“ Alors, Marc, ne se contenant plus, soulagea son cœur en paroles basses et tremblantes. — Mauvaise femme, qui avez vieilli dans la cruauté morne de votre Dieu et qui achevez d’anéantir toute votre descendance... Votre œuvre à vous est notre torture, la mort lente dont nous agonisons. Vous vous acharnerez à dessécher votre race, tant qu’elle gardera dans sa chair un peu de sang, un peu de bonté humaine... Depuis son veuvage, vous avez comme supprimé de la douce vie votre fille ici présente, vous lui avez enlevé jusqu’à la force de parler et de se plaindre. ”
Résumé
Émile Zola, dans Vérité, aborde les thèmes de la justice, du mensonge et de la résistance face à l’injustice, à travers le parcours de Marc, un instituteur dévoué, et ses élèves, confrontés à des forces oppressives.
Les personnages principaux, tels que Geneviève, Simon ou l’abbé Cognasse, symbolisent des combats moraux et sociaux, tandis que des citations mettent en évidence une lutte pour la vérité et la solidarité humaine. L’œuvre, publiée dans un contexte où la France traverse des crises éthiques, souligne la force de l’écriture comme instrument de révolte, dans une structure narrative qui allie émotion et engagement.
Citations de Vérité (Émile Zola)
“ Une femme, des enfants en larmes l’attendaient, espéraient encore le sauver, à force de tendresse et de soins. Et, pourtant, David repoussa d’abord la grâce, voulut en causer avec Marc, avec Delbos, avec tous les héroïques défenseurs de l’innocent, comprenant bien que, si la grâce n’enlevait pas à Simon le droit de faire reconnaître son innocence un jour, elle leur enlèverait, à eux, leur arme la plus puissante, le martyr souffrant toujours son calvaire, tirant des larmes et des cris de révolte au monde entier. Tous s’inclinèrent cependant, le cœur brisé, et David accepta la grâce. ”
“ Dans la salle, Marc avait regardé Simon, et il n’avait surpris, sur sa face immobile, qu’une sorte de faible sourire, une contraction douloureuse des lèvres. Delbos, hors de lui, serrait les poings. David n’était pas rentré, trop ému, attendant dehors la nouvelle. La foudre venait de tomber, Marc sentait un froid mortel lui glacer le sang, sous le vent d’horreur qui passait. C’était comme une horreur froide, l’iniquité suprême à laquelle les esprits justes se refusaient de croire, le crime des crimes impossible encore le matin, rejeté par la raison, brusquement devenu une monstrueuse réalité. ”
“ D’un geste, elle avait pris Louise dans son étreinte, elle les embrassa, elle et Marc, qui tenait déjà Clément contre sa poitrine. Tous les quatre se trouvaient enfin réunis, serrés du même lien de chair et de tendresse, n’ayant plus qu’un même cœur, un même souffle. Et, dans cette grande salle de classe, si nue, si vide, en attendant le flot d’enfants de la rentrée prochaine, quel frisson d’humanité profonde, de joie féconde et saine ! De grosses larmes emplirent les yeux de Salvan et de Mignot, bouleversés d’attendrissement. ”
“ De quel poison parles-tu, grand-mère ? Mon mari m’ aime, et j’ai beau faire, je l’aime toujours : est-ce donc là le poison ?... J’ai lutté cinq ans, j’ai voulu me donner toute à Dieu, pourquoi Dieu n’a-t-il pas comblé le néant affreux de mon être, où je m’efforçais de faire le vide complet, pour l’y recevoir seul, en maître unique ? La religion n’a satisfait ni mon bonheur d’épouse ni ma tendresse de mère, et si je retourne à ce bonheur et à cette tendresse, c’est dans l’effondrement de ce ciel où je n’ai trouvé que déception et que mensonge. ”
