“ GIBOYER. — Parbleu ! Deux et deux font quatre ; le règne de l’arithmétique est arrivé, comme il arrivera dans tous les pays où il n’y a rien au-dessus du capital. LE MARQUIS. — Vous parlez d’or, jeune Pic ! GIBOYER. — Le capital ! Voilà le principe délétère et envahissant. Voilà l’ennemi qu’une société doit combattre et réprimer. VERNOUILLET ! — Réprimer le capital ! Es-tu fou ? Et la prospérité du pays ? GIBOYER. — La santé morale passe avant la santé financière. D’ailleurs, n’aie pas peur que l’argent se décourage : il est comme la vertu, il porte sa récompense en lui-même. ”
Brieux
Citations de Revue des Deux Mondes (Brieux)
“ Giboyer parle du peuple sans le connaître, sans l’aimer, et, par conséquent, il en parle mal. Il n’est plus du peuple et n’est pas de la bourgeoisie. Il a toutes les tares des métis. Il est sans conscience, sans probité, il se vante de ses vices, et cache, sous une incessante ironie la bassesse de ses pensées. Il croit que l’honneur coûte cher ; il se trompe ; on l’a pour rien lorsqu’on se contente du rôle qu’on peut remplir. Il y a plus de dignité à faire le métier de concierge, si on le fait de son mieux, qu’à être un insulteur à gages, même avec beaucoup de talent. ”
“ Il est un bourgeois, il défendra donc la bourgeoisie. Or, l’essence de la bourgeoisie étant la famille, c’est la famille qu’il défendra, contre ses ennemis, l’amant et la courtisane, et contre ses dissolvants, l’argent et la vanité. Il luttera contre l’amour corrompu et contre l’argent corrupteur. Il sera la voix de l’honnêteté moyenne : « Le théâtre, dira-t-il lui-même, consiste à être l’écho retentissant des chuchotements de la société, à formuler le sentiment général encore vague, à diriger l’observation confuse du plus grand nombre [1] . » ”
“ L’art théâtral d’Augier est tel, qu’à la seule lecture même, on est pris à la gorge par l’anxiété. Le plus grand reproche qu’on puisse adresser à cet acte, au point de vue littéraire, c’est qu’il est un scénario cinématographique tout pur, mais on lui fait ainsi un grand éloge si l’on ne se préoccupe que de l’artifice scénique. Nul, avant Emile Augier, n’avait utilisé la science comme un moyen dramatique, nul ne nous avait émus sur l’attente du résultat d’une combinaison chimique, nul n’avait mis sur le théâtre le laboratoire d’un savant. ”
“ Ensuite, par les mensonges de celle-ci, il apprend tout, tout sauf le nom du bailleur de fonds : « Qui défraye ton luxe, dis ? Car, chose horrible, j’en suis à ne plus compter avec la chute, tant la faute disparait devant l’énormité de la honte ! Tu n’es pas même la femme adultère, tu es la courtisane ; ce que tu as fait de moi, ce n’est pas un mari trompé, c’est le mari d’une femme entretenue, le complice de tes ignominies, le receleur !... Je ne suis pas ridicule, je suis déshonoré ! » ”
“ Ici, elle brise un jeune ménage, jette son amant à la honte et au suicide, son mari au désespoir et à la mort. Augier n’a pas voulu faire une comédie de caractère, mais une comédie de mœurs. Il s’en suivra ceci : ceux qui, dans les Lionnes pauvres, regardent seulement Séraphine, trouvent le drame insuffisant ; et ceux qui regardent seulement les honnêtes gens dont elle a fait le malheur, affirment que la pièce est admirable. Parlons donc de ces honnêtes gens. Pommeau, le mari, c’est Julien, le mari de Gabrielle, vieilli, et devenu un « patriarche de la basoche. » ”
“ Ce mariage riche, d’ailleurs, assure-t-il la quiétude et la joie ? Augier s’est posé ce problème en écrivant Un beau mariage. Sa réponse est celle-ci : « Oui, vous pouvez être heureux en devenant l’époux d’une somptueuse héritière, mais à la condition d’abord que votre femme soit un noble cœur, à la condition encore que vous soyez un savant de génie et que votre femme arrive juste au moment où vous exposerez votre vie dans une expérience scientifique dangereuse dont elle connaîtra la valeur et le danger. » Un beau mariage pourrait en effet s’appeler le Gendre de Madame Poirier. ”
“ D’ailleurs Augier a dessiné des coquins par pléthore d’argent qui sont d’une autre envergure. Maître Guérin, par exemple. Il a su, malgré la brièveté qu’imposa le théâtre, camper une figure aussi profondément vivante qu’un des portraits de Balzac. Ce petit notaire de province n’a pas d’autre morale que celle du Code. C’est lui qui a répondu au reproche qu’on lui faisait de tourner la loi : « Je la tourne, donc je la respecte. » C’est lui qui a dit : « Le seul moyen d’avoir une règle fixe en ce monde, c’est de s’attacher à la forme ; car les hommes ne sont d’accord que là-dessus. » ”
