“ Le premier parti, fut le brave Paul Aubert, si affable, si heureux de vivre, qu’une congestion emporta subitement au moment où il songeait sans doute à une de ces farces qu’il se plaisait à machiner de longue main et qui excitaient d’avance son bon gros rire satisfait. Je me souviens qu’un soir, à l’époque où Albert Vizentini, dont il était l’ami intime, se préparait à transformer la Gaîté en théâtre lyrique — bien avant les frères Isola — il me recommandait de ne pas manquer de venir au théâtre dans l’après-midi du lendemain. ”
Résumé
“Sur le plateau”, est une œuvre de Albert Vanloo. Des thèmes tels que le théâtre, le directeur ou Offenbach y sont abordés.
Citations de Sur le plateau (Albert Vanloo)
“ Sans compter qu’à tous ces vétérans, venaient s’adjoindre peu à peu des artistes comme Calvin, puis le gros et fulminant Montbars, Daubray, rubicond et épanoui, Milher, Raymond et d’autres encore. Avec une pareille troupe, on aurait pu croire que les coulisses du théâtre étaient le temple — que dis-je ! le sanctuaire même de la gaîté la plus folle. Point ! C’était froidement, posément et avec l’attention la plus sérieuse que l’on combinait les jeux de scène abracadabrants et les cascades insensées qui devaient plus tard faire s’esclaffer le public. ”
“ D’abord, après le départ de Noriac, Comte, resté seul, qui m’avait joué l’Étoile, la première partition d’Emmanuel Chabrier. A Comte, avait succédé Cantin, l’ancien directeur des Folies-Dramatiques, qui, lui, ne me joua rien du tout, s’étant brouillé avec moi pour je ne me rappelle plus quelles raisons, assez futiles d’ailleurs. Pourtant, après ses grands succès des Mousquetaires au Couvent et de la Mascotte, comme il se trouvait de belle humeur, il était venu à moi, un soir de première et m’avait tendu la main en me disant : — Voyons ! ”
“ D’abord, tout au fond, un fort aimable homme, grand, fort, haut en couleur, qui s’appelait Archdeacon et était le père et l’oncle des sportsmen connus. Il occupait cette place de fondation et, quand, peu à peu, nous étions venus nous installer aux tables voisines, il s’en était montré ravi, car il adorait le théâtre et tout ce qui s’y rattachait. Auprès de lui, on voyait souvent le peintre Charles Marchal, dont le tableau — qui avait été un des succès du salon de 1864 — la Foire aux servantes en Alsace, avait popularisé le nom. ”
“ Il se faisait cette réflexion que, pour peu que l’on ait mené la vie de jeune homme, on doit être père quelque part et que le tout est de savoir où. Alors il cherchait, et ses recherches l’amenant chez le maire d’une petite ville pour consulter les registres de l’état-civil, il s’imaginait trouver l’enfant de ses rêves dans la propre fille du maire. Vite, il s’installait sous mille prétextes, et je me rappelle l’étonnant duo de pères que faisaient Montbars et Daubray, se disputant le cœur de la petite. ”
“ Voilà ce qui nous occupait plus dignement. Jusque-là, en dehors du Petit Poucet avec Laurent de Rillé à l’Athénée nous n’avions eu qu’un tout petit acte, dans un tout petit théâtre sur lequel je reviendrai quelque jour et deux ou trois autres, aux Bouffes et à Déjazet. C’était peu pour notre ambition et nous résolûmes de frapper un grand coup en portant cinq actes aux Variétés, qui étaient, avec le Palais-Royal, la terre promise de tout vaudevilliste à son aurore. ”
“ Ces études se passèrent le plus tranquillement du monde, les artistes s’amusant de leurs rôles, Paola Marié surtout, qui était ravie de faire sonner ses belles notes graves, que Chabrier s’était plu à mettre en valeur. Mais quand arriva le jour où il fallut répéter à l’orchestre, il faillit y avoir une révolution au théâtre. Les musiciens, habitués aux accompagnements plutôt simplets en usage dans l’opérette et qui ne demandaient guère que cinq ou six répétitions, eurent un mouvement d’horreur en trouvant les parties étalées sur leurs pupitres. ”
“ Je me rappelle encore les premières fois que l’on répéta Le Jour et la Nuit, avec Marguerite Ugalde. Nous étions allés la chercher à l’Opéra-Comique, où elle portait si cavalièrement le travesti de l’étudiant Nicklausse, dans les Contes d’Hoffmann. Tout le monde, au théâtre, couvait avec amour la future étoile et on trouvait que nous lui avions donné trop à chanter. — Vous la tuerez ! criait Brasseur avec désespoir. ”