“ Ils tâchaient d’échapper à l’obsession, de causer des menus faits de la journée ; puis, tout les ramenait à elle, ils finissaient par ne parler que d’elle, rapprochant leur chaise, se prenant les mains, comme pour se réchauffer dans leur solitude ; et toutes leurs soirées s’achevaient ainsi, la fille sur les genoux du père, un bras passé à son cou, l’un et l’autre en larmes, et frissonnant, près de la triste lampe. Le logis était mort, l’absente en avait emporté la vie, la chaleur et la lumière. Cependant, Marc ne fit rien pour forcer Geneviève à revenir près de lui. ”
“ Jonville, ce coin perdu et charmant où nous nous sommes tant aimés, où nous avons commencé à vivre, si heureux ! Et quel bon présage d’y retourner, d’y recommencer une existence de tendresse et de paix !... Maillebois m’inquiétait, Jonville est l’espoir certain. Un nouveau courage, une infinie confiance en l’avenir soulevèrent Marc dans un élan superbe. — L’amour est rentré chez nous, nous voilà désormais tout-puissants. Et le mensonge, l’iniquité, le crime ont beau triompher aujourd’hui, c’est à nous quand même que sera demain l’éternelle victoire. ”
“ N’était-ce pas là que, quarante ans plus tôt, le jour de l’arrestation de Simon, il s’était présenté chez le paysan Bongard, pour tâcher de réunir des renseignements favorables à son ami ! Il revoyait le paysan gros et borné, la paysanne osseuse et méfiante, s’entêtant à ne rien dire dans la crainte de se compromettre, toute la masse inerte, encore près de la terre, la matière brute enfoncée sous une épaisse couche d’ignorance. Et il se rappelait qu’il n’avait rien pu tirer de ces pauvres êtres, incapables de justice, parce qu’ils ne savaient rien et qu’ils ne voulaient rien savoir. ”
“ C’était Delbos, que pas un client n’osait plus charger de plaider un affaire, c’était Salvan cassé, mis à la retraite, c’était Marc tombé en disgrâce, envoyé dans une petite commune ; et derrière ceux-là, les plus connus, que d’autres, leurs parents, leurs amis, payaient par de grands ennuis, par la ruine même, leur simple attitude de braves gens ! Depuis des années, sous la muette douleur de cette aberration publique, sentant bien l’inutilité de toute révolte, ils s’étaient remis héroïquement à l’œuvre, ils attendaient l’heure inévitable de la raison et de l’équité. ”
“ Voir ainsi par soi-même, se convaincre de ce qu’il faut croire, développer son raisonnement, son individualité, d’après les raisons qu’on a d’être et d’agir, c’était là toute sa méthode d’enseignement, la seule qui pût enfanter des hommes. Mais il ne suffisait pas de savoir, il fallait un lien social, un esprit de perpétuelle solidarité. Et Marc le mettait dans la justice. Il avait remarqué avec quelle flamme de révolte un enfant lésé dans son droit, crie : « Ce n’est pas juste ! » Toute injustice soulève une tempête au fond de ces petites âmes, dont elles souffrent affreusement. ”
“ Lorsque Marc connut par Mignot ces nouvelles infamies, il tomba en une grande amertume. Il y avait des heures où son courage faiblissait : à quoi bon désoler sa vie, renoncer à tous les bonheurs, si nul sacrifice ne doit compter pour les méchants ? Jamais, sa solitude ne lui avait paru si empoisonnée, si lourde. Dès que, la nuit venue, il se retrouvait seul avec Louise, dans le logis froid et désert, il se sentait envahi d’une invincible désespérance, à l’idée que, s’il perdait un jour cette enfant, il n’aurait plus personne pour l’aimer et lui tenir chaud au cœur. ”
“ Et, dès sa première conversation avec Marc, sa conviction de l’innocence de son frère fut absolue. Il n’en avait d’ailleurs pas douté un instant, devant l’impossibilité matérielle d’un tel acte commis par un tel homme, l’homme qu’il connaissait le mieux au monde, un autre lui-même. Il y avait là, pour lui, une certitude, comme la certitude de la lumière, au plein soleil de midi. Mais, malgré sa calme bravoure, il montrait une grande prudence, née du besoin de ne pas nuire à son frère et de la sensation où il était de leur impopularité de juifs. ”
