“ La plus âgée était l’épouse du boulanger ; l’autre, qui lui ressemblait beaucoup, devait être sa fille, et le petit garçon son fils. Je me trompais en partie : les deux femmes étaient sœurs. En revoyant Pia, j’eus un éblouissement ; mon cœur battit avec force. Peu à peu mes yeux enchantés, et comme s’habituant à la rayonnante splendeur de cette angélique beauté, purent en détailler les traits. Pia, comme toutes les jeunes filles appartenant à des familles de bourgeois et de riches artisans, était vêtue à la française. ”
Pia
Définition et enjeux
Le thème de “Pia” a été abordé par des auteurs tels que R. Raguey, Émile Gebhart, Frédéric de Clarac, Jean Féron ou Marcel Proust. Il est souvent associé à des termes comme Nino, Pise, l'amour, Prato ou le pape.
Citations sur “Pia”
“ Un instant après, je vis le pétulant Nino, franchissant la porte du jardin et courant vers moi. Bientôt Pia et Peppina parurent à leur tour et se mirent à sa poursuite. Le groupe charmant arriva près de moi en même temps. Ne sachant pas si Pia avait mis son amie dans la confidence, je voulus sauver les apparences et je feignis un instant l’étonnement. Mais aux paroles qu’elle prononça, je compris que j’étais attendu ; ce qui nous mit tous beaucoup plus à l’aise. ”
Émile Gebhart,
Revue des Deux Mondes
“ Le beau chevalier, Pia, ma fille ! mais elle aussi, Victorien, elle a grandi tout en vous attendant. Une petite madone blonde, aux yeux noirs. Descendez de votre mule, Pia, afin qu’il voie mieux combien vous êtes gracieuse. Victorien, aidez Pia à descendre. Elle appuya son petit pied dans la main du jeune homme et sauta à terre avec la prestesse d’une hirondelle. La chevelure, tout d’un coup déployée, enveloppa la face de l’écuyer d’une caresse odorante. ”
Émile Gebhart,
Revue des Deux Mondes
“ Grégoire et ses derniers amis ne pensaient qu’à la chute inouïe du pontificat, au veuvage, peut-être éternel, de Rome, aux mystères du lendemain, au déclin de l’Église. Quand ils atteignirent, au-delà du cirque de Bacchus, les deux hauts rosiers solitaires qui avaient abrité leur premier baiser, Pia et Victorien se regardèrent avec un sourire mélancolique. Le jeune homme, par un léger détour, alla jusqu’aux deux arbres dont la senteur ne lui parut jamais plus enivrante, il cueillit à la hâte quelques roses, viatique d’amour, que Pia attachait à sa ceinture. ”
“ La nature était et surtout nous paraissait d’autant plus calme que la ville en fête était plus agitée et plus bruyante. La solitude et le silence régnaient autour de nous. Moi, qui, un instant auparavant, au milieu de la foule, désirais ardemment avoir un tête-à-tête avec Pia, pour pouvoir lui exprimer les sentiments que je sentais bouillonner en mon âme, je ne trouvais pas une parole ; ma langue s’attachait à mon palais, et mon cœur battait à briser ma poitrine. Faisant enfin un effort, je prononçai ces mots : « Pia, ma chère Pia !... » ”
Émile Gebhart,
Revue des Deux Mondes
“ Seulement, par la façon vague dont ils découvraient l’un à l’autre leurs souhaits ou leurs espérances, il paraissait toujours que leurs destinées devaient demeurer confondues pour la vie, jusqu’à la fin. La pensée d’être séparés pour ne plus se revoir jamais ne leur venait point à l’esprit. Victorien n’osait, Pia ne savait encore révéler plus clairement le secret que chacun nourrissait au fond de son cœur. ”
“ Le fait que je vais vous raconter pourra paraître insignifiant à bien des gens ; mais il a eu pour moi les plus tristes conséquences. C’est l’acte d’un fou, sans doute, mais il peut facilement s’expliquer par l’état où je me trouvais en ce moment. Ce qui venait de se passer entre Pia et moi avait étrangement surexcité tout mon être, et cependant en voyant Pia toujours calme et réservée, je faisais des efforts pour contenir l’expression de la joie et du bonheur qui m’enivraient. ”
