“ J’ai dit adieu à cette petite maison de la rue du Bouquet-d’Auteuil, à la vue sur le jardin où est l’amorce de charmille, à ce corridor où, un jour, madame de Pons et moi, sommes restés muets...3 mars.L’amour est une illumination. C’est entre cette femme et moi, comme une fête d’été qui finit. Quelqu’un a soufflé sur les lanternes, quelques mèches fumeuses répandent une odeur écœurante ; où furent l’éclat et l’heureuse rumeur, c’est la nuit, avec des relents d’ivresses humaines et un chaos d’objets saccagés dans l’ombre. ”
Résumé
“Mon amour”, est une œuvre de René Boylesve. Des thèmes tels que madame de Pons, madame Delaunay ou Bouquet-d'Auteuil y sont abordés.
Citations de Mon amour (René Boylesve)
“ Elle trompe sa mère sur ses propres sentiments, car, si sentiments il y a, elle se trompe elle-même !... Comment cela ? Mais parce qu’elle ne croit point m’aimer. Une femme peut aimer sans qu’elle s’en doute. Celles qui ne pensent qu’à l’amour et qui se tâtent le pouls, chaque soir, afin de savoir si elles aiment, peuvent croire qu’elles aiment alors qu’elles n’aiment pas ; mais celles qui s’emploient, par un reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles toute pensée d’amour décorent de noms innocents — tels qu’amitié, plaisirs intellectuels, communauté de goûts — ce qui est amour. ”
“ La nuit, la solitude, la magnificence du calme absolu, et mon dieu enfermé là, non loin, sous le petit toit d’ardoise qui s’argente à la montée du croissant de lune !... Griserie, plénitude de vie, espoir un peu forcé, mais espoir ! et je ne sais quoi de douloureux, en moi, qui se mélange si bien à la nuit !... Regards béats vers les étoiles ; une envie d’éclater en mille morceaux, en milliards de miettes, et d’aller scintiller si loin, si haut ! un désir d’échapper à moi-même comme n’importe qui, par les grands mots lyriques !... Montagnes, vallée, lac, ville endormie, silence ! ”
“ Oh ! pourquoi un si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur ? O pierres ! ô noyers ! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous ? qu’êtes-vous ? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la puissance d’une parole d’amour ?...Le jour est splendide et calme ; sur la terre, on n’entend aucun bruit ; pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là ; où sont les hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux ? Où est le vent ? ”
“ Amédée est parti à telle date, personne ne l’ignore ; pourquoi ne point dater du départ d’Amédée ? Elle le nomme Amédée : s’en étonne-t-on ? Mais c’est qu’il a nom Amédée : elle ne va pas l’appeler « ce goujat ! »... Tout de même, cela signifie qu’il n’est pas mort, qu’il n’est pas supprimé. Il est parti, mais sa qualité de mari subsiste : le règne d’Amédée continue.La voix de madame de Pons, il me semble qu’elle suspend le mouvement, la circulation, dans ma poitrine : tout s’arrête en moi, pour entendre. ”
“ Un peu plus loin que notre verger fermé, ma chérie, il y a un sentier qui dégringole, sur des rocailles, vers la rade et où l’on ne peut s’empêcher de s’arrêter pour respirer le parfum des giroflées... On les cultive sur ce terrain en paliers, descendant peu à peu, comme de grandes marches fleuries ; et elles alternent avec les œillets à demi voilés sous les mailles d’un réseau de fils pareil à d’immenses toiles d’araignées que la rosée matinale fait étinceler au soleil. L’air frais est embaumé : le ciel est complètement pur... ”
“ Venez ce soir même, je vous en prie.Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent. J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris : elle est là ! elle est là ! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main ! Dieu de Dieu ! la vie est trop bonne ; il y a trop de bonheur pour moi ; ce n’est pas juste. ”
“ Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le ciel semblait fardé comme un visage de femme, et la houpette gigantesque, au dos garni de satin rouge, on la voyait là-haut, là-haut, en train de semer dans l’immensité sa poudre lilas qui retombait jusqu’à nous.Dans le petit jardin, les giroflées étaient pareilles à des légumes cuits que l’on retire du pot-au-feu ; les marguerites et les myosotis à une salade de mâches qui macérerait depuis hier. Un jardinier vêtu d’un pardessus au col relevé confectionnait à chaque tête de rosier un turban de paille. ”
“ « C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, en impose aux derniers des hommes. »Et moi, je me souviendrai de cet endroit choisi, au centre de Paris, à deux pas du grand mouvement de la ville, et si solitaire, si loin de tout, dans l’ancien jardin réservé des Tuileries, du côté du quai. Il y a là un banc semi-circulaire, un grand vase de marbre enguirlandé, qui a des oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, court et trapu, un rideau de buis à hauteur d’homme, et un bel orme penché, aux fines branches dépouillées, qui semble mis là pour achever la beauté du groupe. ”
“ Hier, j’ai prié madame de Pons de nous jouer au piano la Sonate à Kreutzer. — Elle la sait à merveille et la joue bien. — J’ai vu madame de Pons qui jouait la Sonate à Kreutzer ; mais la Sonate à Kreutzer, je ne l’ai pas entendue. La sonate peut avoir des affinités avec mon émotion amoureuse ; mais, côte à côte au point de se choquer, l’amour tue l’art même. ”