“ Alors, il y eut là une scène touchante entre les quatre jeunes gens, qui, après s’être connus à l’école, dans cette maison amie, continuaient à se voir et à s’aimer. Joseph et Sarah avaient encore les yeux gros de larmes, meurtris par toute une nuit de fièvre, sans une heure de bon repos ; et, comme ils s’étaient remis à sangloter, en parlant de leur père, Sébastien embrassa son amie Sarah, dans un élan irrésistible de son cœur, tandis que Louise prenait les deux mains de Joseph, pleurant elle-même, lui disant sa grande tendresse pour lui, avec la naïve pensée de le consoler un peu. ”
“ En moins de quelques années, la prospérité qui se déclarait, le pas en avant fait grâce à Marc, étaient perdus, et Jonville rétrogradait, et une torpeur croissante y paralysait la vie sociale, depuis que Jauffre y avait livré Martineau et ses administrés au triomphant Cognasse. Seize ans se passèrent ainsi, et ce fut le désastre. Toute déchéance morale et intellectuelle entraîne fatalement une misère matérielle. Il n’est pas un pays où l’Église ait régné en maîtresse absolue, qui ne soit un pays mort. L’ignorance, l’erreur, la crédulité basse frappent l’homme d’impuissance totale. ”
“ On aurait dit la préméditation d’un attentat contre la raison humaine, un avilissement voulu de la société, pour que les masses soient plus écrasées par le mensonge, plus stupides et plus serviles. Sous le culte du Sacré-Cœur, il n’y avait plus que des tribus d’idolâtres, de fétichistes adorant un débris d’abattoir, le portant au bout d’une pique, comme un drapeau. Et tout le génie des jésuites se retrouvait là, la religion humanisée, Dieu venant à l’homme, du moment que des siècles d’efforts n’avaient pu amener l’homme à Dieu. ”
“ Lorsque Salvan, autrefois, s’était occupé du mariage, il n’avait pas caché à Marc son inquiétude de l’avenir, pour deux époux si mal appareillés. Aussi, désireux de se tranquilliser un peu, avait-il simplement conclu, avec Marc, que l’homme fait la femme, dans un ménage qui s’adore. Tout mari, auquel on confie une jeune fille ignorante, n’est-il pas le maître de la refaire à sa volonté, à son image, lorsque cette jeune fille l’aime ? Il est le dieu, il peut la recréer, par la toute-puissance de l’amour. ”
“ Jamais émotion si intense n’avait soulevé un peuple, venue de si loin, arrachée de toutes les entrailles par la pensée d’une telle iniquité, cherchant la compensation impossible, la trouvant dans le don sans réserve, immense, du cœur de tous, de l’amour de tous. Gloire à l’innocent qui a manqué périr par la faute du peuple et à qui le peuple ne donnera jamais assez de joie ! Gloire au martyr qui a tant souffert, pour la méconnue, étranglée, et dont la victoire est enfin celle de l’esprit humain, se dégageant de l’erreur et du mensonge ! ”
“ Souffrir n’est rien, il faut seulement que la souffrance ne nous rende ni aveugles ni méchants. Personne ne saura que nous souffrons, et nous tâcherons même d’en être meilleurs, plus doux aux autres, plus désireux de diminuer sans cesse les causes de douleur qui existent par le monde... Et puis, grand-père, n’ayez aucun regret, dites-vous que vous avez fait votre possible, une tâche admirable qui nous donnera du bonheur humain tout ce que la raison peut en attendre. Le reste, la vie sentimentale, c’est l’amour de chacun qui le réglera pour son cas personnel, même parmi les larmes. ”
