“ L’Enfant ne dort pas, mais Miriam. Et de la crèche ou du lit nuptial, si haut ou si bas — mais Joseph ne l’entend pas — s’élève une voix formidable, en réponse à celle de la petite Miriam, qui soupire : — Maître... Avec un temps très long entre chaque syllabe de ses paroles, intuition de parler à l’Éternité, inconscience de la durée, ou le temps de les remonter du puits des morts. — Voulez-vous m’ordonner de replier mon bras ? Je suis couchée sur mon bras, et j’aurai des fourmis. — Mère, pourquoi me parles-tu avec un respect infini ? Tu m’as mis cette nuit au monde. ”
Résumé
“L’Amour absolu”, est une œuvre de Alfred Jarry. Des thèmes tels que Emmanuel, Monsieur Dieu ou Lampaul y sont abordés.
Citations de L’Amour absolu (Alfred Jarry)
“ Emmanuel Dieu savait si bien que par le meurtre de Varia (meurtre plus réel que la radiation de l’univers selon la chair, l’expulsion hors de l’Absolu — à tout le poignard qui est l’épée de feu de l’Ange qui ferme les Paradis...) il n’avait pas tué Miriam ! Au contraire. La vraie Miriam était en dehors de Varia. De sa fenêtre ouverte au silence jaune, par-dessus les platanes et l’amphithéâtre des maisons de Lampaul, il contempla, sur la colline au-dessus de tout, la statue de l’Itron-Varia. ”
“ Joseb et Varia sont au lit. Une aube se levant dans sa fiole blonde (le blond le plus pâle est du cristal vide) , le notaire, la barbe longue des fourrures de l’ivresse, a titubé hors de l’étude vers cette fiole plus sombre, sa femme. Il n’est pas beau à voir, mais Varia ne le voit pas. Elle s’est endormie à l’ordre du cartel. Joseb croit ses yeux clos du spasme que ses baisers conseillent. Et que semble prouver la contracture des membres, qui enlacent son cou d’une striction inexorable. Le vieux Sindbad oscille plus comme un pendu que comme un ivrogne. ”
“ Ils ne peuvent pas se lever, l’aigrette de la toque de Varia décroche un tas de petites bêtes du toit bas, dans ce qu’ils mangent. Monsieur Dieu a obscure conscience que sa tête-de-loup à lui est de celles avec quoi il ne faut pas faire joujou. Elle est en vrai. Madame Joseb hausse les bras, amusée du plafond aplati qui les force d’être dans un lit ; et comme elle n’a pas où les étendre vers la voûte, ni la force de soulever la voûte, elle en fait deux petites hermines qui se faufilent un peu partout, explorant, après la carte du goûter, la géographie d’Emmanuel. ”
“ Les yeux de Monsieur Dieu sont un affiquet de son costume, même quand il est tout nu : ses portes de chair sur la Vérité. Il n’y a qu’une Vérité. Et des myriades, exactement toute la série indéfinie des nombres — tous les nombres qui ne sont pas l’Un — de choses qui ne sont pas cette Vérité. La quantité de mensonges actuels ou possibles s’écrit Personne ne peut avoir cette Vérité, puisque c’est Dieu qui la détient. Emmanuel Dieu ou l’Autre. Ils empêchent l’harmonie d’un beau Mensonge universel, sans déchirure. Ils sont le sexe du Mensonge, qui est femelle. ”
“ Mais voici Madame Joseb qui se réveille. Le nez se fronce comme un mufle renifle, on dirait qu’il se chatouille à des fourrures. Les yeux, après des efforts d’élan des paupières, font irruption de nègres sur la face pâle de l’Autre — comme une pose de boutons de bottines mécaniques s’ils étaient moins beaux —, s’étalent et s’étonnent. Les cils noir-bleu broussaillent. Tant de végétation se fait saxifrage de la Vénus morte, que le marbre se différencie en cellules et le chef-d’œuvre n’est plus qu’une chair. ”
“ Toute la nuit, la voix des rossignols, héritiers de la scie négligée du notaire, dans les platanes des quinconces de Lampaul, promena ses brouettes qui réclament de l’huile. Emmanuel Dieu n’entendit d’autres remords que cet insupportable grincement. Il se complut à y reconnaître l’approche cahotée de la Justice. Mais ce n’est pas à Dieu (Emmanuel) de faire à la brouette de la Justice l’aumône d’une goutte d’huile. L’autre Dieu y jeta la larme jaune et douce du soleil. ”
