“ Si Franz l’étudiant, agenouillé au coin du tombeau de sainte Ursule, vit d’amour, de rêves et de poésie, au moins ne se forge-t-il pas, pour la vie de ce monde, d’irréalisables chimères... je n’ai ni l’ambition ni l’orgueil d’aspirer à la châtelaine de Linkenberg... je sais bien que lorsqu’elle passe là, près de moi... — qui frémis et qui tremble... — elle ne me voit seulement pas... et je ne puis ignorer qu’un jour... un jour prochain peut-être... quelque haut et puissant seigneur l’épousera et l’emmènera dans son manoir... ”
Claude Vignon
Résumé
“Minuit !!”, est une œuvre de Claude Vignon. Des thèmes tels que Naigeot, Manoquet ou Isobel y sont abordés.
Citations de Minuit !! (Claude Vignon)
“ Hermann se précipita dans la maison, la tête perdue, les yeux hagards, comme un insensé. Il repoussa les verrous avec toute la force qu’il put trouver encore et regarda autour de lui. Mais le spectre n’était pas entré dans la maison. — Femme, s’écria-t-il, vite, vite !... apporte ici tout..., tout ce que nous avons... vite... vite... les meubles, les tonneaux... tout, tout !... Et chancelant, il s’appuyait à la muraille. Ketha restait immobile sans comprendre. Hermann entr’ouvrit le judas de la porte et lui montra Fritz qui s’avançait toujours. ”
“ Car, il faut le dire, depuis que Naigeot a vu Louise si radieuse et si belle, une révolution nouvelle s’est opérée en lui. Toutes ses aspirations trompées se sont réunies en une seule passion ; mais violente, mais insensée, mais inexorable, comme sont, seulement, ces passions des vieillards qui veulent venger, par une dernière joie, leur jeunesse gaspillée : il est amoureux fou de sa nièce. En vain se représente-t-il, à ses moments lucides, que nul événement probable ne viendra changer sa vie ; que son sort est à jamais fixé ; qu’il a pour avenir la solitude et la misère ”
“ Chaque société, réunie en groupe, oubliait l’heure, entraînée par la chaleur de la discussion. Gaujac le maire, Hannequin, Vanvré et le médecin, formaient le plus animé de ces groupes. À la vue de Manoquet, tous poussèrent un cri d’étonnement et se reculèrent. Celui-ci s’avança en regardant de tous les côtés dans les glaces et les débris, sans étonnement et sans terreur, mais avec des yeux égarés. — Oui, oui, messieurs, s’écria-t-il, vous avez raison de me reconnaître. Je suis Mornaix ! et il est naturel que ma vue vous étonne. Mais, ne craignez rien, cependant, je ne vous veux pas de mal. ”
“ Il y a vingt ans qu’Ulrich, est mort, et depuis.... — Depuis ?... — Mon cher enfant, il n’y a plus de fêtes au manoir de Linkenberg. Ni seigneurs ni dames n’en approchent plus, tu le sais bien. Les tourelles sont noires, les giroflées jaunes poussent dans les murs. Madame Isobel est seule, toujours seule !... C’est que sa beauté est l’amorce trompeuse, qui cache un poison mortel, et que deux cercueils ont déjà suivi celui du baron ! Quand elle fut veuve, la peur prit la troupe empressée de ses chevaliers ; et puis les docteurs en robes noires vinrent dire des messes au château. ”
“ Tendant que les dévots les plus scrupuleux gagnaient la porte et que les sacristains commençaient à éteindre les cierges, il s’avança d’un pas léger et frappa sur l’épaule de l’étudiant. Le jeune homme se retourna vivement et laissa voir un charmant visage plein de mélancolie et de douceur qu’encadraient avec une heureuse harmonie des rouleaux de cheveux blond cendré. — Que voulez-vous, maître Sturff ? s’écria-t-il brusquement comme un homme réveillé en sursaut par la vie réelle au milieu d’un rêve de poésie. — Ton bien, mon cher Franz, reprit l’étranger. ”
“ Vous parlez de la Seine ! mais c’est un ruisseau de boue pour les Américains, ajouta Ménard, qui était Français. Est-ce que l’on peut retourner vivre dans cette vieille Europe quand on s’est accoutumé à nos villes immenses, larges, spacieuses, alignées ? Est-ce que l’on peut croire à des fleuves comme la Seine quand on a vu le Mississipi et ses huit embouchures ? Naigeot n’écoutait pas. Tout à coup il était tombé dans une absorption étrange ; son front se plissait comme sous l’effort d’une pensée fatale, et ses yeux plongeaient dans le fleuve leurs regards fixes. ”