“ Et il était comme présent, il n’y avait que lui, dans la cour ombragée où se dressait l’estrade, devant les rangs pressés des chaises, pendant que le père Philibin faisait l’éloge de l’établissement, de son directeur, le très distingué frère Fulgence, et de ses trois adjoints, les frères Isidore, Lazarus et Gorgias. Cette hantise s’accrut encore, lorsque ce dernier, un homme maigre et noueux au front bas et dur sous des cheveux noirs crépus, au grand nez en bec d’aigle entre des pommettes saillantes, à la bouche épaisse laissant voir des dents de loup, se leva pour lire le palmarès. ”
“ Louise, en voyant sa mère toujours sanglotante, livrée au plus affreux des combats, la face abîmée dans la couverture, sur la chaise longue, se permit de répondre, de son air résolu, plein de déférence. — Grand-mère, il faut être bonne pour grand-maman si malade. Mère aussi est bien souffrante, et c’est cruel de la bouleverser ainsi... Chacun ne doit-il pas agir selon sa conscience ? Alors, sans laisser à Mme Duparque le temps d’intervenir de nouveau, Geneviève, le cœur fondu par cette douceur courageuse de sa fille, releva la tête, embrassa la mourante éperdument. ”
“ Mais un souci restait au cœur de Marc, malgré la joie de la victoire, la désunion entre François et Thérèse, cette question du bonheur de l’homme et de la femme, qui ne saurait être que dans leur entente parfaite. Hélas, il n’avait point l’espoir fou de tuer les passions, d’empêcher la pauvre humanité de saigner, sous le fouet du désir ; et toujours il y aurait des cœurs brisés, des chairs torturées et jalouses. Seulement, ne pouvait-on espérer que la femme affranchie, haussée à l’égal de l’homme, rendrait moins âcre la lutte sexuelle, y apporterait un peu de calme dignité. ”
“ Marc, qui se rappelait le violent auditoire de Beaumont, grondant, vociférant, s’étonnait du calme lourd de celui-ci, sous lequel il sentait bien les mêmes passions atroces, le besoin muet du meurtre, comme embusqué au fond d’un trou d’ombre. À peine la vue de la victime lui avait-elle tiré un murmure étouffé ; et, maintenant, pendant que la cour s’installait, il retombait dans son attente noire. De même, comparé à l’ancien président Gragnon, brutal et jovial, le président Guybaraud surprenait, d’une politesse parfaite, le geste onctueux, la parole insinuante. ”
“ Ce crime seul, dans l’accumulation des autres crimes, aurait dû suffire à ouvrir les yeux les plus prévenus. Et il termina par une peinture des effroyables souffrances de Simon au bagne, des quinze années qu’il avait passées là, au milieu des pires tortures physiques et morales, en jetant son éternel cri d’innocence. Et il dit encore qu’il s’associait au désir d’en finir, exprimé par le procureur de la République, mais d’en finir à l’honneur de la France, en faisant justice ; car, si l’innocent était frappé de nouveau, ce serait pour elle une honte sans nom, un avenir de maux incalculables. ”
“ Un effroyable frisson passa, Mme Duparque elle-même frémissait. — Le petit Zéphirin, le neveu de ce Simon, de cet instituteur juif, un enfant infirme, mais si joli ; et il était catholique, lui, il allait chez les frères, il devait être à la cérémonie d’hier soir, car il venait de faire sa première communion... Que voulez-vous ? il y a des familles maudites. Marc avait écouté, glacé, révolté. Et il cria, sans ménagement cette fois : Simon, je le connais Simon ! Il était à l’École normale avec moi, il n’est mon aîné que de deux ans. Je ne sais pas de raison plus solide, de cœur plus tendre. ”
