“ L’Érèbe, le flot noir, opaque, plus le sommeil à fleur de vie, le néant. Quel bain, quelles délices quand on entre là-dedans ! Se sentir pris, roulé. Au matin, douleurs, morsures, mais le cerveau libre, peut-être affiné — ou reposé, simplement. ⁂ Essais de sommeil sans chloral. Paupières fermées. Des abîmes s’ouvrent à droite et à gauche. Dormettes de cinq minutes, angoissées de cauchemars en glissades, dégringolades — le vertige, l’abîme. ⁂ Douleur toujours nouvelle pour celui qui souffre et qui se banalise pour l’entourage. Tous s’y habitueront, excepté moi. ”
Résumé
“La Doulou”, est une œuvre de Alphonse Daudet. Des thèmes tels que la piqûre, mal ou la morphine y sont abordés.
Citations de La Doulou (Alphonse Daudet)
“ Geste cliché, les jambes qui tricotent, les bras tendus cherchant un appui. Clichés du geste, si peu nombreux. ⁂ Toujours faire appel à sa volonté pour les choses les plus simples, les plus naturelles, marcher, se lever, s’asseoir, se tenir debout, quitter ou remettre un chapeau. Est-ce horrible ! Il n’y a que sur la pensée et son perpétuel mouvement que la volonté ne peut rien. — Ce serait pourtant si bon de s’arrêter ; mais non, l’araignée va, va, nuit et jour, sans trêve, seulement quelques heures, à coups de chloral. Car voilà des années et des années que Macbeth a tué le sommeil. ”
“ Moi, je vis avec un domestique qui n’est jamais là, m’oublie au salon comme un balai, me regarde souffrir avec indifférence ou une feinte pitié plus odieuse encore. Premier ataxique. — Vous ne connaissez pas votre bonheur ! Je sais ce que c’est, la douleur en famille, et je peux en parler. À moins d’être un abominable égoïste, on est obligé de retenir ses cris pour ne pas attrister ceux qui vous entourent. ”
“ Vendu son dernier cheval. Différents états de sa cécité. Des jours où, dit-il, « C’est noir... noir... ». Alors il a peur. D’autres fois, comme une éclaircie. Sa joie quand on le conduit aux répétitions. « La première chanteuse ! » Souvenirs de garnison. Domestique de cercle. Très chic. ⁂ Et moi aussi, je dis comme l’aveugle : « C’est noir... noir... ». Toute la vie a cette couleur maintenant. Ma douleur tient l’horizon, emplit tout. Passée, la phase où le mal rend meilleur, aide à comprendre ; celle aussi où il aigrit, fait grincer la voix, tous les rouages. ”
“ Si vous avez de tout jeunes enfants, vous ne voulez pas leur assombrir les seules heures blanches et heureuses de la vie, leur laisser le souvenir d’un vieux bonhomme de père toujours geignant. Un malade dans une maison, c’est si terrible, si pesant, surtout des malades comme nous, qui durent, qui traînent... ”
“ L’homme-orchestre de la douleur, c’est moi. ⁂ La vie du mal. Efforts ingénieux que fait la maladie pour vivre. On dit : « Laissez faire la nature. » Mais la mort est dans la nature autant que la vie. Durée et destruction se combattent en nous à forces égales. Comme adresse du mal à se propager, j’ai vu des choses étonnantes. ”
“ Et puis, l’homme seul n’a pas les mille souffrances de l’homme en famille : les enfants malades, l’éducation, l’instruction, l’autorité du père à garder, une femme dont on n’a pas le droit de faire une garde-malade. ”
“ Tout ce que je demande, c’est de ne pas changer de cachot, de ne pas descendre dans un des in pace que je connais, là-bas où il fait noir, où la pensée n’est plus. ⁂ Et pas une fois, ni chez le médecin, ni à la douche, ni dans les villes d’eau où la maladie se traite, son nom, son vrai nom prononcé, « maladie de la moelle » ! Les livres scientifiques même s’intitulent « Système nerveux » ! ⁂ Il Crociato. Oui, c’était cela, cette nuit. Le supplice de la Croix, torsion des mains, des pieds, des genoux, les nerfs tendus, tiraillés à éclater. ”