“ De ce moment, l’amour-propre se mit de la partie et creusa un abîme entre nous. De retour à Prato, j’eus soin de ne pas rompre immédiatement avec les Falghieri. Je fus les revoir comme par le passé ; mais tout en désirant secrètement que Pia pût me rencontrer, je m’arrangeais toujours de manière à ce qu’elle ne fût pas là au moment de mes visites. De son côté, si parfois elle se trouvait en ma présence, Pia se contentait d’échanger avec moi les quelques paroles d’une politesse banale, et trouvait fort adroitement le moyen d’éviter les occasions où nous aurions pu nous expliquer. ”
“ Nino, tout effaré, vint se jeter contre nous, et il nous montrait du doigt le milieu du chemin. C’était une couleuvre dérangée par lui qui s’enfuyait tortueusement et en sifflant. Pia eut un frisson d’horreur, et saisissant l’enfant par la main, elle me dit : « Partons, partons. Ah ! pourquoi ai-je vu cette horrible bête ? » VI Le lendemain de ce jour, qui fut un des plus beaux de ma vie, j’étais dans mon atelier, repassant en esprit les moindres circonstances du récit de Pia, et m’enivrant du bonheur d’être aimé par une si adorable créature, lorsque j’entendis frapper à ma porte. ”
“ Nino m’embrassa en répétant : Pia, Pia ! Cher enfant ! que ce premier mot que tu as prononcé te porte bonheur ! Cette journée de dimanche ne devait pas finir sans une nouvelle émotion pour moi. Pendant que j’étais occupé du soin d’arroser les fleurs de la tombe de Pia, une jeune femme vint s’agenouiller près de celle de sir Edwards. Je la reconnus malgré le voile épais qui couvrait son visage : c’était miss Margaret. Après une courte prière, elle se releva et me dit sans découvrir ses traits : — Signor Carlo, il est difficile de trouver le bonheur sur la terre. ”
Émile Gebhart,
Revue des Deux Mondes
“ Moi qui suis un vieux moine, je crois encore au démon et à sa malice. Mais priez Dieu qu’il vous accorde la vigilance nécessaire pour un avenir prochain. Je vous rends votre élève. Que Pia cesse de souffrir. Il reviendra pour les fêtes de la Pentecôte. Je les confie de nouveau tous deux, non plus à votre charité seule, mais aussi à votre austérité. L’évêque remonta d’un pas victorieux dans sa tour. Pia devina, à l’air heureux de son visage, qu’il avait triomphé des scrupules du pape et, bien que l’abbesse fût présente, sauta au cou de son père spirituel. ”
Émile Gebhart,
Revue des Deux Mondes
“ Et la parole du moine au souper pontifical de Soana lui revint au souvenir, telle qu’un signe d’espérance : sola beatitudo ! Mais l’image de Pia, la grâce de son visage et la caresse de son sourire sollicitaient toujours le cœur du jeune homme. Peu à peu une pensée plus virile grandissait en lui. La fuite au couvent, l’adieu au monde, ne paraîtraient-ils point à la jeune fille un acte d’égoïsme et une lâcheté ? Était-il digne d’un chevalier romain, du disciple de Joachim, du pupille de Grégoire VII, de proclamer sa défaite, avant d’avoir lutté pour son honneur, pour la paix de sa vie ? ”
“ Maria, je vous parie à vous et à votre sœur Pia... que parierais-je donc ?... Tenez, je vous parie le plus fin petit souper... — Peuh ! interrompit Pia avec dédain, un souper... — Nous soupons presque tous les soirs ! dit également avec dédain Maria. — Alors reprit le docteur, je vous parie... Attendez !... Je vous parie la tête de mon neveu ! — Hein ! votre neveu ? s’écria Maria avec surprise. — Quoi ! vous avez un neveu maintenant ? demanda Pia non moins surprise que sa sœur Maria. — Certainement. Vous ne me croyez pas ? Demandez à Lina. ”
“ Comme une rosée céleste, il vient rafraîchir mon âme et relever mon espoir. Oui, n’est-ce pas, vous serez mon époux ; nous marcherons dans la vie fiers l’un de l’autre et unis pour toujours. — Oui, ma belle Pia. Mais encore un baiser. — Non, non, l’enfant est là. Et quittant vivement mon bras, elle prit Nino par la main et se mit à courir avec lui jusqu’à ce qu’elle fût sortie de la prairie. Je les rejoignis, et nous gravîmes la colline jusqu’à la maisonnette de Peppina. Chemin faisant, j’adressai de doux reproches à Pia, mais au fond je me sentais heureux de son refus. ”