“ Ketha se sentit défaillir. — Que veut-il, mon Dieu ! demanda-t-elle à son mari d’une voix si éteinte, qu’au mouvement de ses lèvres seulement, il devina ce qu’il n’entendait pas. — J’ai blasphémé... j’ai invoqué Satan... j’ai défié les trépassés de me montrer ma route, de m’envoyer un guide... j’ai invité un damné à venir souper céans... j’ai promis de le suivre après... Et Fritz est venu... La voix du tisserand expira dans sa gorge, car le marteau frappa trois fois la porte à temps égaux ; et au troisième coup, la première barricade s’ébranla, tandis que deux tonneaux roulaient à terre. ”
“ Isobel ! maîtresse de mon âme, source de toute joie ! Isobel ! Isobel ! Et les cloches lancées à toute volée sonnaient la messe des morts. — L’éternité s’absorbe dans une heure d’amour !... Isobel ! Isobel ! reine de l’espace, reine du temps, reine du plaisir !... — Mon frère, mais que fais-tu donc ?... Notre mère est inquiète. Où donc as-tu passé la nuit ? — C’est aujourd’hui le jour des trépassés. Viens prier avec nous pour les âmes du purgatoire. Pour la seconde fois. Franz éveillé en sursaut au milieu de ses rêves regarda devant lui. ”
“ François Naigeot écoutait comme une musique céleste tout ce babil enfantin encore : peu à peu, il se laissait aller au charme de cette causerie et de ces caresses, en se demandant si sa vie depuis trois mois était un songe ou une réalité ; si, vraiment, la fortune l’était venue chercher dans la maison Buneaud pour lui ouvrir des horizons nouveaux, régénérer tout son être, lui rendre sa jeunesse perdue et tout le bonheur qu’il avait oublié de prendre en son temps ; et il inclinait vers l’espoir, vers le calme, vers les idées heureuses. ”
“ On partit. — Eh bien ! au moins vous savez nager vous, monsieur Naigeot, dit Naudin en saisissant le premier les avirons. — On nage toujours, tant bien que mal. — Moi, je ne sais vraiment pas comment je suis bâti, mais je n’ai jamais pu apprendre. Imaginez-vous que l’eau me cause une terreur maladive. Tant que je suis dans un bateau la rame à la main, cela va bien ! mais une fois qu’il me faut agiter les bras et les jambes, pour faire le métier des poissons, la force s’en va ! Je me trouve mal comme un enfant. ”
“ Nonobstant ces explications, nobles et vilains fuyaient de tout leur cœur le manoir de Linkenberg. Nul ne se souciait, d’entrer en relations avec la châtelaine. En vain Ulrich déployait-il un luxe royal ; en vain faisait-il venir ses cuisiniers de France et ses vins de tous les pays du monde ; quelques jeunes seigneurs aventureux osaient seuls franchir le pont-levis du château pour voir Isobel la ressuscitée. Elle était bien belle pourtant madame Isobel ! Certes, il n’était point dans tout le pays une femme digne de lui être comparée, ni parmi les nobles dames ni parmi les bourgeoises. ”
“ Aujourd’hui, vous me reconnaissez tous... parce que l’heure de la vengeance est venue... — Allez chercher Manoquet dans sa belle maison neuve ! Allez l’arracher à son opulence et traînez-le à la prison d’abord, à la guillotine ensuite ! Allez ! allez ! Vous avez peur, messieurs ? les fantômes vous effraient... Vengez-moi donc, alors ! Vengez-moi donc, et vite, si vous ne voulez pas aussi me voir partout demandant vengeance... si vous ne voulez pas me reconnaître, avec terreur, dans chaque miroir, et retrouver ma hideuse figure dans chaque image que les surfaces brillantes vous renvoient. ”
“ Jamais intérieur n’avait été plus calme en apparence, et jamais passions plus violentes n’avaient tant menacé l’avenir. À voir, d’une part, madame Naigeot aller, venir, dans les magasins, commander, décider toute chose avec ce calme et cette sûreté qui lui étaient ordinaires, ou venir s’asseoir dans son grand fauteuil de cuir auprès des commis, et, de l’autre, ce teneur de livres, courbé sur son bureau, feuilletant ses cahiers, recomptant ses additions ou taillant ses plumes, certes, pas un œil n’eût deviné lequel de ces deux êtres aurait voulu supprimer l’autre au prix de son éternité. ”
“ Moi-même, quoique je fusse bien jeune alors, je me souviens d’avoir été conduit par ma mère à Linkenberg, et d’être entré dans la chambre ardente de la noble Isobel. Les impressions de l’enfance sont bien les plus vives, et les seules qui ne s’effacent jamais !... J’ai vu depuis lors bien des choses étranges, j’ai eu l’âme remuée par bien des émotions... Eh bien ! je puis t’assurer, mon cher Franz, que rien ne m’a autant frappé que cette visite au château de Linkenberg ! C’était la première fois que je voyais la mort face à face ”
