“ Elle s'agitait et murmurait des mots sans suite en regardant sans la reconnaître sa grand'mère debout près du lit.—Sa fiancée... toujours!... Pas M. Piron! J'aime mieux mourir!... Grand'mère ne voudra jamais... elle me déteste, elle veut que je sois malheureuse... Mais je suis heureuse... je serai bientôt sa femme... sa femme!... Oh! j'ai peur de grand'mère!Très pâle, les traits contractés, Madame Norand écoutait ces paroles murmurées par la faible voix d'Isabelle... Aux derniers mots, elle se détourna brusquement, comme si la vue de ce joli visage effrayé et soufrant lui était insoutenable. ”
Delly
Résumé
“L'étincelle”, est une œuvre de Delly. Des thèmes tels que Isabelle, Madame Norand ou la grand'mère y sont abordés.
Citations de L'étincelle (Delly)
“ Oui, heureuse, elle, Isabelle! N'était-ce pas inconcevable?... Et ce bonheur mystérieux qu'elle ne pouvait analyser avait atteint son apogée cette après-midi même, quelques instants avant que Madame Norand n'apparût à la Verderaye. En une inoubliable et radieuse minute, elle avait compris que son coeur appartenait à Gabriel.A Gabriel!... Et elle devait être la femme d'Aristide Piron! Oh! plutôt mourir!Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!... Elle ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait à un Dieu, à une vie future, à tout ce que croyait Gabriel. ”
“ Mais quand on ne veut pas?... dit Isabelle en dirigeant son regard plein d'amertume vers sa grand'mère dont le visage énergique se détachait, là-bas, sous la lueur assombrie tombant d'une fenêtre.La main d'Antoinette se posa doucement sur l'épaule de la jeune fille.—Personne ne peut nous empêcher d'aimer notre prochain, enfant, dit-elle d'un ton bas et pénétrant. Toutes les puissances du monde, celle même de l'autorité maternelle, tombent devant cette parole: Vous aimerez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu. ”
“ Je ferai ce que vous dites, Monsieur Arlys, car c'est ainsi que vos cousines sont devenues bonnes, dévouées, pleines de vertus... c'est ainsi que vous-même vous êtes si bon. Mais comment ferai-je, isolée et ignorante comme je le suis?—Confiez-vous à Régine, elle sera votre guide dans les premiers pas, dit Gabriel dont l'accent vibrait d'allégresse.Une joie intense s'était répandue sur sa physionomie, et Isabelle, surprise et inconsciemment heureuse, l'attribua à son bonheur de voir enfin une brebis égarée se rapprocher du bercail. ”
“ M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voilà donc la raison de ce visage désespéré!... Et c'est cette enfant charmante et délicate, cette jeune créature au coeur aimant que vous voulez donner à ce rustre égoïste?... Il est impossible que vous méditiez un pareil crime, Sylvie!—Oh! pas de grands mots, Marnel!... Je vous assure qu'elle sera fort heureuse quand elle aura reconnu l'inanité de ses rêves et la paisible sécurité du sort que je lui prépare. J'ai tout fait pour rendre cette enfant sérieuse et pratique, je n'y ai qu'à moitié réussi... le mariage achèvera le reste. ”
“ Il est vrai que Dieu avait fait de vous un champ de prédilection où la grâce devait germer avec une merveilleuse célérité... C'est le malheur, Isabelle, c'est la tristesse de votre existence que vous maudissiez qui vous a conduite à Dieu. Sans elle, peut-être n'auriez-vous pas senti—du moins si tôt—le vide profond de votre coeur; le monde, les plaisirs de l'esprit vous auraient leurrée de leurs illusions et de leur orgueil. Isabelle, vous rappelez-vous ce que nous vous avons dit du bonheur trouvé dans la souffrance même? ”
“ Elle est à la Verderaye?Isabelle inclina affirmativement la tête... Involontairement, son regard se tourna vers la maison grise, cachée à ses yeux par les arbres et les fourrés du jardin.—Pourvu que ces jeunes filles lui plaisent!... Ce serait une distraction pour toi, Isabelle.—Vous savez bien que je ne dois pas avoir de distraction, ma tante... ou, ce qui revient au même, la distraction aussi doit être un devoir pour moi... Oui, des devoirs, rien que des devoirs, voilà la vie, paraît-il, dit-elle d'un ton bref et amer. ”