“ Puis, le mari restait un peu ridicule, trop anodin, banal, et « prédestiné, » comme dit Balzac. Gabrielle était ridicule de ne pas deviner plus tôt la bassesse de Stéphane ; odieuse de partir sans regret ; et de voler au mari l’enfant aimé. De plus, le revirement de Gabrielle était provoqué par un moyen de comédie. Satisfait d’avoir foulé aux pieds l’amant romantique, Augier vit que sa tâche n’était qu’à moitié accomplie, puisqu’il laissait le mari sans auréole et que le foyer n’était pas définitivement exorcisé. ”
“ GAUTEREAU. — Malgré cette variété d’opinions, il est un terrain sur lequel nous nous rencontrerons toujours, j’en suis sûr. Nous sommes tous conservateurs. GIBOYER. — Excepté moi, qui n’ai rien à conserver. Sergine, le personnage sympathique, celui qui, au dénouement, épousera la jeune et charmante Clémence, et dans la bouche de qui Augier n’a certainement pas placé des paroles qu’il eût blâmées, Sergine (nous sommes en 1865) réclame le suffrage universel « dont on aura fait un instrument de précision, en assurant la compétence de l’électeur et la sincérité du vote. » ”
“ Animé d’une vie moins intense que ne l’est Giboyer, le marquis d’Auberive qu’Emile Augier a placé de l’autre côté de M. Maréchal est cependant un personnage qui s’accroche dans la mémoire et retient l’attention. Il est l’aristocrate survivant à l’aristocratie, un demi-solde de la noblesse. Il n’a plus de raison d’être et veut être, cependant, sans s’adapter. Comme Giboyer, il dénaturera les causes de ses sentiments. ”
“ Un romantique est un homme dont l’esprit commence à s’aliéner. » Au moment où Augier prit la plume, le règne du romantisme était d’ailleurs à son déclin. Les Margraves venaient d’être sifflés, et Célestin Nanteuil avait dû répondre aux envoyés de Victor Hugo qui lui faisaient demander de mobiliser les gilets rouges de Hernani : « Jeunes gens, allez dire à votre maître que la jeunesse est morte. » Augier ne devait pas regretter la mort de cette jeunesse-là. Elle représentait, à ses yeux, l’exaspération de l’individualisme, l’amant élevé sur le pavois, l’adultère exalté, la morale méprisée ”
“ Il y a comme un concours de vilenies entre le gendre et le beau-père. Chacun est à son tour la victime de l’autre, et la prodigieuse habileté d’Augier fait qu’à chaque coup, nous nous prenons de sympathie pour le vaincu momentané, et que la bassesse du marquis et du boutiquier ne sert qu’à faire valoir les qualités du boutiquier et du marquis. ”
“ Augier ne nous montrera pas ce qu’il fut devenu, ce bourgeois, en suivant Giboyer, mais dans la Contagion il placera sous nos yeux le spectacle de la Bourgeoisie contaminée par la fréquentation de ces aristocrates inférieurs, réduits eux-mêmes à des expédients, à des intrigues ; ils n’auront de but à leur vie que la jouissance, comme le baron d’Estrigaud, qui n’est qu’un marquis d’Auberive abaissé de quelques échelons, « incapable d’une bassesse, mais capable d’un crime... un bandit du XVIe siècle égaré dans le XIXe. » ”
“ Quant à son fils, il reste à savoir si l’affection qu’il lui a vouée ne sera pas néfaste à ce jeune homme dont le caractère est si peu accusé que ses opinions sont modifiées en vingt-quatre heures par la simple lecture d’un discours. Ce fils, Maximilien, est trois fois docteur, les circonstances lui font faire un mariage riche, il devient bourgeois : on peut craindre qu’il ne soit pas plus tard, l’honneur de la bourgeoisie, de même que la démocratie aurait tort de compter sur son dévouement et même sur la fixité de ses convictions. ”
“ Avant que vivent doña Clorinde, Séraphine Pommeau et Olympe Taverny, Clinias sait tout le mal que la femme d’amour peut faire lever autour d’elle, et s’il affranchit la belle Hippolyte, c’est afin que, dans la mesure possible, elle aille jouer parmi la société d’Athènes le rôle d’une aventurière, d’une lionne pauvre, d’une femme fatale, d’une Olympe. S’il l’affranchit, c’est qu’il la sait Une femme pour tous dangereuse à connaître. ”