“ Que peuvent-ils bien manger de délicat, de fin, de rare, les gens riches ? — Buneaud ! Buneaud !!! cria-t-il cette fois de toute la force de ses poumons. Buneaud arriva enfin, tout étonné d’être dérangé à une heure qui n’était celle d’aucun repas, et tout prêt à s’offenser du ton d’autorité avec lequel on l’avait appelé. Mais quand il reconnut le nouvel enrichi, son mécontentement se changea en un sourire obséquieux : — Qu’y a-t-il ? monsieur Naigeot, demanda-t-il. — Que faites vous pour le dîner ? fit Naigeot d’un ton impérieux. — Voilà trois fois que je vous appelle ! ”
“ Il entra dans le temple de fortune, en demandant à tous les gens qu’il rencontrait, où était la caisse, et si, véritablement, il pourrait toucher dix mille francs. À mesure qu’il approchait, il sentait sa poitrine brûlée par les chaudes effluves de l’espoir et de la crainte. En touchant à la réalisation de son rêve, une secrète terreur, de le voir s’évanouir, cloua Naigeot, immobile, sur le seuil de cette porte où, les six lettres majuscules qui formaient le mot caisse, lui apparurent flamboyantes. Il porta la main à son cœur, pour en comprimer les battements tumultueux ”
“ On entra d’abord dans un élégant vestibule que précédait un perron de quelques marches ; ensuite, dans une vaste salle à manger où les fermiers préparaient un repas fourni par le poisson des étangs, la volaille des basses-cours et les fruits des jardins ; puis Manoquet ouvrit la porte qui communiquait au salon et fit quelques pas dans l’ombre, car on avait fermé les volets et les rideaux à cause de la chaleur du soleil. Mais, à peine ses yeux avaient-ils percé les ténèbres, qu’un cri rauque s’échappa de sa poitrine et qu’il tomba raide sur le parquet. ”
“ Jamais l’idée que de pareilles luttes pussent déchirer le cœur de l’homme ne lui était venue. Il sentait, tour à tour, les résolutions les plus dissemblables se succéder dans son esprit et se détruire l’une l’autre. Il lui semblait qu’un ouragan, violent comme ceux des tropiques, déracinait jusqu’à ces principes innés qui coexistaient avec sa propre vie. Pour la première fois, Naigeot, le teneur de livres abruti ou le viveur effréné, se demandait ce que c’était que la conscience, cette puissance inconnue qui se dressait en lui pour combat re ses passions déchaînées. ”
“ Naudin se reposait en promenant ses regards sur le ciel étoilé où la lune commençait à ébaucher un mince croissant, sur les embarcations lointaines qui semblaient des ombres errantes, sur les lumières qui brillaient au port, le long des quais et à la balise. La veuve était en proie à une préoccupation visible. Elle s’étonnait de l’agitation de son beau-frère, de son langage passionné, de son trouble extraordinaire. Quant à Naigeot, il tremblait sous l’étreinte d’une fièvre plus violente que jamais. Le sang battait ses tempes et faisait passer devant ses regards troublés des nuages rouges. ”
“ Sturff, à son tour, regarda fixement la Ressuscitée comme pour lui prouver qu’il bravait ses fascinations. — Je ferai ce que demande la noble châtelaine dès le retour de la nuit, répondit-il ; mais qu’elle daigne me promettre, en échange, de n’accueillir jamais comme amant, ou époux, mon ami Franz Mullingen, que voici, et que j’aime comme mon enfant ; car, alors, tout ce que je possède d’énergie et de pouvoir serait employé à le défendre par tous les moyens. Isobel tourna lentement les yeux vers Franz, qui, tremblant, aveugle, demi-mort, s’était jeté à ses pieds. ”
“ Kraupt épouvanté voulut fuir ; mais ses jambes se dérobaient sous lui. Tout ce qu’il put faire, ce fut de saisir un rameau de buis au chevet de son maître et de le tremper dans l’eau bénite, pour en asperger l’alcôve et les rideaux. Une goutte vint tomber sur le front d’Isobel. Elle frissonna, et s’essuya par un mouvement si naturel et si vivant, que le pauvre valet se prit la tête à deux mains, en se demandant à lui-même s’il n’était pas fou, s’il ne rêvait point à l’heure présente, ou s’il n’avait pas rêvé jadis lorsqu’il lui avait semblé voir mourir sa maîtresse. ”