“ De plus fortunés que nous se sont promenés là-dessous, sans compter leurs pas ; ils avaient devant eux l’espace, l’attrayant espace, qui est comme une garantie, une sécurité : l’image du temps que la destinée nous concède. Sous de longues charmilles, on était moins pressé : on avait le loisir de penser ; on laissait mûrir et tomber à son heure un grave aveu ; des couples partis d’ici timides encore ont pu là-bas, là-bas, au fin bout de l’allée ancienne, se toucher la main, et les lèvres à leur retour, ayant dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en vinssent là, décemment... ”
“ Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est représentée, je suppose, une scène de deuil : c’est une femme assise sur un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave qui le lui lave ; le fond est une draperie souple, suspendue à des crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits plis corrects, disposés en patte d’oie ; aux flancs du marbre, marchent de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur leur corps, comme une pluie serrée. ”
“ Lorsque les hommes consentent, en faveur d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée, embellie !Elle semblait bien heureuse. Tout le plaisir possible de l’esprit se mêlait à l’agrément des lumières tamisées, des toilettes claires, et de tant de bras nus ou chargés de bijoux, et de l’arôme des fraises, et de l’air de la belle nuit, un peu lourd. ”
“ L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure d’allégresse... ”
“ Je cherche une émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire une espèce de beauté, mais qui ne soit pas la mienne, c’est-à-dire l’amour : en vérité, toute peinture de l’amour me déplaît.La musique m’ennuie ou m’exaspère ; mais, l’autre jour, la Sonate à Kreutzer tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui m’a envahi est de même essence que celui que je désire et attends. ”
“ Comme l’antiquité, Napoléon ou la mer, Venise est un motif à amplification facile, et son seul nom a touché le lecteur avant que l’écrivain ait placé sa première épithète. Venise est le refuge de ceux qui n’ont pas d’émotions véritables à rendre, c’est le cadre d’amour de tous ceux qui ne sont pas amoureux. L’impression forte et juste, celle dont le frisson est contagieux, je l’ai trouvée quelquefois chez le poète qui parle d’une ruelle de son village ou du rideau de peupliers qui borne son horizon. ”
“ N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle ? — Et je ne sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue, c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles me disent : « Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé. » A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail. ”
“ Et je sens que madame Delaunay, elle, pense sans cesse au divorce.Pourquoi cette opération, que je désire autant et plus que madame Delaunay, me fait-elle peur ? C’est qu’elle va nous faire souvenir du mari.10 décembre.Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains croisées sous la nuque ; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi, à moi, et heureuse !Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint les cheveux, — cette vue me fait frémir les jarrets. ”
“ C’est le moment du ramage des oiseaux : on dirait que la musique du restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur l’eau, est grise et rose ; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à coup, immobilité apparente des choses :O temps, suspends ton vol... ”
“ Je me fais une image de ma vie : c’est une personne qui marche, un bras tendu, en tâtonnant, non sans un certain effroi, tandis qu’elle tourne la tête en arrière avec un sourire attristé, avec la nostalgie du chemin parcouru.22 juin.Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on a parlé littérature, romans, et, plus particulièrement, de ce goût, qui est à la mode, et qui consiste à se laisser vaincre, subjuguer, anéantir par le plus modeste phénomène naturel. Un parfum : on est ivre ; une couleur : on est ébloui ; un son : l’on tombe en syncope ! ”
“ On a de quoi s’y gonfler le cœur pour un objet unique et précis. C’est âpre, et il y a aussi des reposoirs de tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel, mais c’est pour qu’on y puisse bondir plus droit et plus haut. La géante coupée des rocs à pic a la rigueur du destin, mais la petite vallée d’eau gazouillante et d’herbe fraîche baigne et caresse la chair de l’homme au pied du terrible mur. ”
“ Il y a une beauté doucement familière et tout humaine, que je ne dis pas que l’art grec n’a pas connue, mais que nous ne connaissons pas dans l’art grec, et que les Français ont excellé à rendre, principalement dans leur sculpture, avant la Renaissance. Cette Vierge a un front large et haut, plein d’esprit, de minces sourcils et des yeux allongés, une bouche fine, assez grande et qu’embellit la mystérieuse moue, l’expression essentielle peut-être du visage humain, la moue que fait l’enfant encore simple, la moue que nous donnent le sommeil, la pensée, la mélancolie et la mort. ”