“ D’un geste caressant, Marc avait appelé Rose, et il la prit sur ses genoux, il allait se remettre à plaider la cause de François, lorsque Thérèse le prévint vivement. — Non, grand-père, je vous en supplie, n’insistez pas. C’est votre tendresse qui parle en ce moment, ce n’est pas votre raison. Si vous me faisiez céder, vous pourriez vous en repentir. Laissez-moi donc être sage et forte... Je sais bien, vous voulez nous épargner la souffrance. Ah ! la souffrance, avouons qu’elle sera éternelle. Elle est en nous, sans doute pour une des besognes ignorées de la vie. ”
“ Lorsque David racontait sa visite, en présence de Marc, dans la petite boutique obscure, celui-ci était profondément ému des larmes muettes de Mme Simon, si belle et si douloureuse, en son abandon de femme tendre, foudroyée par le destin. Les Lehmann, eux aussi, ne trouvaient que des soupirs, un désespoir éperdu de pauvres gens, résignés sous le mépris. Ils continuaient de tirer l’aiguille, convaincus également de l’innocence de leur gendre, mais n’osant même la proclamer tout haut devant leur clientèle, dans la terreur d’aggraver son cas et de perdre leur pain. ”
“ N’était-il pas le successeur de Simon, l’instituteur laïque, l’ennemi désigné de l’Église, dont il s’agissait de se débarrasser, si l’on voulait qu’elle triomphât ? Et cette haine sourde dont il se sentait poursuivi, ces menaces d’un mauvais coup dans l’ombre, suffisaient à dire où était le combat, d’où venaient les adversaires, les hommes d’aveugle violence qui ont brûlé et tué au travers des siècles, dans leur rêve fou d’arrêter l’humanité en marche. ”
“ Et ce n’était pas encore assez d’être juste, Marc exigeait de ses élèves la bonté et l’amour. Rien ne germait, rien ne fleurissait que par et pour l’amour. Le foyer central du monde était là, dans cette flamme universelle de désir et d’union. Chacun avait l’impérieux besoin de se fondre parmi tous les autres ; et l’action personnelle, l’individualité nécessaire, la liberté de chaque être pouvait, se comparer au jeu distinct des organes, sous la dépendance de l’être universel. ”
“ À Maillebois, le lendemain de l’acquittement de Simon, il y eut un réveil d’émotion extraordinaire. Ce n’était point de la surprise, car les gens étaient nombreux maintenant qui avaient la conviction de son innocence. Mais le fait matériel n’en bouleversait pas moins tout le monde, cette réhabilitation légale, définitive. Et la même pensée venait aux esprits les plus divers, on s’abordait, on se disait : — Eh quoi ! n’est-il pas une réparation possible pour le malheureux qui a tant souffert ? Sans doute, rien, ni argent, ni honneurs, ne sauraient payer un si atroce martyre. ”
“ Comme elle le répétait souvent, il avait assez servi la cause catholique, il pouvait s’asseoir à la droite de Dieu. Elle-même, n’ayant pas eu d’enfant, dans son indifférence d’idole parée et caressée, continua d’habiter la Désirade toute seule, ne quittant plus la chaise longue de sa chambre, laissant vide et comme frappé de mort cet admirable domaine que des murs, des grilles, de toutes parts, barraient au public, tel qu’un paradis défendu. Pourtant, des récits couraient, on racontait qu’elle avait recueilli chez elle le père Crabot, très âgé, après la fermeture de Valmarie. ”
“ Heureux ceux qui savent, heureux les intelligents, les hommes de volonté et d’action, parce que le royaume de la terre leur appartiendra ! Ce cri, maintenant, montait aux lèvres de Marc, de son être entier, dans un grand élan de foi et d’enthousiasme. Et, brusquement, sa décision fut prise, il accepterait l’offre de Salvan, il viendrait à Maillebois, comme instituteur primaire, lutter contre l’Église, contre cet empoisonnement du peuple, dont l’imbécile cérémonie de l’après-midi était une crise délirante. ”