“ C’est un vaniteux qui veut paraître jeune et dont les « vieux cheveux empestent la pommade, » au nez rouge, aux yeux éraillés. N’importe, Clorinde est tellement écœurée par son passé, et par l’avenir qu’elle entrevoit à côté de son frère, — que ce mari, — à qui elle entend bien rester fidèle, — lui parait préférable aux jeunes gentilshommes dont il lui faudrait subir les profitables caprices. Elle n’a pas pu dire à Mucarade la triste vérité, elle a laissé Franca-Trippa déclarer qu’il allait demander du service à l’Autriche et placer sa sœur, près de lui, dans un couvent. ”
“ Giboyer n’est plus maintenant le personnage d’une pièce de théâtre, il est devenu un être vivant : il a pris dans nos esprits la puissance de la réalité. Le discuter, n’est pas discuter le talent d’Emile Augier, c’est étudier les passions, les vices et les travers d’un homme qui a vécu et dont nous connaissons la vie. En l’imaginant, Augier a véritablement créé. ”
“ Le mari était employé dans un ministère, la femme avait reçu une dot rondelette, et ceci s’ajoutant à cela, ils auraient pu vivre une existence parfaitement heureuse. Deux enfants leur étaient nés : la vie leur souriait. Mais Mme Huguet tenait à paraître et comme elle était une parfaite honnête femme et son mari un brave homme médiocre qui resta confiné dans le plus modeste emploi, le ménage tomba dans la gêne. Dans la misère, dit-elle, car c’est la misère, celle qui, sous peine d’être une déchéance, Doit rogner sur son pain pour nourrir l’apparence. ”
“ Notre orgueil nous fait croire que nos enfants ne réussiront pas là où nous avons échoué, et parce que nous avons été moins forts que la vie, nous leur infusons la peur de la vie, et nous risquons d’en faire des vaincus avant la bataille. « Nul n’est vaincu sans que son courage n’ait été vaincu avant lui, » a dit saint Paul. Des parents comme Mme Huguet abattent l’énergie de leur fils en lui enseignant que ses propres forces sont insuffisantes, en lui faisant espérer par un mariage riche un bien-être qu’il n’aura pas gagné. ”
“ Justement, Mucarade est presque aveugle. Voilà qui est bien et qui servira. Fabrice ne se lamente pas sur cette quasi-infirmité, mais il en tire parti : il se fait passer aux yeux, presque éteints, de son père, pour un ami de l’enfant prodigue, comptant ainsi éveiller moins de soupçons en Clorinde et Franca-Trippa. Clorinde, elle, pendant toute la pièce, ne mentira pas une seule fois ; Fabrice, l’honnête homme, roulera d’imposture en imposture. Il s’attaque au frère. Pour le faire parler, il le grise. Fabrice a l’habitude de ces combats et sait que nul ne lui tiendra tête. ”
“ Déjà, en 1854, Augier avait mis en présence l’aristocratie et la bourgeoisie dans une aimable comédie, le Gendre de M. Poirier, qui n’est pas la plus puissante de ses œuvres, mais la plus adroite, la plus heureuse, la plus agréable à entendre. Il est inutile d’en rappeler le sujet. Chacun à présent à la mémoire le souvenir de cette lutte entre M. Poirier, ancien marchand de drap multi-millionnaire, et son gendre M. le marquis de PresIes, lutte dans laquelle les coups s’égarent souvent sur la fille de l’un, la femme de l’autre, la délicieuse Antoinette. M. Poirier, c’est le bourgeois moyen. ”
“ A l’examen, on ne peut s’empêcher d’admirer l’heureuse simplicité des moyens dramatiques mis en œuvre. Dès le lever du rideau, dès les premiers, vers, les deux principaux personnages sont posés. La femme lit un roman, le mari, avocat, cherche son Code. La lutte va se livrer entre ce roman et ce livre de travail, entre le rêve et la réalité. Augier, voulant d’autre part excuser son héroïne, donnera des torts au mari, torts que celui-ci reconnaîtra au dernier acte, et dont il s’excusera joliment : Ai-je vraiment le droit D’être un juge orgueilleux et dur à ton endroit ? ”
“ Il sentit la nécessité de défendre la bourgeoisie, de lui montrer les dangers intimes et sociaux qui la menaçaient, de la mettre en garde contre la propension qu’elle montrait à trop exclusivement suivre le conseil de Guizot : « Enrichissez-vous. » Il lui a prêché le travail et la probité, les vertus domestiques et le devoir extérieur ; il a montré qu’elle était capable des plus grandes vertus : les exemples de dévouement, d’abnégation, de sacrifice, donnés par des bourgeois sont nombreux dans son théâtre. ”
