“ Mais, sans contester la valeur reconnue de M. Gautier comme écrivain, nous avons le droit de la mesurer. Surtout lorsqu’il s’agit d’un roman, c’est-à-dire d’une œuvre essentiellement humaine, nous devons défendre la part du sentiment et réduire à leurs justes proportions les accessoires dont l’auteur abuse en négligeant le cœur, la pensée, tout ce qui est pour nous la moelle et comme le principe vital de l’art. La force du talent peut s’attester chez un écrivain ou par l’affirmation plus hardie et le développement croissant d’un génie original, ou par le phénomène d’un renouvellement complet. ”
Citations de Essais et Notices, 1864/01 ()
“ Si M. Gautier, devenu le roi débonnaire d’une petite école, s’accommode des louanges de ces dangereux disciples, qu’il ne se réclame pas du romantisme. Il ne peut se couvrir de ce nom pour repousser la critique : le cœur du romantisme lui est demeuré fermé. Et comment y aurait-il pénétré ? Le goût du burlesque est, après l’amour de la couleur et de la forme, l’unique sentiment qui domine chez lui ; mais ce qui l’emporte, c’est l’effet plastique. Architecture, sculpture, peinture, gravure, tous les arts doivent se retrouver dans ses œuvres construites, fouillées, adornées pour le mieux. ”
“ « Chacun des chapitres de son livre est un chef-d’œuvre de simplicité. On n’y trouve jamais une description oiseuse ; il ne s’amuse pas à nous expliquer les meubles et les parures en style d’antiquaire. Ce qu’il lui faut, ce qu’il sait créer, ce qu’il nous montre, c’est un ensemble de figures vivantes, énergiques, qui se meuvent hardiment selon les lois de la vraisemblance et de la raison. » Tel n’est pas le roman de M. Gautier ; la réalité oiseuse, la vaine archéologie y débordent. ”
“ La virilité du génie est dans l’âme et dans l’esprit même, elle en est comme la sève essentielle ; c’est de là qu’elle passe dans l’œuvre de l’artiste et dans le style de l’écrivain. Elle leur donne la trempe dont ils ont besoin pour ne pas s’émousser dans le combat que doit soutenir contre l’indifférence, la critique et le temps l’œuvre qui s’expose aux hasards de la publicité. ”
“ L’impression reçue va s’effacer bien vite ; le goût de M. Gautier ne l’entraîne pas dans la voie ouverte aux Walter Scott ou aux Dickens. Une troupe de comédiens arrivant dans un chariot traîné par des bœufs comme aux temps antiques, et demandant l’hospitalité pour la nuit, arrache le baron de Sigognac aux tristes pensées nées de l’isolement et de l’indigence. Il aime tout de suite l’ingénue de la troupe, Isabelle, et, moitié dans l’espoir d’atteindre la fortune à Paris, moitié par l’attrait d’une passion naissante, il se décide à partir avec les comédiens. ”
“ Aujourd’hui par malheur l’esprit succombe décidément sous la lettre, et le vocabulaire seul est debout. On pouvait encore en 1844 espérer que le talent de M. Gautier se retremperait aux sources vives d’où il semblait s’être éloigné par boutade, et non à tout jamais. Le doute n’est plus permis. Après vingt ans écoulés depuis cet appel suprême de la critique au sens intime de l’écrivain, la voilà de nouveau ramenée en face de M. Gautier, et la conclusion est la même quant au jugement avec les vœux et l’espérance en moins. ”
“ Il suffit de savoir, pour l’intelligence de la fable et du titre, que le tranche-montagne de la troupe, le pauvre Matamore, ayant péri dans une tempête de neige, Sigognac s’offre à le remplacer et se donne le nom de capitaine Fracasse, que sous ce nom de guerre il accomplit des prouesses merveilleuses, tant comme acteur que dans ses colères de gentilhomme et la rapière en main. Un puissant et superbe rival, le duc de Vallombreuse, traverse les amours du baron, déguisé en matamore de théâtre : coups de bâton, coups d’épée, traîtrises et violences, se succèdent comme par miracle. ”