“ La Cour, qui avait jugé inutile de le faire tout de suite ramener en France, s’était bien arrangée pour lui apprendre qu’elle s’occupait de la révision de son procès. Mais dans quel état allait-il revenir ? Ses longues souffrances ne l’achèveraient-elles pas, avant ce retour, éternellement ajourné ? David lui-même, si ferme, si brave, s’épouvantait. Et cette longue attente angoissée, dans laquelle vivaient David et Marc, le pays entier en souffrait, Maillebois surtout en était ravagé, comme d’une crise épuisante dont la continuité suspendait la vie sociale. ”
“ Et c’était leur meilleure réponse, il avait fallu vivre dans ces temps-là pour se rendre compte de la puissance du mensonge sur l’ignorance. Un vieillard faisait amende honorable, un autre racontait comment il avait hué Simon, le jour de son arrestation, et comment il l’attendait là depuis deux heures, pour l’acclamer, ne voulant pas mourir avec sa vilenie sur la conscience ; et un jeune garçon, son petit-fils, lui sautait au cou, l’embrassait avec de grands rires, ému jusqu’aux larmes. Marc, délicieusement touché continuait à se promener à petits pas, regardant et écoutant toujours. ”
“ Et j’ai donc vécu l’existence que je devais vivre... Mais ma fille souffre trop à son tour, et elle qui est libre, qui a encore un mari dont elle est adorée, je ne veux pas qu’elle recommence ma triste histoire, dans ce néant où j’ai si longtemps agonisé. Tu m’entends, tu m’entends, n’est-ce pas ? ma fille. Et, d’un geste de tendre supplication, elle avait tendu ses deux pauvres mains de cire, et Geneviève était venue tomber à genoux près d’elle, si remuée par cette scène extraordinaire, ce poignant réveil de l’amour dans la mort, que de grosses larmes roulaient sur ses joues. ”
“ N’est-ce pas, mon bon Marc, lorsqu’on a la vérité avec soi, on est invincible ? Si la conviction de Marc n’avait pas été faite, ses derniers doutes s’en seraient allés, dans l’émotion de cette scène. Il finit par céder à un élan de son cœur, il embrassa le ménage, comme pour se donner tout entier à lui et l’aider dans la crise grave qu’il prévoyait. Et, voulant agir immédiatement, il remit la conversation sur le modèle d’écriture, car il sentait bien que c’était la pièce importante, unique, sur laquelle toute l’affaire devait s’échafauder. ”
“ À la vérité, Marc se trouvait singulièrement aidé dans cette besogne par Mlle Mazeline, l’institutrice qui tenait l’école des filles, de l’autre côté du mur où lui-même tenait l’école des garçons. Petite, brune, sans beauté, mais d’un grand charme, avec un visage large, à l’épaisse bouche de bonté, aux yeux noirs admirables, brûlants de tendresse et d’abnégation, sous un front haut et bombé, elle était, elle aussi, l’intelligence, la raison, la volonté saine et droite, née pour être l’éducatrice, l’émancipatrice des fillettes qu’on lui confiait. ”
“ Geneviève et Mignot écoutaient. Il y eut un silence inquiet, dans la vaste paix du soir, tandis que le soleil couchant incendiait d’une grande lueur rose le bâtiment clos et morne du Bon Pasteur. — Allons, voilà que j’ai l’air de désespérer, moi aussi reprit gaiement Marc. Ils sont encore très puissants, c’est vrai. Mais nous avons pour nous le livre, le petit livre d’enseignement primaire, qui apporte la vérité et qui finira par vaincre à jamais leur mensonge de tant de siècles... Toute notre force irrésistible est là, voyez-vous, Mignot. ”
“ Quand la France entière saura et voudra, quand elle sera le peuple libéré, les empires les plus bardés de fer crouleront autour d’elle, envahis par son souffle de vérité et de justice, qui fera ce que ne feront jamais ses armées et ses canons. Les peuples éveillent les peuples, et le jour où les peuples, un à un, se lèveront, instruits par l’exemple, ce sera la victoire pacifique, la fin de la guerre. Marc ne concevait pas de plus beau rôle pour son pays, il mettait la grandeur de la patrie, dans ce rêve de fondre toutes les patries en une même patrie humaine. ”