“ Venait ensuite une forte députation des Variétés : le beau José Dupuis, Grenier, déjà nommé, Christian, l’homme de toutes les élégances, de tenue et de style, l’éblouissante Gabrielle Gauthier et Marie Heilbronn, oui, Marie Heilbronn, toute jeune et bien inconnue, qui, après avoir modestement débuté à l’Opéra-Comique dans la Grand’Tante, le premier ouvrage lyrique de Jules Massenet, venait de s’essayer aux Variétés dans les Brigands et ne laissait encore rien deviner du talent lyrique et de la séduction qu’elle devait montrer plus tard dans sa création de Manon. ”
“ Il suffit de citer : à la Renaissance, la Petite Mariée, la Marjolaine, le Petit Duc, la Petite Mademoiselle, Madame le Diable, Fanfreluche ; à la Gaîté, la reprise d’Orphée — qui lui avait jadis coûté tant de larmes, et où elle reparaissait en triomphatrice, — la Cigale et la Fourmi ; aux Bouffes, la Béarnaise ; à l’Eden, la Fille de Madame Angot ; au Gymnase, les Premières armes de Richelieu, Indiana et Charlemagne ; aux Variétés, Mam’zelle Gavroche, la Fille à Cacolet, Barbe-Bleue, Madame Satan et la Périchole, où elle montrait tant de sentiment et de fantaisie à la fois. ”
“ Ce nom faisait la joie de Judic : — Je resterais toute la vie à Bruxelles rien que pour avoir le plaisir d’avaler un gendarme tous les jours ! disait-elle en riant de bon cœur. Il y en a qui sont heureux de manger du « curé ». C’est un goût moins innocent ! ⁂ De Bruxelles, elle ne tarda pas à revenir à Paris, pour créer à la Gaîté, le 15 janvier 1872, le rôle de la princesse Cunégonde dans le Roi Carotte, de Sardou et Offenbach. ”
“ Décidément, ce joli théâtre n’était pas fait pour le sérieux ; on appela la musique à la rescousse. À ce moment même, Offenbach, qui venait de prendre la direction de la Gaîté, avait sur les bras toute une troupe d’opérette engagée à grands frais et qui allait se trouver immobilisée pendant de longs mois par les représentations du Gascon de Théodore Barrière et de la Jeanne d’Arc de Jules Barbier. Le directeur de la Renaissance n’eut donc pas de peine à s’entendre avec celui de la Gaîté pour qu’un certain nombre des artistes inoccupés vînt s’établir provisoirement au boulevard Saint-Martin. ”
“ C’est les Normands, m’a dit ma mère, C’est les Normands qu’a conquis l’Angleterre ! que jouent encore les musiques militaires et que quelques gens fredonnent sans savoir d’où il vient. Enfin, le 11 novembre de la même année, avait lieu la première représentation de Giroflé-Girofla, dont le succès avait été très grand à l’Alcazar royal de Bruxelles et où débutait Jeanne Granier. ”
“ Les représentations en furent joyeuses, les artistes s’amusant tout autant que le public aux fantaisies sans cesse renouvelées, aux « cascades » inépuisables des deux pitres épiques Désiré et Léonce. Un couple merveilleusement assorti d’ailleurs : Léonce, long, mince, blême, flegmatique ; Désiré, court, ventru, haut en couleur, la figure épanouie, l’air tout à fait rabelaisien. Rabelaisien, il le fut même avec exagération, certain soir qu’il avait trop bien dîné. En le voyant entrer en scène, tout le monde, dans les coulisses, fut pris d’inquiétude. ”
“ Charles Lecocq, depuis le grand succès de Fleur de Thé, n’avait pu trouver le moyen de faire représenter une pièce importante. Tout au plus avait-il pu donner aux Bouffes quelques petits actes tels que le Testament de Monsieur de Crac ou le Rajah de Mysore, qu’on s’étonne de ne voir repris par aucun théâtre, ou encore le Beau Danois. Las d’attendre une occasion qui ne venait pas, il résolut de la faire naître et s’en ouvrit au directeur de l’Alcazar de Bruxelles, qu’il connaissait justement pour lui avoir donné le Beau Danois. ”
“ En même temps qu’il se faisait sa place au théâtre, Toché avait commencé au Gaulois, en 1878, ses soirées théâtrales qu’il signait du nom de Frimousse, emprunté au Petit Duc, et qu’il n’abandonna jamais, trouvant chaque jour le moyen d’avoir de l’esprit, sans que ce fût aux dépens des autres, et de la malice, sans tomber jamais dans la méchanceté. ”