“ Et certes, si l’auteur de l’Enéide travestie et de tant d’œuvres grotesques avait péché contre le goût, l’auteur du Roman comique s’y connaissait et n’était pas dupe de lui-même. Ce qu’enlèvent au sentiment et à la vérité de pareilles allures, on le comprend sans peine : si quelques pâles rayons éclairent par hasard l’œuvre artificielle de M. Gautier, ils ne s’y arrêtent pas. Les pages qui offrent çà et là un peu de poésie naturelle et d’émotion ne font que mieux ressortir l’aridité du reste. ”
“ Les droits anciens ont, quoi qu’on fasse, une grande puissance ; ils se défendent avec d’autant plus de force qu’on les attaque avec moins de ménagement. La révolution a eu beau faire, elle a cru noyer dans le sang la royauté, la noblesse et le clergé, ces élémens constitutifs de la vieille France : royauté, noblesse et clergé ont survécu, du moins dans leurs caractères généraux, et sauf les modifications que le temps leur aurait fait subir dans tous les cas. ”
“ Eh bien ! pour ressusciter ce monde-là, si M. Gautier voulait s’y hasarder, un volume, et non des plus gros, suffisait amplement. Ce que le genre comportait, c’était, de peur d’ennui et de froideur, une œuvre de courte haleine, quelques teintes de pastiche posées d’une main légère : en cela aussi M. Gautier, selon nous, s’est mépris. Avant Scarron, Quevedo, Cervantes, Mateo Aleman et l’auteur de Lazarille de Tormes, en Espagne, avaient créé la littérature picaresque et en avaient laissé des modèles achevés ; après lui s’épanouit dans Gil Blas la verve intarissable de Lesage. ”
“ On sait à présent que M. Gautier ne faisait point du paradoxe lorsqu’il écrivait Albertus, Fortunio et les Grotesques. M. Gautier s’est mépris, il s’est refusé une belle part dans la littérature contemporaine en abusant de sa plume au détriment de son esprit. Toute débauche littéraire, quelle qu’en soit la nature, est comme ce pays de Bohème dont quelqu’un a dit qu’on y peut bien passer, mais qu’il n’y faut pas demeurer. ”
“ Dans ce livre, qui est comme le résumé de sa vie d’artiste et comme une protestation personnelle, M. Gautier manque de verve, d’entrain et de chaleur : son esprit ne jaillit pas de source, il coule goutte à goutte. En un mot, l’écrivain ne possède plus cette espèce de fougue juvénile qui palliait jadis chez lui l’indigence de la pensée. L’œuvre trahit partout l’effort de l’ouvrier. ”
“ Le vrai genre picaresque est fertile en ressources prises dans le vif de la réalité ; le monde picaresque de M. Gautier est habillé avec un luxe d’images et d’épithètes qui étonne, mais l’auteur, au lieu de chercher dans la réalité une veine nouvelle d’observation bouffonne, se borne à reproduire les types du Roman comique. Les emprunts de M. Gautier à cette œuvre et à d’autres sources, pour l’affabulation ou pour quelques traits de son roman, se reconnaissent tout de suite. ”
“ Qu’on chante les doutes du présent et les tristesses de l’humanité souffrante, ou les éclats et les colères de la liberté, qu’on ait les soupirs éloquens de l’élégie, le souffle lyrique ou le cri indigné de la satire ; que dans le roman on réponde avec une âme ardente aux plaintes et aux désirs du siècle en travail, ou que l’on gouverne impérieusement la passion avec une sobre et forte élégance, pour l’enfermer dans un cadre précis en évitant de l’altérer ”
“ M. Gautier ne peut pas les ignorer : il s’en rit, et cette phrase des Grotesques serait encore de mise dans sa bouche : « Le ragoût de l’œuvre bizarre vient à propos raviver votre palais affadi par un régime littéraire trop sain et trop régulier ; les plus gens de goût ont besoin quelquefois, pour se remettre en appétit, du piment des concetti et des gongorismes. » M. Gautier ne personnifie pas d’ailleurs la fantaisie dans son roman autant qu’il voudrait le faire croire. Si l’on se flatte de partir pour un voyage humoristique, on se trompe ”