“ Et il s’y égare si bien, du reste, que dans cette pièce où sa volonté est de défendre le foyer conjugal, le personnage sympathique est Léa qui fut adultère, et plus. Il y a, il est vrai, Antoinette Poirier, mais elle est l’épouse et non pas l’amoureuse. Moraliste incomplet, disions-nous : sa conception de la morale, en ce qui concerne la vie d’avant-mariage des jeunes gens, est pour étonner un peu tristement ceux qui ont pour lui un grand respect et une forte admiration, une affection même. De juger leurs pères, il donne aux jeunes hommes tous les droits. ”
“ Le marquis d’Auberive, qui se délecte au spectacle des vilenies de la bourgeoisie jusqu’à les provoquer, a fort peu à faire pour le décider à relever la tête et à s’imposer. « Nos pères n’avaient perdu que le respect, dira Sergine ; nous avons, nous, perdu le mépris : le monde est aux Effrontés. » Vernouillet, par conséquent, réussira presque à surprendre la confiance d’un minière, l’estime d’une marquise, et à devenir le gendre de Charrier, dont l’honorabilité est cependant susceptible, en raison des épreuves qu’elle a subies. ”
“ Les crimes d’une Olympe Taverny et d’une Séraphine Pommeau ne nous intéressent pas, mais la vue des crimes commis par les honnêtes gens nous torture le cœur, trouble notre esprit, parce que ce sont ceux que nous commettons. Jamais on n’avait jeté un regard plus pénétrant sur les consciences avilies par l’argent et conservant cependant une façade de probité, de tendresse même. ”
“ Ce triomphe parut une victoire sur les romantiques, qui, d’ailleurs, accusèrent le coup, en reprochant à l’œuvre « de caresser les bas instincts de la foule, de prendre parti contre l’idéal. » Si l’idéal est l’amour coupable, rien n’est plus vrai ; si l’idéal est l’amant, c’est tout à fait exact. Le sujet de la pièce peut s’écrire en trois lignes. Une femme, troublée par ses lectures et par l’inaction, va faillir. Elle est retenue par son mari, qui lui montre les mensonges de la fausse poésie et le bonheur de la simple réalité. C’est tout. Mais l’habileté théâtrale d’Emile Augier est grande. ”
“ Le Tartuffe d’Augier y met plus de raffinement. Il tient à s’excuser à ses propres yeux, et auprès d’elle, du mal qu’il entreprend et à le justifier par des arguments spécieux. L’ambition était belle, mais malheureusement irréalisable au théâtre, puisque le débat entre le personnage et sa conscience ne s’y révélerait que par des monologues, et que, d’ailleurs, l’issue de ce débat ne pouvait faire de doute. Il ne reste donc plus qu’un homme qui commet de mauvaises actions, après avoir hésité plus ou moins longtemps. ”
“ Il ne vit là qu’une comédie d’intrigue, amusante, émouvante parfois, mais ne se douta pas qu’Émile Augier avait eu l’intention de défendre la famille contre la courtisane. Le public d’aujourd’hui va plus loin ; s’il ne prend pas nettement parti pour Clorinde, il est tout au moins troublé ; il se plaît à l’applaudir ; il se retient pour ne pas voir en elle le personnage sympathique de la pièce, et l’on a pu constater qu’il serait excusable de s’y tromper. ”
“ Il sera le chevalier de la bourgeoisie, le don Quichotte du foyer : il sera l’historien des réactions morales de la bourgeoisie à son apogée, de cette bourgeoisie encore éblouie par la grandeur de l’aristocratie qu’elle vient de renverser, inquiétée par le socialisme naissant, par l’éveil de ce nouveau Tiers qui la menace, qui rêve de prendre sa place et ses places, dont elle a peur, mais qui, malgré elle, l’attire parce qu’elle ne peut s’empêcher d’y reconnaître quelques traits de son propre passé. ”
“ Je devrais être riche, et grâce au train que tu me fais mener au nom de ta dot, je vis au jour le jour, et, s’il éclatait une catastrophe sur la place du Havre, je n’ai pas ça de réserve pour y faire face. ⁂ L’argent qui sert si mal les époux et les pères, a-t-il au moins le pouvoir d’assurer le bonheur des enfants ? Les jeunes filles se marieront-elles mieux parce qu’elles seront pourvues d’une grosse dot ? Non, dit Augier, en nous montrant sa Catherine de Lions et Renards, Aline des Effrontés et même Philiberte, que sa fortune disgracie autant que sa prétendue laideur. ”
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