps à toute l'armée russe. On n'est pas un contre dix. Mais qu'importe ? Il porte sur le flanc de l'ennemi quelques troupes composées d'Illyriens; il prend quinze cents hommes pour la première charge, se met à leur tête, et donne au reste de ses divisions l'ordre de suivre cette avant-garde. Il veut percer l'armée russe et rejoindre Napoléon. ”
“ Le troisième jour après le rapport de Koutouzov, un seigneur terrien de Moscou arriva à Pétersbourg, et dans toute la ville se répandit la nouvelle que Moscou était abandonnée aux Français. C’était affreux ! Quelle était la situation de l’empereur ! Koutouzov était un traître ; et le prince Vassili, pendant les visites de condoléances qu’on lui faisait à cause de la mort de sa fille, disait de Koutouzov, qu’il avait tant glorifié auparavant (dans la douleur il lui était permis d’oublier ce qu’il avait dit auparavant) , qu’on ne pouvait attendre autre chose d’un vieil aveugle débauché. ”
“ Koutouzow ne répondit rien : plongé dans ses réflexions, il semblait avoir oublié ce qu’il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace d’émotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par Bolkonsky son entrevue avec l’empereur, les on-dit de la cour sur l’engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames que tous deux connaissaient. ”
“ Ces objections étaient fondées ; mais leur but évident était, cela se voyait, de faire sentir au général autrichien qu’il leur avait lu son projet avec l’assurance d’un régent de collège dictant une leçon à ses écoliers, et qu’il avait affaire, non à des imbéciles, mais à des gens parfaitement capables de lui en remontrer dans l’art militaire. Le son de la voix monotone de Weirother ayant cessé de se faire entendre, Koutouzow ouvrit l’œil, comme le meunier qui se réveille lorsque s’arrête le bruit somnifère des roues de son moulin ”
“ Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l’avance, qu’il laissait échapper avec effort. « Tout au contraire, Excellence, l’Empereur apprécie hautement ce que vous avez fait pour nos intérêts communs ; nous trouvons seulement que la lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l’habitude. » Koutouzow s’inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres. ”