“ Qu’elle émane plus spécialement d’une de ces trois sources, ou qu’elle leur emprunte une triple vertu, elle existe avant de paraître, et se distingue vite de cette agitation extérieure derrière laquelle on ne rencontre que le vide ou le chaos. Entre la raison et la volonté, le sentiment est le trait d’union magique, le trait de feu qui complète le génie. ”
“ Toutefois il s’est efforcé de prouver que l’air d’impassibilité de l’écrivain, le calme du dilettante pouvaient cacher des trésors de tendresse. Qu’ils existent chez l’homme, nous n’avons ni le droit ni le désir de le nier ; mais chez l’écrivain nous ne les avons pas encore découverts. M. Sainte-Beuve nous paraît aussi excéder la mesure de beaucoup lorsqu’il met avec insistance les poésies de M. Gautier en regard des poésies d’Alfred de Musset. Pour le Capitaine Fracasse, il le range malicieusement dans la littérature des grotesques, où il s’est, dit-il, incrusté. ”
“ Il use lui-même tour à tour du style d’alors et du style d’aujourd’hui, comme il lui plaît et par brusques saccades. Ensuite, dès qu’il s’agit d’exactitude, que signifient ces bribes de Rabelais semées ça et là ? Aussi l’exactitude de l’écrivain est-elle parfois très contestable : il ne reproduit pas scrupuleusement une époque, une langue, une littérature ; il réunit dans une espèce de mosaïque littéraire, avec un zèle singulier, des fragmens disparates pris de côté et d’autre. Il ne se moque pas de l’objet de son pastiche, il s’y complaît. ”
“ La critique de M. Chassin s’exerce principalement sur le règlement pour les élections. Ce document n’a pas moins de cinquante-deux articles, et ce n’était pas trop pour régler une matière aussi difficile dans un royaume de 27 millions d’âmes, qui n’avait pas eu d’états-généraux depuis cent soixante-quinze ans. On se serait trompé sur quelques points qu’il n’y aurait rien d’extraordinaire. Ce qui importe, c’est l’ensemble des dispositions prises. ”
“ Dans ce milieu artificiel, tout s’énerve : là s’évanouissent en fumée les qualités natives, là se perd l’originalité de l’écrivain. Il est temps d’en finir avec tous ces petits paradoxes qui ne peuvent rien pour l’art, et que ne recommande plus auprès des gens naïfs l’attrait de la nouveauté. ”
“ Prendre aux âges antérieurs de quoi fortifier la langue, c’est bien ; mais la pensée et les mœurs changent comme les lois, l’humanité ne revient pas en arrière, et ni les mots, ni les costumes, ni le langage du temps jadis ne peuvent servir au présent dans toute leur intégrité. ”
“ Que sert d’avoir étudié les ressources des vocabulaires spéciaux et recueilli maint archaïsme plus ou moins heureux, si l’on s’use dans ce labeur, si l’on ne trouvé pas sous sa plume cette expression vive, nette, primesautière, qui renouvelle la langue en ne la malmenant pas, et qui n’est qu’un tour individuel ajouté au fonds populaire, qu’un rafraîchissement de la vérité par le style et par une verve jeune et spontanée ? ”
“ Le règlement portait que le vote pour l’élection des députés se ferait au chef-lieu du bailliage ou de la sénéchaussée ; les trois ordres y étaient convoqués pour le même jour. La noblesse, la moins nombreuse, devait comparaître tout entière, chacun de ses membres ayant à exercer un droit personnel. Le clergé, plus nombreux, comparaissait en partie en personne et en partie par délégués, les évêques et les autres bénéficiers devant voter eux-mêmes ou par procureur, les membres des chapitres et des communautés religieuses et les curés non pourvus de bénéfices par des représentans élus. ”
“ Il n’est pas question ici d’entrer dans telle ou telle théorie : qu’on se trompe quant aux faits ou aux dogmes, tant religieux que sociaux, le principe du génie est dans l’émotion, et non dans la nature même, dans la tendance de cette émotion. ”