“ Quand je fus sur le point de la quitter, elle me dit tout bas que la prochaine fois elle s’avancerait un peu à ma rencontre, avec Nino, et qu’ainsi nous pourrions rester quelque temps ensemble loin de tout témoin. Cette assurance me transporta de joie, et je partis le cœur frémissant d’espoir. Pendant tout le trajet de Fiesole à Prato, je n’eus qu’une pensée, celle de Pia, et mon imagination parcourut un à un tous les rêves que l’amour peut faire naître dans l’esprit d’un jeune homme de vingt ans. ”
“ Dans une petite ville de quelques milliers d’âmes, les morts ne sont pas très fréquentes. Aussi me fut-il facile de trouver la place où reposait ma bien-aimée. Je me précipitai vers la terre fraîchement remuée, et je tombai à genoux en criant : Pia, ma chère Pia, m’entends-tu ? ”
Émile Gebhart,
Revue des Deux Mondes
“ Le pape sourit faiblement et regarda quelques minutes les deux jeunes gens avec cette bonté d’aïeul qu’il avait eue le jour où la petite Pia s’était présentée à lui, pour la première fois, dans la solennité du concile du Latran : — Demeurez ainsi, mon fils, tout près de moi et à ses côtés. Je vais mourir ! Ma tâche est accomplie. Recevez, mes enfans, le dernier sacrement imposé par le pape Grégoire. Voici ma dernière joie et mon adieu au sacerdoce. Pia, placez votre main dans la main de Victorien. ”
“ Les hommes vraiment jeunes sont ceux qui ont encore un désir, une ambition à satisfaire ; c’est cela qui les pousse, qui les soutient, qui les rend forts. Avec Pia tout a cessé pour moi ; elle est morte de mon amour, et c’est sa mort qui me tuera. Mais du moins, je veux aller près du lieu où elle repose, pour m’y endormir de mon dernier sommeil. Je partirai donc sous peu pour l’Italie, emportant ce buste que je veux placer moi-même sur sa tombe, comme un monument d’amour et d’expiation. ”
“ Cependant Nino venait plus fréquemment que de coutume, et je crois que ma pauvre Pia l’envoyait souvent pour avoir une occasion de venir le chercher, et peut-être de voir un peu ce qui se passait chez moi. Ce petit manège ne put échapper à miss Margaret, qui avait déjà pris en aversion Nino, et qui ayant vu Pia, se mit à me vanter sa beauté en termes tellement hyperboliques, que j’y vis moins la franchise que la jalousie et un secret orgueil froissé. Elle finit son éloge en disant : « C’est dommage que cette fille soit née dans la boutique d’un boulanger. » ”
“ Et puis, dois-je le confesser ? c’était un moyen pour moi de m’éloigner pour assez longtemps de Pia. J’espérais que je cesserais de penser à elle, du moins de manière à en souffrir, et qu’elle-même finirait par oublier, ou du moins qu’elle ne verrait plus que comme une ombre vague, indécise, se perdant dans le lointain, le rêve à peine commencé de notre amour. Je me demande souvent par quelle loi bizarre de la destinée l’homme se trouve condamné à se mouvoir toujours dans un milieu d’oppositions et de contradictions. ”
Émile Gebhart,
Revue des Deux Mondes
“ Elle était vêtue de noir, telle qu’une nonne, mais aucun voile ne cachait les boucles blondes de sa chevelure, et le petit reliquaire d’or, présent de la grande comtesse de Toscane, pendait toujours à son cou. Les cardinaux s’assirent en demi-cercle aux deux côtés du pontite. À la droite même de celui-ci se tenait l’évêque d’Albano. Pia le reconnut et devint un peu pâle. Grégoire reçut sur son front la tiare pointue et s’enveloppa dans les plis de sa chape rouge. Derrière l’escabeau de Pia, la dame abbesse, toute haletante de piété extatique, s’était agenouillée, les mains jointes. ”
“ Pia, le saisissant par les ailes et l’approchant de mon visage, me dit avec une grâce charmante et naïve : — C’est ainsi que je voudrais pouvoir vous tenir, papillon volage ; je n’aurais plus à craindre de vous voir voltiger des Américaines aux Françaises. — Reconnaissez que l’homme et la femme ainsi enchaînés n’auraient pas grand mérite à rester fidèles et sages. La vertu, pour être la vertu, a besoin d’un peu plus de liberté. ”