“ La préoccupation de marcher droit, la peur d’être pris d’un de ces coups lancinants — qui me fixent sur place, ou me tordent, m’obligent à lever la jambe comme un rémouleur. C’est pourtant le chemin commode, le moins douloureux pour les pieds, car il faut que je marche. ⁂ Retour de la douche avec X***, un malade de la tête, que je réconforte — que je « frictionne » en chemin, pour le plaisir si humain de me faire de la chaleur à moi-même. ⁂ « Mal de voisin réconforte et même guérit ». Proverbe du Midi, le pays des malades. ”
“ ⁂ Formes de la douleur. Quelquefois, sous le pied, une coupure, fine. fine — un cheveu. Ou bien des coups de canif sous l’ongle de l’orteil. Le supplice des brodequins de bois aux chevilles. Des dents de rats très aiguës grignotant les doigts de pied. Et dans tous ces maux, toujours l’impression de fusée qui monte, monte, pour éclater dans la tête en bouquet : « Processus », dit Charcot. ”
“ L’Espagnol qui a pris mal sur son bateau, plus de jambes ; longue figure de Robinson Crusoë ; porté par son domestique ; espadrilles, casquette blanche ; coqueluche des bonnes de l’hôtel. L’homme de la Haute-Marne, dormant au soleil, chargé de mouches. Celui-là mange dehors, vomit toujours dans la morphine, « À quoi bon ? » — sous le soleil, dans le vent, dans les corridors. ”
“ Chaque patient fait la sienne, et le mal varie, comme la voix du chanteur, selon l’acoustique de la salle. ⁂ La morphine. Les effets sur moi. Les nausées s’accentuant. ⁂ Par moments, impossibilité d’écrire, tellement la main tremble, surtout quand je suis debout. (Mort de Victor Hugo, signature au registre. Entouré, regardé — terrible. L’autre jour, au Crédit Lyonnais, rue Vivienne.) ⁂ L’intelligence toujours debout, mais la faculté de sentir qui s’émousse. Je ne suis plus bon comme j’étais. ⁂ Une ombre à côté de moi rassure ma marche, de même que je marche mieux près de quelqu’un. ”
“ Depuis l’année dernière, des troubles dans les jambes. Impossibilité de descendre un escalier sans rampe, de marcher sur des parquets cirés. Parfois je perds le sentiment d’une partie de mon être — tout le bas ; mes jambes s’embrouillent. ⁂ Changement d’état : marcher mal. Ne plus marcher. ⁂ Longtemps j’ai eu l’effroi de la petite voiture, je l’entendais venir, rouler. J’y songe moins à cette heure, et sans l’épouvante des premiers jours. Il est rare qu’on souffre, paraît-il, quand on en est là... Ne plus souffrir... ⁂ Piqûre de morphine. ”
“ Du jour où la Douleur est entrée dans ma vie... ⁂ Endroits où j’ai souffert. Soirée chez les Z***. L’homme au piano, chantant : « Gamahut, écoutez-moi donc ». Visages blafards, décolorés. Je cause sans savoir ce que je dis. Erré dans les salons. Rencontré Mme G*** malheureuse femme dont je sais les douloureux et lamentables dessous. Les femmes sont héroïques pour souffrir dans le monde, leur champ de bataille. ⁂ Tous les soirs, contracture des côtes atroce. Je lis, longtemps, assis sur mon lit — la seule position endurable ”
“ ⁂ Le grand Flaubert, comme il peinait à la quête des mots ! N’est-ce pas l’énorme quantité de bromure qu’il absorbait qui lui faisait le dictionnaire si rebelle ? ”
“ ⁂ Dans ma pauvre carcasse creusée, vidée par l’anémie, la douleur retentit comme la voix dans un logis sans meubles ni tentures. Des jours, de longs jours où il n’y a plus rien de vivant en moi que le souffrir. ”
“ Stupeur et joie de trouver des êtres qui souffrent comme vous. Duchesne de Boulogne venant réveiller le vieux Privat un soir : « Tous ataxiques ! » ⁂ L’histoire de X*** m’apparaît aujourd’hui dans tout son navrement. Ténèbres où il a vécu, avec ce mal de la moelle qui le tenaillait déjà, qu’il traînait partout sans que personne, dans ce temps-là, y comprît rien. « Oh ! ce X*** », disait-on, « malade imaginaire ». Risée de tous les siens avec son clystère, son pot d’eau de guimauve, etc. ⁂ S*** prétend que le bromure l’apaise, le rend raisonnable, ratiocineur, le tourne au Prudhomme. ”