“ Gabriel avait prononcé ces mots avec une émotion indicible qui fit tressaillir Isabelle. Une douce sensation envahit la jeune fille... sans doute la satisfaction de se sentir comprise enfin. Elle reprit machinalement son tricot, tandis que M. Arlys continuait:—Il est au moins étonnant que cet étrange système d'éducation n'ait pas produit sur vous de plus désastreux effets. Mais, grâce à Dieu, tout est facilement réparable... Rien n'est mort en vous, ni l'esprit, ni le coeur, ni l'âme. ”
“ Sur le roc sombre, au milieu de cette nature austère et forte, il semblait étrangement petit, anémié, abandonné, et le vent terrible de la lande devait bien souvent courber ses rameaux maigres, jusqu'au jour où il l'entraînerait dans le cours d'eau bouillonnant qui se ferait un jeu du petit bouleau, le tordrait, le briserait aux aspérités du granit et en précipiterait les débris dans le gouffre insondable où lui-même allait se perdre... Etait-ce donc la pensée de ce sort terrible qui mettait cette expression angoissée dans les yeux bleus d'Isabelle, fixés sur le jeune arbre? ”
“ On vous a fait croire, peut-être, à la bonté, à l'amour, au dévouement, en vous faisant espérer là le bonheur... Moi je vous répète une fois de plus que rien de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pénétrer profondément ces idées en vous, et je m'aperçois que tout est à refaire... Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai.—Vous ne pouvez rien désormais, dit gravement isabelle. Je suis plus forte que vous, grand'mère. ”
“ Si vous l'aimiez, comme tout changerait pour vous!—Mais non... vous vous trompez, Mademoiselle, dit Isabelle en secouant mélancoliquement la tête. L'amour, quel qu'il soit, ne produit que la souffrance... Ma grand'mère me l'a dit un jour.—L'amour humain, souvent... l'amour divin, jamais. La souffrance est là toujours, mais elle devient un bonheur pour l'âme qui aime son Dieu, et, à cause de lui, son prochain.C'était Régine qui prononçait ces paroles d'un ton plein d'une ardeur contenue. ”
“ Les brûlures étaient décidément plus douloureuses que ne l'avait assuré tout à l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il agitait sa main avec impatience... Il se leva et alla s'accouder à la balustrade de la terrasse. Le vent impétueux agitait les noyers de l'allée, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mêlait son souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dégageait une intense tristesse... et celle-ci semblait voiler également la physionomie soucieuse de M. Arlys. ”
“ Je m'étais ainsi formé, instinctivement, une personnalité extérieure qui a trompé ma grand'mère. Elle m'a crue à point pour son projet... Elle n'avait pas compris que la petite flamme d'idéal allumée en moi par Dieu était demeurée, bien faible, mais indestructible, par une miséricordieuse permission de ce Dieu qu'elle ne connaît pas, et qu'il m'était impossible de devenir l'épouse d'un Piron.—Il faut en effet que votre aïeule vous connaisse bien peu. Je ne comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente! s'écria M. Marnel. ”
“ Oui, plutôt que de renier son Dieu, je suis persuadé qu'il eût sacrifié son enfant lui-même.—Oh! cela est-il possible! murmura Isabelle avec un geste d'horreur. Ce Dieu, que vous dites si bon, demande-t-il de tels sacrifices?—Oui, souvent, mais l'âme croyante sait que l'éternité est là pour compenser infiniment ses souffrances... Dieu est un père, bon par-dessus tous les pères, croyez-le, Mademoiselle, dit gravement Gabriel. Eh bien! où vas-tu, Michel?—Je veux aller avec Belle, dit le petit d'un ton résolu. ”
“ Les jeunes gens arrivèrent à Maison-Vieille, la sombre demeure où Isabelle avait rêvé à ses premières joies. Par toutes les fenêtres ouvertes, le soleil entrait en souverain, éclairant victorieusement les recoins maussades et mettant une gaîté inaccoutumée dans la galerie sévère. La jolie châtelaine de la tapisserie paraissait toute rayonnante sous ce flot de lumière... mais la jeune femme qui se trouvait ici n'avait désormais rien à lui envier. Elle ne se demandait plus quel bonheur inconnu illuminait le visage de la noble épousée, car ce bonheur, elle le possédait maintenant. ”
“ Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle revit défiler devant elle les figures entrevues tout à l'heure, les jolis enfants si gais, le père au regard indulgent et doux, la charmante Régine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui semblaient la gaîté de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M. Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard ému et triste... Ces gens-là ne souffraient-ils pas comme les autres... comme elle? ”
“ Gabriel était arrivé sur la terrasse, et, debout presque en face d'Isabelle, il prenait le rôle de Polyeucte. Son accent singulièrement vibrant, sa noble et énergique stature, la conviction profonde qui était en lui en faisaient un merveilleux interprète du martyr... Frissonnante d'émotion, retenant son souffle, Isabelle écoutait de toute son âme... Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: Avec trop de mérites il vous plut la former Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer... ”
“ Je suis Danielle Brennier, la seconde fille du nouveau propriétaire de la Verderaye. Voici ma soeur cadette, Henriette... mon cousin, M. Arlys, avocat au barreau de Paris... C'est à vous que nous devons la vie de notre petit Michel et nous ne l'oublierons jamais, ajouta-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. Sans vous... ô ciel!Elle s'interrompit en frissonnant, et la même angoisse rétrospective altéra subitement la noble et énergique physionomie de M. Arlys.—Vous êtes une vaillante personne, dit-il d'une voix chaude et profonde. ”
“ Elle tourna vers lui un regard empreint d'une sincère surprise.—A quoi pensez-vous, Monsieur Arlys?... Un brillant mariage, à moi! Outre que je m'en soucie peu, il est fort improbable que l'on songe jamais à la pauvre créature que je suis, ignorante et sans esprit, inapte à tout ce qui plaît au monde...—Ignorante et sans esprit! répéta Gabriel sans pouvoir retenir un sourire. Qu'en dites-vous, Monsieur Marnel?L'écrivain eut un joyeux éclat de rire.—Oui, Arlys, Mademoiselle d'Effranges est ignorante... mais seulement d'elle-même. ”
“ Une femme chrétienne, dans le sens le plus admirable de ce mot, dit doucement Gabriel. Dès le jour où je vous ai vue à la Verderaye, j'ai pressenti les magnifiques qualités mises en germe par Dieu en votre âme, je les ai vues ensuite éclore rapidement au contact de mes pieuses et bonnes cousines... Je crois que vous serez une épouse intelligente et ardemment dévouée, une mère admirable, ferme et tendre... que vous serez pour les pauvres une protectrice, pour votre mari un conseil dans ses travaux austères, pour tous une joie et une consolation. ”
“ Vous ne savez pas que je supporte aucune résistance et que je vous ferai plier?... Qu'avez-vous donc appris à la Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement récalcitrante et vous fasse mépriser la demande d'un homme honorable, sérieux, et pourvu de la plus belle propriété du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rêvé dans votre démence? dit-elle brusquement en jetant un regard investigateur sur sa petite-fille.La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie charmante, dans ces belles prunelles bleues... ”
“ La première sortie d'Isabelle fut pour la Verderaye, d'où Gabriel et Alfred étaient partis depuis quelque temps déjà. Elle revit les lieux où elle avait appris à connaître la belle et attirante nature de celui qui était maintenant son fiancé. Son souvenir était partout: dans le parloir, dans la jardin où si souvent ils s'étaient promenés, elle religieusement attentive, lui traitant de hauts sujets sociaux et religieux avec cette clarté et ce charme d'élocution qui étaient en lui à un degré remarquable... ”
“ Elle marcha plus rapidement pour rejoindre sa soeur et Paul, et Isabelle continua sa route près de Gabriel. Celui-ci, subitement pensif, considérait à la dérobée sa jeune compagne dont le beau visage portait la trace d'une évidente préoccupation.—Vous verrez que Régine va subitement transformer les idées de Paul, dit-il tout à coup. Elle possède un art merveilleux pour ramener les esprits dans le droit chemin. Il est de fait qu'on ne peut raisonnablement croire à cette impossibilité absolue du réveil d'une âme, si opprimée, si annihilée qu'elle soit devenue. ”