“ C’est par une analogue absorption que Madame Joseb se substitu toute à Miriam. Sur la paupière de marbre, blanc comme le globe dépoli d’une lampe implique qu’il recèle un éblouissement, les cils de Varia plantent leur conquérante palissade de drapeaux de deuil vivant. On dirait des profils noirs de baïonnettes ou de n’importe quelle chose militaire et pointue. Ils piquent à distance comme des rayons d’étoile sale. Il est bien évident que leurs prolongements crèvent l’œil à même lequel ils s’entrecroisent. Ils fourgonnent brutalement le foyer d’amour absolu. ”
“ Monsieur Dieu n’est point si poncif. Ou ce ne serait plus Monsieur Dieu. Il va rendre à Adam la côte qu’il lui a prise. Le manche rongé, du moins. C’est bien l’avis de Madame Joseb. Le petit animal sur son séant (une femme, même grande, toute nue est toujours un petit animal) , la face toute large par le geste de serrer les paupières lourdes, relevant ses touffes bleues comme une seconde paire de plus pesant damas, brièvement, sèchement dit : — Ah ! mon Dieu ! Le sien. Elle ne pense pas à un vocatif d’Emmanuel. Elle dirait : Emmanuel, ou un nom d’oiseau. ”
“ Comme il est condamné à mort, la branche où se cataloguent les condamnés à mort. L’artérie pértifiée n’a attendu pour s’épanouir, miroir des étoiles, que l’heure des étoiles. Le soleil est couché réglementairement, le pêcheur à la ligne, de par le gendarme, rétracte ses tentacules, le cycliste et le cocher de fiacre deviennent des lampyres femelles amoureusese ; l’électricien de l’axe de l’étoile réalise le geste du magnétiseur qui, d’un index entre les sourcils, révoque de l’imitation de la mort. ”
“ Joseb lui-même ne reconnaîtrait pas sa femme en Miriam. Il s’applaudirait que l’or offert au Roi-Dieu brille sur la tête d’une femme qu’il ne connaît pas ; et non sur son propre front la bandelette bifide du safran conjugal. Monsieur Joseb, voici pourquoi celle qui n’est pas votre femme — la femme de Dieu ! — est blonde. Les paupières closes, telles des mains jointes, dérobent leurs cils. Les cheveux se lissent et refluent devant le front par la rigidité de la nuque, qui les tire sur le drap. Toute la face est un ovale très allongé de cire glabre. ”
“ Heureusement qu’il est trop intermittent pour celui d’un magnétiseur, et trop brutal en lumière pour un miroir à alouettes. Dieu est un peu ébloui de son astre parce qu’il voudrait dormir. Et il éteint les deux fanaux renversés dans la mer de ses yeux. Ainsi la vouivre cache son escarboucle, unique œil et trésor du serpent cyclope, pour aller boire à la fontaine. Emmanuel Dieu se sert du sommeil, vieux Léthé, comme d’éternité provisoire. L’Éternité est trop inétendue pour tenir dans la prison, même éclatée en étoile. ”
“ Les loups n’y feront point de coupures à leurs pattes, hérissonnées de poils bourrus. Et leur gueule est beaucoup plus dentelée que toutes les fougères, quoiqu’elle manque de pustules aux dents. Les plantes qui mordent ne se mangent pas entre elles. Varia ne se retourne pas. Elle sait si bien qu’ils sont là derrière elle. Sous deux voûtes d’allées de taillis, leurs poils et leurs dents en avant de leur forme d’ombre. Comme une paire de cils hors de deux grands yeux. Elle court. Mais elle est arrivée. Emmanuel est dans une cahutte de douanier, à la crête de parapet de la falaise. ”
“ Des fruits du jardin d’Aladdin qui ne seraient pas mûres. S’ils paraissent verts, c’est que le ciel est sombre d’écarlate. La chevelure est noire jusqu’au violet-évêque. Il y a des évêques de la mer, qui laissent fondre leurs améthystes dans le baiser qui confirme les vagues. La peau serait brune, malgré ce contraste, sans l’absence rigoureuse de duvet, comme les galets lavés et les torses roulés des sirènes. Quand elle étreint Emmanuel, ses aisselles clignent de tout petits cils, qui ont l’air d’essayer en l’air leur pinceau de sépia. ”