“ S’évader, échapper au mal. ⁂ Une de mes privations, ne plus faire l’aumône. Joies que celle-ci m’a causées. L’homme — main fiévreuse — cent sous dedans tout à coup. ⁂ Stérilité. Le seul mot qui puisse rendre à peu près l’horrible état de stagnation où tombe par moment l’intelligence d’un esprit. C’est le « sans foi, sans effusion » des âmes croyantes. — La note que je jette ici, inexpressive et sourde, ne parle que pour moi, écrite dans un de ces cruels malaises. ”
“ Depuis déjà longtemps, depuis le bromure, je n’avais pas eu recours à la morphine. Passé là trois heures charmantes ; la piqûre ne m’a pas trop bouleversé, et toujours rendu bavard, extravasé. Toute cette fin de journée un peu roulante et comme absinthée. Le soir, dîné avec Goncourt, causerie jusqu’après onze heures, l’esprit libre. Mauvaise nuit, réveillé en sursaut à trois heures ; pas de douleurs, mais des nerfs et la peur de la douleur. J’ai dû reprendre du chloral — ça m’a fait 3 gr. 1/2 pour la nuit — et lire vingt minutes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ”
“ ⁂ Douleur qui se glisse partout, dans ma vision, mes sensations, mes jugements ; c’est une infiltration. ”
“ Devant la glace de ma cabine, à la douche, quel émaciement ! Le drôle de petit vieux que je suis tout à coup devenu. Sauté de quarante-cinq ans à soixante-cinq. Vingt ans que je n’ai pas vécus. ”
“ ⁂ Comme nos désirs se bornent, à mesure que l’espace se rétrécit. Aujourd’hui, je n’en suis plus à désirer guérir — me maintenir seulement. Si on m’avait dit ça l’année dernière. ”
“ Le premier que j’aie vu atteint de mon mal, mais plus loin que moi sur le chemin. Je pense à lui, je le vois avançant ses pieds, l’un après l’autre, bien à plat, chancelant : sur la glace. Pitié. Les bonnes de l’hôtel racontaient qu’il p... au lit. ⁂ Station de névropathes. Silhouettes de béquillards, sur les routes de campagne entre les haies de bois très hautes ; on se raconte ses maux, toujours bizarres, imprévus ; pauvres femmes toutes simples, des campagnardes affinées par le mal. — Bains de boue dans une forêt du Nord. ”
“ Douleur nouvelle et bizarre pendant qu’on me sèche et frictionne les jambes. C’est dans les tendons du cou — côté droit pour frictions à la jambe gauche et côté gauche pour la jambe droite. Une torture énervante, à crier. ⁂ La seringue chargée : antichambre du dentiste. ⁂ Sensation de la jambe qui échappe, glisse sans vie. Quelquefois aussi un jeté involontaire. ”
“ Douleur horrible des réverbérations. ⁂ Et aussi, dès ce temps-là, fourmillement des pieds, brûlure, sensibilité. ⁂ D’abord susceptibilité pour les bruits : pelle, pincettes près du foyer ; déchirement des coups de sonnettes ; montre : toile d’araignée dont le travail commence à quatre heures du matin. Hyperesthésie de la peau, diminution du sommeil, puis crachements de sang. ⁂ « La cuirasse. » Les premières sensations que j’en ai eu. Étouffement d’abord, dressé sur mon lit, effaré. ⁂ Premiers temps du mal qui me tâte partout, choisit son terrain. Un moment les yeux ; mouches volantes ”
“ ⁂ Excessivement comique ce pays de névrosés ; cris, trompettes, sirènes. « La Doulou-le-Haut », accents de montagne, une rue, chars de foins, ostentation de voitures qui vont au pas sur la route, effarements des ataxiques, bicyclettes, âniers. Guerre au couteau entre « La Doulou-le-Haut » et « La Doulou-le-Bas ». ”
“ les bouches sans dents, les gencives malades, la pioche des cure-dents dans les molaires creuses, et ceux qui ne mangent que d’un côté, et ceux qui roulent leurs bouchées, et ceux qui ruminent, et les rongeurs, et les carnassiers ! Bestialité humaine ! ”