“ En son esprit passait l'image sévère de Madame Norand. Elle entendait sa voix métallique disant: "Isabelle, pas de rêveries!... Nous sommes nous-mêmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien."Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent, prétendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette puissance suprême. Lequel croire?... Et, véritablement, que pouvait-elle tenter pour connaître la vérité, puisqu'elle avait été soigneusement désarmée et tenue captive par l'inexorable système de son aïeule? ”
“ C'était là mon rêve, Isabelle, et la bonté divine l'a pleinement réalisé. Dieu a permis que notre amour fût l'étincelle qui a réveillé en vous le coeur et l'esprit en y faisant jaillir la foi, ma douce et chère Belle... Cette foi, nous la conserverons intacte et nous la répandrons autour de nous, n'est-ce pas?—Oh! oui!... Et en premier lieu, nous la demanderons pour ma chère grand'mère, Gabriel! Hélas! elle a causé bien du mal par ses oeuvres, mais le remords la gagne, la grâce est là, toute prête à pénétrer dans cette âme... ”
“ Le frère de la défunte Madame Brennier, religieux barnabite, prononça une courte et émouvante allocution.Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait... un homme au visage transfiguré par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne quittaient la jeune chrétienne prosternée devant l'autel que pour se diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfonça même plus profondément lorsque Isabelle, recueillie et pâle d'une sainte émotion, sortit de la chapelle... ”
“ Quelques instants plus tard, Isabelle suivait Danielle jusqu'au petit pont où attendaient les autres jeunes gens et les enfants. Antoinette seule manquait, retenue près de son père un peu souffrant... La petite troupe traversa la châtaigneraie, les champs étalés au pied du village, et s'engagea dans un vallon vert et humide, traversé d'un mince ruisseau, filet d'argent entre deux tapis fleuris. Isabelle marchait un peu en arrière, près de Régine. Toutes deux, silencieuses, semblaient goûter chacune à leur manière le charme de cette fraîche nature. ”
“ Une vieille femme très corpulente allait et venait dans cette vaste pièce, gourmandant à tout instant la fillette maigre et ébouriffée qui épluchait des légumes près d'une table.Sans prononcer une parole, Isabelle décrocha un large tablier bleu qu'elle noua autour d'elle, et, dans le même silence, se mit à aider la vieille cuisinière. Celle-ci semblait accepter ses services comme une chose habituelle, et, de fait, en voyant la dextérité de cette jeune fille dans la besogne qu'elle accomplissait, il était permis de penser qu'elle avait dû bien souvent remplir cet office. ”
“ Isabelle l'avait écoutée en silence. Ses yeux, toujours attachés sur son aïeule, avaient pris une expression de pénétrant reproche... Elle se leva et dit d'une voix ferme:—Vous oubliez, grand'mère, que je suis la fiancée de M. Arlys. Lui seul peut me rendre heureuse.—Encore! s'écria Madame Norand avec violence. Je vous croyais à peu près guérie de cette folie... Faut-il vous répéter que jamais vous n'aurez mon consentement?... Comment pouvez-vous vous croire engagée par ces fiançailles bizarres et complètement en dehors des usages? ”
“ Mais le blanc visage d'Isabelle restait impassible, et lentement, doucement, elle continuait à passer la serviette de fine toile sur les tasses précieuses, don d'une princesse russe admiratrice passionnée de Valentina. L'aimable grande dame se fût pâmée d'étonnement si elle avait pu apercevoir la besogne à laquelle se livrait la fille du vicomte d'Effranges et de l'élégante Lucienne Norand—la belle jeune fille qu'un impitoyable système d'éducation reléguait à l'office, parmi les servantes. ”
Termes fréquents
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