“ Malgré l’exiguïté de la cahutte, Emmanuel apparaît à Varia debout, au dos le manteau d’une grande cheminée de granit rose. Sous le manteau. Il est le feu. Les chenets, à sa droite et à sa gauche, sont tout déchiquetés, le fer usé par le feu. Ou plutôt il n’y a qu’un chenet, le loup bourru, de profil, assis, montrant bien ses dents séparées et ses entre-poils, et un seul œil comme un trou à travers les deux. Trop symétrique pour être seul. ”
“ Monsieur Dieu serait une prostituée, s’il la livrait — s’il se livrait. Et quand il livre autre chose, les gens ont quelque chance de croire qu’il dit la Vérité, puisqu’il est d’autant plus probable qu’il dira une chose voisine de ce qu’ils croient la Vérité, qu’il dira une chose sensiblement contradictoire à sa propre Vérité, qu’il garde. Étant donc sûr de ne pouvoir parler, pour être compris, qu’en mentant, tout mensonge lui indiffère. C’est un chemin vers autrui. ”
“ Il s’aperçut surtout qu’elle n’était pas sa mère à son allure apeurée dans les rayons électriques. Une mère est tutélaire, plutôt. Une veilleuse n’a point peur des autres lampes ni des astres. La femme du notaire de Lampaul était du pays où l’on se guide, tenant en laisse des lanternes de fer, quand le soleil n’est plus là, à la manière de ces phalènes qui portent avec crainte la proie merveilleuse et redoutable de leur propre lumière. ”
“ Madame Joseb — Varia, l’Autre, la femme du notaire, ne ressemble pas du tout à Miriam. Elle est moins jeune. Elle a vingt-cinq ans, par acte de naissance. Miriam en a quinze. Mais Varia est moins vieille aussi. Miriam raconte volontiers de ses aventures qui lui sont arrivées il y a soixante-douze mille ans. Quand on est si vieille, ce n’est plus de l’âge. C’est de l’art. Monsieur Dieu, en créant Miriam, a été le sculpteur d’une Vénus qui est arrivée en l’an Premier de notre vingtième siècle sans cette infirmité, plus signe de vieillesse que la chute des cheveux, celle des bras. ”
“ Femme, il y a un seul Dieu en trois personnes, je suis un seul Dieu en trois personnes, j’ai huit cent sextillions de siècles, avec tout ce qu’il y a dedans, parce que c’est moi qui les ai faits, et j’avais l’éterité quand j’ai créé le premier siècle ! Je suis le Fils, je suis ton fils, je suis l’Esprit, je suis ton mari de toute éternité, ton mari et ton fils, très pure Jocaste ! ”
“ Emmanuel n’est pas à la ferme, il est allé vers la mer. Le paysan, ayant renseigné, rentra chez soi, et Varia dans le désert couvert. ... Puis les fougères, bouquets de sabres étalés dans les plans d’un herbier, classés par rang de taille ; comme des mains ouvertes, qui peuvent donc se fermer ; comme des chars armés de faux qui ne marcheraient pas, mais tapisseraient l’intérieur d’un couloir en nasse où l’on est forcé de marcher. Et comme le gant tout en muscles qui est la pieuvre, fourrées de pustules. Qui ne sont pas des pustules, mais des spores : techniquement, des sores indusiés. ”
“ Leur cerf-volant éleva sa croix, plus haut et plus blanche que celle des processions (comme les croix enlinceulées des autels pendant le Sépulcre) , emmanchée d’une queue comme un vol d’alouettes. Mélusine... À une pluie subite, comme il est fréquent en Lampaul — et il fallait bien que l’Autre Dieu pleurât, puisqu’Emmanuel n’en avait pas envie lui-même, le vent cessa. Le grand Python d’aube plongea sous les nuages, et vint cacher sa tête oreillarde, de même que les vipères s’entrenouent les unes aux autres pour dormir, au refuge de tous les serpents. ”
“ Orphée se lève d’un tapis de fourrures, la ville ronronne au pied de la lampe, l’étoile créée par le Dieu terrestre au-dessous du firmament se tend, presqu’île de la terre dans les eaux d’au-dessus, comme l’œil d’un escargot, vers les étoiles firmamentaires. ”
“ Mais les piquants de ces petits hérissons pourrissent assez vite, pour qu’on y reconnaisse le masque de cils de Varia ! Un masque très perfectionné. Il a usurpé la méthode des hiéroglyphes de l’Enfant-Dieu. Il fait tout le tour de la tête. Ainsi que l’œil sans pupille des statues ne laisse pas de fuite à leur regard. Les lycopodes, de même forme, lâchent avec l’obscène brutalité d’une capsule la poudre qui fait mourir. Littérairement : ailleurs, les pharmaciens y roulent des pilules. Une myrrhe, parce qu’elle fait mourir : elle embaume et honore les morts. ”