“ La musique : piqûre de morphine. Les colères. L’Ambitieux, le « Napoléon sans étoile » dans la piscine. Les frénétiques. Les bavards. Non seulement le Midi, mais la névrose. ⁂ Mon sosie. L’homme dont le mal se rapproche le plus du vôtre. Comme on l’aime, comme on le fait parler ! Moi, j’en ai deux : un peintre italien, un conseiller à la Cour d’appel, qui, à eux deux, sont ma souffrance. ⁂ Le théâtre à Lamalou. L’arrivée des ataxiques. Sommeils de mort. ”
“ Et les digestions pénibles, les deux W.-C. au fond du couloir, mitoyens, éclairés par le même bec de gaz, si bien qu’on entendait tous les « han... » de la constipation, l’esclaffement de l’abondance, et le froissement des papiers. Horreur... horreur de vivre ! Et tout ce qui circule aux étages sur les infirmités des pensionnaires, leurs manies, leurs pauvres ridicules de malades... ”
“ L’air imbécile au milieu du salon. ⁂ Le père C*** devant l’hôtel ; il ne prend plus les eaux, mais — vient là pour voir des ataxiques ! ⁂ Un médecin me dit que dans le Midi catholique bien des femmes qu’il interroge sur leurs maux répondent dans leur trouble : « Oui, mon Père... » ⁂ Chevaux de course auxquels on fait une piqûre de morphine pour les empêcher d’avoir le prix. Très saisissant aussi le récit que me faisait le baigneur, de la lutte à bras-le-corps avec le fou. Jeté sur le lit, l’interne accouru charge sa seringue et lui fait une, deux, trois piqûres à assommer un bœuf. ”
“ La fin approche. ⁂ Obstination des mains à se recroqueviller au matin sur le drap, comme des feuilles mortes, sans sève. ⁂ Vision de Jésus en croix, au matin sur le Golgotha. L’humanité. Cris. ⁂ Ce matin, sensations émoussées, comme au lendemain de lourds excès. Effet des mêmes anesthésiques trop longtemps employés. ⁂ Je voudrais que mon prochain livre ne fût pas trop cruel. J’ai eu la dernière fois le sentiment que j’étais allé trop loin. Pauvres humains ! il ne faut pas tout leur dire, leur donner mon expérience, ma fin de vie douloureuse et savante. ”
“ Les mêmes endroits où l’on revient, comme des coches dans le mur pour marquer la croissance. Changement chaque fois, constatation. Toujours en marche régressive, tandis que les coches allaient montant. ⁂ Cette année, à Lamalou, des marches d’escalier que je ne peux plus descendre. La marche, horrible. Promenade impossible. Paresse à me lever. Au lit, jambes de pierre douloureuse. ⁂ L’homme qui regarde les autres souffrir. ”
“ Alors pourquoi quatre ans dans l’autre ? ⁂ L’enfant porté avec son petit bateau dans la piscine. ⁂ On devrait changer chaque fois de bains. ⁂ Je comprends à présent le flottement de la pauvre loque humaine dans la piscine et le lamentable « Attendez que je voie » du malheureux tâtant s’il a ses deux jambes en place. ⁂ Causeries du célibataire et de l’homme marié. De la jalousie, quand l’homme cesse d’être homme et ne peut plus défendre son foyer. ⁂ Sur la terrasse de l’hôtel, va-et-vient de malades, petites voitures, gens accompagnés. ”
“ ⁂ Retour à l’enfance. — Pour atteindre ce fauteuil, traverser ce corridor ciré, autant d’efforts et d’ingéniosité que Stanley dans une forêt d’Afrique. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Morphine et puerpéralité : thèse présentée à la Faculté de médecine…Les morphinomanes et les fumeurs d'opium…Contribution à l'étude de l'éther diacétique de la morphine…La Douleur (Rochard) (Jules Rochard…Essai sur l'anesthésie régionale…Des Défaillances musculaires chez les diabétiques et du traitement de Frenkel…Les Troubles génitaux dans la morphinomanie…Acroparesthésie (Alphonse Chabot…Contribution à l'étude de l'action thérapeutique des injections de liquide testiculaire dans certaines formes d'aliénation mentale…Essai sur la méthode endermique…