“ En dehors d’Hervé, la troupe comptait quelques artistes qui firent assez bien leur chemin par la suite : tout d’abord José Dupuis, le futur Pâris de la Belle Hélène, Gourdon, qui passa ensuite à l’Opéra-Comique, le gros Tissier, Géraldine, une chanteuse qui eut son heure de célébrité et surtout l’ineffable Joseph Kelm, véritable tête de marron sculpté, une grosse face cramoisie, un nez aplati, des yeux allumés et des lèvres lippues allant de l’une à l’autre oreille. Ce fut lui qui lança cette scie devenue fameuse : Avait pris femme. ”
“ Il avait, dans notre pièce, le rôle d’un tout jeune garçon que l’on prend pour une fille et que l’on force à revêtir les habits de son soi-disant sexe, pour le reconduire au couvent. Il était tout à fait charmant de grâce ingénue et cocasse, sous son costume de petite pensionnaire et c’était un poème que la façon hypocritement candide dont il écoutait les conseils donnés par Marguerite Ugalde, habillée, elle, en jeune cavalier : Il faut avoir les yeux baissés Dans un couvent de demoiselles... ”
“ Un autre auteur de la maison était Dunan-Mousseux, qui y avait fait jouer, entre autres, une revue que j’ai citée, le Doigt dans l’œil, et qui avait eu aux Folies-Dramatiques plusieurs centaines de représentations avec les Cinq Francs d’un bourgeois de Paris, le premier grand succès de l’acteur Milher. Mais il avait un autre titre de gloire : c’était lui l’inventeur de ces boniments par affiches devant lesquelles il avait l’art d’attrouper les badauds. Sa trouvaille la plus géniale était le célèbre : Enfin ! nous avons fait faillite ! qui est demeurée le modèle du genre. ”
“ De façon que, si la Gaîté n’avait pas voulu de tous à Paris, nous avions, nous, fait venir la Gaîté à Bruxelles. La première représentation fut triomphale, mais, à la seconde, les choses faillirent tourner mal. Suivant l’usage, nous avions signé un bon de gratification pour les machinistes et les petits employés du théâtre. D’ordinaire, la répartition se fait le plus simplement du monde et sans la moindre difficulté. Cette fois, il arriva que les choristes hommes se mirent dans la tête qu’ils auraient dû être compris dans le partage et s’entendirent pour refuser de paraître en scène. ”
“ Ce fut, en somme, un directeur habile, sachant deviner le goût du public et, au besoin, le faire naître. Mais il lui fallait le succès. Comme bien des joueurs, quand il se sentait les belles cartes en main, il allait de l’avant et risquait allègrement la partie, mais, au premier échec, il se mettait à douter de tout et de lui-même. ”
“ Pendant les premiers temps, il ne m’adressait que rarement la parole et me faisait l’effet d’un homme assez peu liant. Peut-être redoutait-il « le coup du manuscrit ». Mais, à la longue, quand il s’aperçut que j’évitais de faire la moindre allusion à sa qualité de directeur, il se familiarisa et me prit en amitié, si bien qu’un jour ce fut lui qui aborda la question et me proposa de m’ouvrir le Palais-Royal. ”
“ Noriac, sans broncher, me regardait faire. Au moment où je mettais la main sur le bouton de la porte, il me rappela : — Alors, vous y croyez, vous, à votre pièce ? — Mais oui ! — Et ça vous ennuie de la remporter ? — Vous le voyez. — Eh bien ! Laissez-la-moi. Je vais la faire mettre en musique par notre chef d’orchestre, Jacobi, qui travaille très vite et, dans quinze jours, vous serez en répétitions. Je passerai pour un imbécile, mais j’aime mieux ça que de vous faire de la peine. Tout l’homme est dans cette phrase. ”
“ Mais ce succès-là nuirait à celui du duo, qui nous est bien plus nécessaire. Il n’y avait qu’à s’incliner. Mais je connais peu de musiciens qui auraient su ainsi trancher dans le vif. ⁂ S’il avait parfois, au théâtre, ses moments difficiles, en revanche, il était, chez lui, l’homme le plus affable, le plus égal et le plus gai qu’on pût rêver. Pour rien au monde, lorsqu’il était à Paris, il n’aurait manqué au dîner de famille qui avait lieu chaque semaine à ce quatrième étage de la rue Laffitte qu’il occupa si longtemps avant de s’en aller au boulevard des Capucines, où il devait mourir. ”
“ Nous fûmes tirés d’embarras par Humbert, qui aimait Giroflé-Girofla comme une chose à lui, au point qu’il ne nous aurait pas permis d’y changer un mot, nous disant que nous allions abîmer « sa pièce ». Quand il apprit la situation, il n’hésita pas à nous offrir Jolly, le créateur du rôle à Bruxelles. Jolly, c’était l’homme indispensable de sa troupe, dont l’absence risquait de désorganiser le répertoire, n’importe ! ”