“ L’esprit moderne, à moins qu’il ne se livre aux informations de l’histoire, veut se nourrir de ce qui l’entoure et non de fruits desséchés : il ne s’agit point de rebrousser chemin jusqu’au XVIe siècle, vu en miniature dans le cénacle de Ronsard, et s’il est un siècle dont le nôtre doive exploiter la succession avec un zèle particulier, n’est-ce pas le XVIIIe siècle, envers qui nous risquons souvent d’être ingrats ? ”
“ Nous avons besoin, disait le roi, du concours de nos sujets pour nous aider à surmonter toutes les difficultés où nous nous trouvons relativement à l’état de nos finances, et pour établir, suivant nos vœux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur de nos sujets et la prospérité de notre royaume. ”
“ Pour se rapprocher de l’uniformité, le gouvernement n’hésita point à violer les privilèges des pays d’états, ce qui devrait au moins avoir l’approbation de l’école révolutionnaire. Au lieu de laisser aux états provinciaux, suivant l’ancien usage, la nomination des députés, il divisa ces provinces en bailliages ou sénéchaussées sur le modèle des autres, et leur donna l’élection directe. ”
“ Les Boutades du capitan Matamore, et M. Gautier la cite en passant dans les Grotesques. Il fallait bien puiser quelque part, dira-t-on. Eh ! pourquoi traduire sur la scène des types enterrés depuis deux siècles ? M. Gautier veut qu’on s’imagine feuilleter « des eaux-fortes de Callot ou des gravures d’Abraham Bosse historiées de légendes ; » mais Callot est Callot : nous savons qu’il fixa d’un trait incisif les modes, les misères, les mœurs, bref toute la tragi-comédie de son âge, et non d’un autre. Le Roman comique est dans les mains de tout le monde ”
“ Dans cette hypothèse, la royauté se serait trompée, elle aurait commis une faute ; l’accuser d’absurdité et de perfidie, c’est beaucoup trop fort. Les excellentes intentions du roi et de son ministre ne sauraient être mises en doute ; ils ont cru l’un et l’autre faire tout ce qui était possible pour donner satisfaction, au tiers-état, et il faut bien que la plus grande partie de la nation ait partagé leur sentiment, puisque la reconnaissance fut générale. ”
“ Le Capitaine Fracasse n’est rien moins qu’entraînant ; s’il nous intéresse au début, il nous lasse très vite par d’interminables détails et par l’abus du style pittoresque ou technique. Le lecteur en quête d’intérêt est rassasié d’images. ”
“ Jamais désir inassouvi n’est resté dans son âme ; il marche à ce qu’il veut sans que rien le puisse fléchir ou détourner : larmes ni supplications, ni cris ni cadavres jetés en travers, ni ruines fumantes ”
“ Jodelle est pour M. Gautier un meilleur conseiller que Lessing, qui, malgré le mot fameux ut pictura poesis, avait dans son Laocoon indiqué nettement, et avec une haute raison, les limites essentielles de la peinture et de la poésie, ou, en prenant la question dans le sens le plus large, les différences capitales qui s’opposeront toujours à la confusion de la littérature avec les arts plastiques. ”
“ Dans le tiers-état, déjà supérieur par le nombre, plus de cent hommes éminens dans tous les genres, des avocats, des juges, des officiers municipaux, des commerçans, des propriétaires, des fermiers, de simples laboureurs, des protestans qui se relevaient pour la première fois d’une longue oppression. ”
“ Sur le rapport de son ministre, le roi en son conseil avait décidé : 1° que les députés aux états-généraux seraient au moins au nombre de mille ; 2° que ce nombre serait formé, autant que possible, en raison composée de la population et des contributions de chaque bailliage ; 3° que le nombre des députés du tiers-état serait égal à celui des deux autres ordres réunis. M. Chassin avoue que cet acte excita dans toute la France un véritable enthousiasme, et pourtant il le blâme comme insuffisant. La royauté, dit-il, fut absurde autant, que perfide ”
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