“ Avec ce jour, ce jour pâle encore, mais qui grandissait de minute en minute, le crime allait se découvrir... On allait trouver ces deux cadavres. — Et si l’un des deux respirait encore ? Si Mornaix était vivant ? S’il allait se trouver présent à l’adjudication des barbettes et dire en le montrant au doigt : — Voilà mon assassin ! Alors, se dressait dans le souvenir de Manoquet le fantôme de sa victime, tel qu’il l’avait vu deux fois dans la glace. Et il fermait les veux, en cachant sa tête sous ses couvertures, dans la crainte de le revoir encore. ”
“ Ça venait d’Amérique. — Mais, soyez tranquille, au moins, je l’ai refusée ! — Trois francs de port ! — Merci ! — Vous avez refusé une lettre d’Amérique ! cria un étudiant, de l’extrémité de la table, tandis que Naigeot se bornait à lever sur Buneaud, un regard où se mêlaient l’étonnement et l’indifférence. — D’un pays où l’on peut toujours avoir un oncle ! — Eh bien ! vous n’auriez eu qu’à me refuser une lettre d’Amérique, à moi ! et je le dis à regret, papa Buneaud, ajouta-t-il avec une gravité comique, j’aurais immédiatement divorcé avec votre baraque ! ”
“ En vain, essayait-il de se prouver à lui-même, que sa vision était née d’un instant de fièvre ; en vain, s’assurait-il, par les raisonnements les plus convaincants, qu’une hallucination seule avait pu lui montrer l’ombre de sa victime au lieu et place de son propre reflet ; en vain, tâtait-il son crâne chauve et sa barbe piquante du matin pour se prouver qu’il était bien lui-même, et que la glace ne pourrait lui renvoyer que son image à lui, Manoquet, Un tremblement nerveux irrésistible, agitait tous ses membres. ”
“ Hélas ! la nécessité est une loi fatale à laquelle rien ne résiste. Ce fut donc en vain que Naigeot se révolta contre les propositions de sa belle-sœur, qu’il s’agita en tous les sens, qu’il forma successivement les projets les plus extrêmes. Peu de temps après son arrivée, il avait repris la plume, l’encre, le bureau noir, le pupitre usé, le grand livre de parchemin vert à coins de cuivre, le sable bleu et or, le canif, le grattoir et la sandaraque ; on lui avait donné la moitié de l’emploi de Naudin, qui ne conservait plus que la caisse. ”
“ Mon ami, reprit Sturff d’une voix grave en le retenant par la main, tu n’as pas compris ; en te disant qu’Isobel ne pouvait pas être à toi, je n’ai pas prétendu rappeler les distances sociales qui vous séparent, et te faire sentir plus cruellement des obstacles que tu connais comme moi... Non ; si j’ai fouillé les replis de ton cœur pour en surprendre le secret, c’est que j’ai cru utile de te désabuser... il y a entre vous une barrière plus forte et plus invincible que tous les préjugés sociaux... car l’amour quelquefois les surmonte... ”
“ Déjà le bruit commençait dans la ville ; les portes s’ouvraient et se fermaient, les charrettes roulaient, les industries matinales s’agitaient ; la vie renaissait et, autour de la maison, les nègres enlevaient les volets des magasins. Les idées commencèrent à arriver une à une ; puis les souvenirs apparurent comme de menaçants fantômes. Il se redressa soudain pour s’enfuir, aiguillonné par la terreur. — Eh ! bon Dieu ! que faites-vous là ? mon cher monsieur Naigeot, s’écria Ménard de sa bonne voix franche et joyeuse en apparaissant sur le seuil de la porte. ”
“ Quelle distance de cette ruelle immonde, au boulevard de Candi des cercles illuminés, au réfectoire enfumé du père Buneaud ! du Naigeot crotté qui descendait hier la rue Saint-Martin en venant de supputer le non et avoir d’autrui, au Naigeot qui traverse Paris dans un coupé pour aller faire les honneurs d’un dîner servi par Chevet ! Naguère, il entrevoyait le chiffre de six cents livres de rente, comme le paradis de ses rêves ; maintenant, ses besoins et ses désirs ont progressé d’heure en heure. Il rêve des millions, il éprouve une soif inextinguible de richesses et de jouissances. ”