“ Bien mieux, s’étant, un beau jour, convaincue que l’air de la mer leur serait plus favorable que celui de la campagne, elle avait renoncé à sa jolie maison du « Cœur-Volant », à Marly, où elle aimait tant à passer les étés, pour les emmener à Trouville, et Ton aurait difficilement deviné la brillante comédienne dans la maman attentive qui se faisait petite pour surveiller et partager leurs ébats sur le sable. ”
“ Mais c’est égal, pour un mauvais début, les rideaux de papier avaient eu un mauvais début et, dès le lendemain, ils étaient remplacés par de bonnes et sérieuses soieries pour lesquelles, cette fois, Cantin ne regarda pas à la dépense : les quatre cent onze représentations consécutives qu’allait avoir la Fille de Madame Angot pouvaient lui permettre ce luxe. Qui sait même si cet homme, habile à calculer, n’avait pas quelque intérêt dans la maison où il se fournissait de ces riches tentures ? ”
“ Cet écroulement, cet effet d’embrasement final, était merveilleusement combiné et de la plus grande ingéniosité. Malheureusement, il ne devait pas suffire à faire accepter par le public un « mélo » assez ordinaire qui n’était pas de force à se soutenir de lui-même. — Ce n’est pas ce bel incendie-là qui fera beaucoup de braise ! disait méchamment un artiste dont les appointements étaient en retard. Peu après, Koning était forcé d’abandonner sa direction. Mais il ne devait pas en rester là. ”
“ Pendant que l’on répétait la Béarnaise, j’avais apporté à Mme Ugalde une nouvelle opérette, La Gamine de Paris, dont la partition était de Gaston Serpette et qu’elle avait tout de suite inscrite à son programme. Mais il nous en fallut attendre pas mal de temps la représentation, car, enjambant d’une saison sur l’autre, le succès de Joséphine vendue par ses sœurs allait accaparer les Bouffes pendant de longs mois. Il est vrai que nous gagnions à cela que Marguerite Ugalde, ayant terminé son engagement aux Nouveautés, pourrait enfin jouer sur le théâtre que dirigeait sa mère. ”
“ Dès le commencement des représentations de la Jolie Parfumeuse, on lui avait distribué en double le rôle de Rose Michon créé par Théo, mais on comptait bien qu’elle ne le jouerait jamais, car, dans ce genre de pièces, l’indisposition de l’étoile n’est considérée que comme une éventualité tout à fait improbable. Eh bien ! l’improbable se réalisa : un beau matin, Théo, retenue au lit par un gros rhume, fait prévenir qu’elle ne pourra pas chanter le soir. ”
“ Hein ? C’est beau, la lutte ! Par bonheur, l’Amour et son carquois et surtout Fleur de thé n’avaient pas tardé à rétablir les affaires, et, pendant deux ans, Busnach put jouer au directeur sans trop de dommage. Tout jeune débutant, j’étais allé lui porter le livret d’un Petit Poucet auquel il avait fait bon accueil, et c’est de là que datent des relations qui devaient aboutir plus tard à une collaboration assez suivie, dont il me reste même deux ou trois scénarios destinés à ne jamais voir le jour. ”
“ Elle y apportait la fantaisie la plus personnelle et la plus éblouissante, unie aux plus pures traditions classiques et à une maîtrise incomparable. En quoi je ne pense pas qu’elle soit de sitôt remplacée. J’ai parlé de la Dorine, qu’elle avait abordée avec tout l’aplomb et la crânerie de sa jeunesse et où elle avait enlevé de haute lutte son public. Avec quelle autorité elle s’imposa ensuite dans les Précieuses, le Malade imaginaire, les Fourberies de Scapin, Amphitryon, les Femmes savantes et le Bourgeois gentilhomme ! Quelle joie que la grande scène du Dépit amoureux avec elle et Coquelin ! ”
“ Là, mêlés au reste des consommateurs et attablés devant un modeste souper, nous passions gaîment une heure ou deux à échanger les nouvelles et les potins du jour. Au bout d’un mois, nous étions une douzaine et bientôt après plus de vingt, si bien que les soupeurs étrangers s’étaient trouvés peu à peu écartés et que nous restions seuls maîtres du salon où notre premier soin fut d’installer un piano meilleur que celui qui était à la disposition du public. ”
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