“ L’homme qui est sous cette étoile est, quel qu’il soit et quelles que soient ses circonstances, un homme considérable. Il a fait une étoile. Ce n’est pas un astronome : les astronomes, plus tard, les découvrent. Plutôt un astrologue : cette étoile s’allume à cause de son avenir. C’est un homme dans le genre de Dieu. Et c’est pour cette raison ou pour une autre, la meilleure est que c’est son vrai nom, qu’il y a écrit sur la porte : — Emmanuel Dieu. Dieu est un peu ébloui de son astre. ”
“ Soleil ou lune, un astre : il se lève et s’éteint à des heures. Aucune observation ne lui découvre de mouvement propre. C’est une étoile fixe. Elle est plus noble que les astres du monde : elle a la place du ciel, d’une couronne ou du couperet, dernière imposition du diadème. Elle s’appelle zénith. Elle n’est point née d’une nébuleuse. L’homme est l’huile de cette lampe. S’il n’y avait point un condamné à mort dans le secteur des condamnés à mort, il y aurait une étoile de moins au ciel de pierre de La Santé. ”
“ Monsieur Dieu, dont la cervelle tourne, repasse par tous les points du voyage vers lui de Varia. Il les traduit — il ne peut pas faire autrement, puisque c’est lui qui y repasse — en absolu. Le bois des châtaigniers. Épines, flammes, glaïeuls. Les sept glaives des fougères au cœur de Miriam. La main desséchée à grands frais dans les patients herbiers du notaire. pour quel vol a-t-il cuisiné cette main de gloire ! — se ferme. Ainsi le méticuleux et inexorable cloporte s’arrondit. Le monstre poigne. ”
“ Rakirs et rastrons furent les plus beaux, dont Emmanuel lui-même oublia le sens, les seconds peut-être d’abord Ratatrompes, honorés de la préjonction de Monsieur. Monsieur Dieu les voyait assez grands, les ayant créés, pour en avoir très peur. Et ailleurs que cérébralement, une fois. Comme un chien affamé, cuirassé, attelé à la cloche de la tour abandonnée, en hale l’effroi sédentaire vers sa proie, le tocsin du beffroi du vent sonnait à la porte du notaire. ”
“ Il habite une petite étoile d’une des branches de l’étoile de pierre ; l’homme est une des fleurs-ventouses du bras de l’artérie. La dernière vertèbre cervicale épanouie — dirait Haeckel — épanouie pour l’un des derniers jours, accoutume, comme toutes les fleurs, le geste du tournesol. ”
“ Le second loup introduit Varia par sa robe, la laine au page de ses dents. Et Emmanuel, sortant du foyer, ce qui éclaire la salle, et avançant le premier loup comme le grondement d’une bergère en tonnerre, dit : — Madame, asseyez-vous sur le camarade. Varia, comme à un réveil, retrouve, avec quelque effroi, les deux loups de diamant noir, et qu’il n’y en a jamais eu d’autres, sous les deux sourcils d’Emmanuel. IXDe sinople à une hermine en abîmeEt par la raison que ces démons sont aqueux, ils sont excessivement lascifs. ”
“ Devant la bête qui, sous l’écorce des corps, pond la mort avec sa tarière, Emmanuel revit — en un clin d’œil — les joies enfantines et divines des monstres debout sur la table du notaire. Il se prépare encore à secouer la table. D’un tout petit souffle. De quelque chose qui est moins qu’un souffle. Du vent de ses cils. Car il perçoit pour la première fois, avec une netteté extraordinaire, de quoi a peur Varia. On est si fort tout nu, sans un geste, devant un poignard qui plane. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Capitale de la douleur (Paul Éluard…Sur une route de peupliers (André Lebey…La terre et l'ange : poèmes (Paul Aeschimann…Flèches perdues (Eddy Lévis)La Guirlande à l'épousée, poème…Au souffle du rêve (Joseph Maggini…Les poèmes d'Humilis (Léonce de Larmandie…Le livre du néant (Henri Cazalis…Note sur un loch à moulinet expérimenté à bord de la "Magicienne"…Andarta : poèmes (André Lebey)