“ Un éclair qui venait d’illuminer le ciel de l’orient à l’occident, avait frappé la tête hideuse du spectre : c’était l’ancien compagnon du tisserand, c’était le killecroff maudit de toute la contrée, c’était Fritz le pendu !... Hermann tomba à genoux, glacé par l’horreur, paralysé par l’épouvante. La flamme bleue un moment évanouie venait de reparaître ; elle s’élançait hardie et incompressible au devant du spectre et l’enveloppait comme d’un cercle infernal. ”
“ Garraudot s’approcha, palpa la tête brûlante de Manoquet et lui tâta le pouls. — Quelle fièvre ! dit-il. Il y a lieu de craindre le transport au cerveau ou l’apoplexie... Que lui faites-vous, madame ? — Eh ! sais-je que faire, docteur ? Le médecin s’assit. — Monsieur Manoquet, reprit-il, vous êtes très-malade ; un médecin est un confesseur, vous le savez. Or, à votre maladie il y a une cause morale... quelle quelle soit, il faut me la faire connaitre. Cette interrogation directe, positive, brutale même, lit bondir le moribond, qui poussa un cri en se cachant la tête sous ses couvertures. ”
“ Celui-ci demeurait fasciné comme sous une puissance invincible ; un râle sourd s’exhalait de sa poitrine, ses dents claquaient, il restait cloué à terre par une terreur suprême ! C’est que ce n’était plus le cauchemar de la veille, mais une épouvantable réalité ! Par un mouvement lent, le fantôme leva son bras droit et l’étendit vers l’horizon. Bien loin, en droite ligne au bout de ce bras brillait une lumière comme une étoile dans la nuit. Aux reflets intermittents de l’orage, Hermann reconnut sa maison où veillait encore Ketha. ”
“ Elle languissait enfin, et s’étiolait sous la domination de son terrible époux, comme ferait une fleur délicate des climats du Nord, sous les rayons brûlants du soleil d’Afrique. De son côté, le sire de Linkenberg, qui s’épuisait en prouesses, en dons magnifiques et en protestations d’amour, ne comprenait rien à cette mélancolie. C’est qu’Isobel n’éprouvait que de la terreur pour tout ce fracas des joies humaines. Elle semblait appartenir à un autre monde et passer ici-bas le temps de son exil. Tu la vois bien frêle, bien pâle, bien séraphique ; Eh bien ! ”
“ Franz ébloui, presque fou d’étonnement, de terreur et d’amour, ne put ni réunir en une seule idée ses impressions éparses, ni proférer une parole. Machinalement et en proie à une extase inconnue, U subit le page dans les mille détours de ce manoir immense. À travers les perceptions confuses de son esprit il essaya de retrouver une lueur de raison, pour se persuader, qu’il s’était endormi la veille dans l’église de Sainte-Ursule, et qu’il continuait de mêler à un affreux cauchemar, les folles ivresses d’un rêve d’amour. ”
“ Cette femme pâle, à l’œil noir et aux cheveux d’or, que tu aimes et dont tu ne veux qu’une parole et un regard, n’est-ce pas l’illusion qui vous dévore et vous tue, tous tant que vous êtes ?... Ah ! beaucoup l’ont aimée, beaucoup l’aimeront peut-être encor cette beauté fantastique qui les a tués ou les tuera !... Et, pourtant, il est en Allemagne des jeunes filles chastes et charmantes faites pour les rendre heureux et pour être de bonnes femmes !... Des jeunes filles comme ta sœur, Franz !... — J’aime Isobel et je veux son amour, te dis-je ! ”
“ Un moment il eut l’idée de frapper pour réveiller les domestiques à tout hasard. Mais comme il allait achever de vaincre son effroi, il sentit ses vêtements frôlés comme si quelqu’un eût passé à côté de lui. — Pourquoi, diable, ne rentrez-vous pas, Ménard ? disait avec impatience la voix de Naudin. — Nous laisserez-vous coucher dehors ? — Les clés sont restées là-bas dans ma poche d’habit, répondît Ménard... il fait bien froid ! — Où est madame Naigeot ? — Toujours là-bas... elle arrivera la dernière, sa tête lui fait tant de mal ! ”
“ La vieille semblait avoir deviné les intentions de ses maîtres, car tout en distribuant autour de la table le vin du Rhin et l’eau-de-vie de cerises, elle ne négligeait point de remplir le gobelet d’Hermann plutôt deux fois qu’une. À mesure que l’ivresse du tisserand augmentait, sa tête s’exaltait davantage contre la pauvre Ketha. Ses ignobles passions surexcitées par la boisson et l’encouragement des charbonniers l’entraînaient à de nouveaux crimes, et cette maison qu’il avait fuie avec tant d’horreur, il brûlait maintenant d’y retourner pour en chasser sa femme. ”
Termes fréquents
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