“ Il n’est qu’une vérité, il n’est qu’une justice, celles que la science établit, sous le contrôle de la certitude et de la solidarité humaines. Geneviève elle-même s’exaspéra. — Expliquons-nous donc une bonne fois, c’est ma religion, c’est mon Dieu que tu veux détruire. — Oui ! cria-t-il. C’est le catholicisme que je combats, l’imbécillité de son enseignement, l’hypocrisie de sa pratique, la perversion de son culte, et son action meurtrière sur l’enfant, sur la femme, et sa nuisance sociale. L’Église catholique, voilà l’ennemie, dont nous devons d’abord débarrasser la route. ”
“ Et que m’importe l’humilité de l’école, si je puis y continuer l’œuvre de ma vie, le bon travail d’ensemencement qui seul doit donner la moisson future de vérité et de justice !... Ah ! retourner à Jonville, ce sera de grand cœur, avec un renouveau d’espoir ! Gaiement, il marchait dans la vaste classe, si claire, si pleine de soleil, comme pour reprendre possession de cette mission d’instituteur dont l’abandon lui aurait tant coûté. Et il eut un geste charmant de juvénile allégresse, il se jeta au cou de Salvan. Il l’embrassa. ”
“ Ni l’époux ni l’épouse ne pouvaient rien l’un sans l’autre. Unis, chair et intelligence, ils devenaient invincibles, la force même de la vie, le bonheur enfin réalisé dans la nature conquise. Et, brusquement, Marc vit éclater la vérité, la solution unique : instruire la femme, lui donner près de nous sa vraie place d’égale et de compagne, car, seule, la femme libérée peut libérer l’homme. Au moment où Marc, calmé, réconforté, reprenait tout son courage pour lutter encore, il entendit Geneviève qui rentrait, il la rejoignit dans la classe, vaguement éclairée d’un reste de jour. ”
“ Tout cela est plein d’encouragement, voilà Maillebois, Jonville et le Moreux en marche vers ces temps meilleurs pour lesquels nous avons si rudement lutté. On a cru nous vaincre, nous exterminer à jamais ; nous avons pendant des mois, semblé morts ; et voilà le lent réveil, la semence a cheminé en terre, il nous a suffi de nous remettre silencieusement à l’œuvre, pour que le bon grain repoussât et refleurît. Maintenant, rien n’entravera plus la moisson future. C’est que nous sommes la vérité, et que rien ne la détruit, rien ne l’arrête dans son resplendissement... ”
“ L’instituteur et l’institutrice n’y pouvaient accomplir d’utile besogne qu’en marchant côte à côte, animés du même esprit, des mêmes croyances, résolus à enseigner les mêmes vérités. Et, depuis que Marc et Mlle Mazeline s’entendaient si bien, allaient du même pas au même avenir, la bonne semence germait enfin à Maillebois, les petits hommes et les petites femmes y poussaient ensemble pour les grandes moissons futures. Ensuite, ce qui acheva de toucher Marc profondément, ce fut l’attitude si émue, si obligeante de Mlle Mazeline, après le départ de Geneviève. ”
“ Puis, de ces deux femmes brunes et sévères, Geneviève était née, affinée par son père, blonde, gaie, amoureuse et désirable, encore délicieuse à trente-sept ans passés ; et Louise, la dernière, dans sa dix-huitième année bientôt, était redevenue brune, du brun doré de Marc, qui lui avait aussi donné son front large, ses grands yeux de flamme, où brûlait la passion de la vérité. Et, de même, au moral, l’évolution se poursuivait : la grand-mère serve absolue de l’Église, la chair et l’esprit domptés, instrument passif d’erreur et de domination ”
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