“ Je savais aussi que sir Edwards était un visiteur assidu de la famille Falghieri, et que le bruit s’était répandu qu’il avait demandé la main de Pia, et que celle-ci la lui avait refusée. Tout le monde taxait ce refus de folie, Peppina me disait dans une de ses lettres qu’elle croyait que Pia m’aimait toujours, et qu’elle en trouvait la preuve dans le redoublement de tristesse que lui avait causé la nouvelle du départ, pour la France, de miss Margaret et de M. Palmer. Elle prétendait que la jeune Américaine n’avait pas d’autre but que de me retrouver à Paris. ”
Marcel Proust,
Les plaisirs et les jours
“ Seule l'indifférence de Pia, petite princesse syracusaine, qu'il aimait encore avec tous ses sens et avec son cœur et qui s'était éprise pour Castruccio d'un amour invincible et furieux, le rappelait de temps en temps à une réalité plus cruelle, mais qu'il s'efforçait d'oublier. Jusqu'aux derniers jours, il avait encore été quelquefois dans des fêtes où, en se promenant à son bras, il croyait humilier son rival; mais là même, pendant qu'il marchait à côté d'elle, il sentait ses yeux profonds distraits d'un autre amour que seule sa pitié pour le malade lui faisait essayer de dissimuler. ”
“ Elle souriait volontiers, et Nino, assis auprès d’elle, recevait de soudaines et brusques caresses dont il était loin de se plaindre, mais dont il avait l’air de chercher l’explication. Moi, je comprenais que tant de bonheur ne lui venait qu’en ricochet. Les huit jours qui suivirent mon retour à Prato ne furent qu’une succession non interrompue de joies et d’enchantements. Pia était la première personne que je voyais chaque matin. Avec quel bonheur je constatais chaque fois une amélioration dans l’état de sa santé ! ”
“ On aurait dit que la nuit, comme un génie bienfaisant, s’était plu à rendre à mon pauvre diamant terni une de ses brillantes facettes. C’était une régénération progressive, et j’assistais, plein d’émotion et de reconnaissance, à ce spectacle de la jeunesse reprenant ses forces, et de la beauté retrouvant une à une toutes ses splendeurs. Au bout d’une semaine, un véritable miracle s’était accompli. J’avais devant moi Pia redevenue belle, que dis-je ? plus belle cent fois qu’elle ne l’avait jamais été, car la certitude qu’elle avait d’être aimée donnait à tous ses traits un rayonnement céleste. ”
“ Allons, Nino, dis au revoir à monsieur, qui est si bon pour toi. L’enfant qui entendait et comprenait tout ce qu’on disait, porta sa petite main à ses lèvres et m’envoya un baiser. Je le lui rendis, puis regardant Pia, je la saluai courtoisement. Je la vis s’éloigner et je sentis que mon cœur s’envolait avec elle. Resté seul, je voulus me remettre au travail ; mais je ne le pus. Soit bien-être ou malaise, chose que je n’aurais su définir en ce moment, je ne pouvais rester en place. J’étouffais dans mon atelier ; je sentais que j’avais besoin du grand air. ”
“ Alors, je sentis mes cheveux se dresser sur la tête, mes dents claquèrent, tout mon corps fut secoué d’un tremblement convulsif, un voile épais s’abaissa sur mes yeux, et je tombai la face contre terre comme un homme frappé en pleine poitrine. Quand je revins à moi, j’étais couché sur un petit lit de fer, celui peut-être où avait reposé Pia, et deux personnes me veillaient : c’était Peppina et son oncle, le révérend père Balzani. ”
“ À ce moment Nino rentrait avec sa mère. En m’apercevant il s’élança dans mes bras et me couvrit de caresses. Sa joie était presque du délire. — Il paraît, signor Rinaldi, me dit la sœur de Pia avec une expression des plus significatives, il paraît que dans cette maison, les petits enfants vous aiment autant que les grandes personnes. ”
“ Son père et sa mère, bien près de croire à un miracle, se mirent à l’embrasser avec une religieuse effusion. Nino, heureux et triomphant, répéta les mêmes paroles en désignant le buste. Alors la sœur de Pia regarda longuement, tendrement. Je lisais dans ses yeux et sur son visage, tour à tour, la tristesse, la joie, l’admiration, puis je l’entendis dire à son mari qui restait comme pétrifié. Comme c’est bien elle ! comme elle lui ressemble ! on dirait qu’elle va parler. Il n’y a que le signor Carlo Rinaldi capable de nous l’avoir rendue ainsi. Bien sûr, c’est lui. ”