“ J’ai le goût de ta chair sur les lèvres ! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom !... Le moment est venu. Pourquoi ce moment vient-il ? Est-ce que, l’esprit étant tout saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens ? ”
“ Mon désaccord avec les gens qui m’entourent, voici, je crois, ce qu’il est : ils vivent tout entiers dans le moment présent ; ils jugent tout événement par rapport à la minute, à l’heure, à la journée où il échoit ; tandis que je ne peux m’empêcher de voir toute l’étendue de ma vie, de la leur, depuis la nuit qui fut son point de départ jusqu’à la nuit qui sera son terme. Tant d’obscurité arrête le rire sur les lèvres. ”
“ J’écrirai peut-être, un jour, comme tout le monde, un roman, où je rapporterai, travesties, bien entendu, les paroles d’une femme qui a lutté longtemps contre l’amour et qui s’y abandonne : ce seront des mots dont la magie est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter les heures écoulées qui furent les plus douloureuses, les recréer, si lumineuses, si étourdissantes de joie, que l’on voudrait en avoir souffert d’autres, et de plus dures, et en souffrir encore. ”
“ Cependant, si je songe à madame de Pons, avoir aimé me paraît puéril. Chose curieuse : je ne songe pas à être l’amant de madame de Pons ; si je le suis un jour, la force des choses aura déterminé ce dénouement ; je n’ai pas l’intention de hâter ce dénouement ; cependant je suis au désespoir si je viens à m’aviser que je m’en éloigne... Mon sentiment est d’une essence plus fine que ceux que j’ai éprouvés. Quel est-il donc ? Je n’en sais rien ; mais je sens en moi, profondément, je sens que le brutal Amour des carrefours, celui qui préside tout nu à l’union des sexes, s’en rit ”
“ Mais, il y a une certaine minute que j’avais voulu te faire goûter avec moi, c’est celle où, l’hiver, à la nuit tombante, par un ciel épais et humide, qui ne s’éclaire même pas après le coucher du soleil, le grand rideau de buis, n’interceptant plus aucune lumière, semble lui-même émettre une lueur verdâtre de féerie qui colore le banc, le vase, le sol même, et tire tout à coup des nuances variées de velours de la masse obscure du cyprès. ”
“ Tout ce qui fut heureux dans ma vie se groupe et fait cortège à mon amour. Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance de leur visage : les belles s’assemblent entre elles pour chanter et danser, et les méchantes pour grincer des dents ou gémir. Si l’on voit l’une d’elles, on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, et point les autres.Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau ; mais quel temps fait-il dans mon cœur ? Je viens de revoir tout à coup un soir d’août au bord du lac de Côme, et je me souviens avec mignardise des plus petites choses que j’y ai vues et pensées. ”
“ La chair n’est honteuse que de se savoir éphémère. Mais ce n’est pas l’impérissable qui nous émeut : notre cœur ne se donne qu’à ce que le temps blesse d’heure en heure. Que le baiser d’une immortelle m’eût semblé froid ! ”
“ Tâchons de pénétrer jusqu’au fond de tout cela : un secret instinct me murmure à l’oreille qu’un amour du genre de celui qui m’agite s’idéalise par l’absence, se purifie par son contraste même avec la vie médiocre ou bestiale qui m’environne, et que, de cet amour, c’est l’image que j’aurai le plus embellie qui me vaudra le plus de joie. ”
“ Je l’ai entraînée au jardin du grand Trianon, à l’endroit que j’aime. C’était une belle journée ; le vent était un peu froid, mais je savais bien que là-bas il y avait un abri, au soleil... C’est tout à fait à l’extrémité du palais, dans une petite allée de lauriers et de tamaris d’où l’on aperçoit les balustres de l’escalier double descendant au grand bassin dont la nappe immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a jamais personne là. On entendait, sur la gauche, le bruit du vent dans les ormes dorés ”
“ Avignon ! c’est juste... Mais voilà que maintenant je ne trouve plus que la « Vierge Couronnée » ressemble à madame de Pons... Est-ce que la « Vierge » a cette cendre épaisse de cheveux blonds ? est-ce qu’elle a dans ses yeux clairs et minces cette honnêteté ? est-ce qu’elle a cette bouche ?... Ah ! ah ! ah ! cette bouche, est-ce qu’elle l’a, la pauvre « Vierge ? »...6 mai.Il y a des âmes délicates. Il serait curieux qu’il y en eût eu, et qu’il n’en subsistât pas une ! L’affinement, dont on nous parle, consiste-t-il à vivre, à aimer comme les bêtes ?... ”
“ Ce n’est point le scrupule religieux ni l’enchaînement au devoir d’épouse qui créent la plus belle pudeur de la femme, car la servitude volontaire enlève une certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un être qui se sent libre a pour soi-même, pour la propreté, si j’ose dire, de son vêtement, pour l’élégance achevée de sa personne. Tous les traités de morale ou d’amoralisme n’y feront rien : la prétendue liberté des mœurs n’y fera rien : la plupart des femmes sont nées monogames. ”
Termes fréquents
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