“ Tristan ! Tristan ! le diable, est-il sourd ? Le fou Allons, sire, un peu de pitié pour votre enfant ! Louis XI Tu m’ennuies avec tes discours, chante plutôt quelque chose. Le fou C’est que vous ne songez pas à la mort ! Je suis innocent et je vais mourir ! Pitié ! pitié ! Qu’est-ce que ma vie vous fait ? Frappez-moi, mais laissez-moi la vie, de grâce ! j’aime l’existence. Louis XI Adieu, mon camarade. Le fou Vous ne voyez pas que je pleure, moi, et cela vous fait rire, vous ! Je suis un homme après tout ; j’ai plus de cœur que bien des nobles qui vous trahissent. ”
Résumé
“Loys XI”, est une œuvre de Gustave Flaubert. Des thèmes tels que Louis XI, Vanderiesche ou Coitier y sont abordés.
Citations de Loys XI (Gustave Flaubert)
“ Le duc J’ai besoin que ce soient tes lèvres qui le disent pour le croire ; depuis si longtemps les hommes me trompent ! Chaque jour de nouvelles trahisons, de nouvelles lâchetés ! Commines d’abord, René et le duc de Milan me trahissent, le roi de Portugal m’abandonne, Cyprien de Baschi ensuite, l’autre jour Campo Basso, aujourd’hui un autre viendra peut-être, et demain, qui sait ? Marie Espérons, car vous n’avez jamais été ni traître ni parjure... Dieu... Le duc Oh ! Dieu... Vois-tu, Marie, tu es trop jeune encore ; chaque malheur qui vous arrive est une croyance qui s’en va. ”
“ Charles, Charles de Bourgogne... un trône ! l’égal de l’empereur ! Qui m’arrête ? Est-ce un fantôme ou un délire ? Un valet, entrant. Monseigneur, le conseil vous attend depuis une heure. Le Duc Qu’il attende ! ô Louis XI, Louis XI, je serais bien fou, bien insensé, plus insensé que toi si tu partais de ton cachot sans y avoir laissé, avec tes fers, quelque chose de ta puissance et de tes richesses ; et bien lâche aussi, puisque je t’ai sous mes pieds, de ne pas t’écraser comme un reptile. (Un moment de silence.) Je n’aurais jamais cru qu’un homme pût être aussi traître et aussi menteur. ”
“ Louis XI, en colère. Et vous avez tort, monsieur de Chabannes, grandement tort ; nous vous aimons pour votre vaillance, mais vous avez parfois l’humeur bien arrogante pour un vassal ! Chabannes Pardon, sire ! Louis XI Oui, vous avez tort, car on peut avoir de la fidélité et de l’esprit sans être noble ; une cuirasse ne préserve pas d’un mauvais cœur, pensez à Saint-Pol, messieurs. Eh bien, j’aime les braves gens qui m’entourent, comme Commines et M. le comte de Meulan, et j’entends que vous le respectiez, celui-là, comme moi-même, car c’est mon meilleur ami et mon meilleur conseil. ”
“ Le Roi Je le crois sans peine, c’est parce que ta vertu les humilie que tu vas mourir. Le fou, pleurant. Mourir ! mourir ! mais je suis jeune encore !... le bourreau !... Ah ! sire, vous êtes bon cependant, vous êtes clément, pardonnez-moi. Tout ce que vous voudrez, mais ne me faites pas mourir. On l’entend sangloter.Louis XI, riant. Les larmes dans tes yeux sont aussi laides que tes grimaces sur ta bouche. Allons, confesse-toi à la Vierge ! Le fou Et je ne vous ai rien fait, sire, et vous me tuez ! Vous êtes dur comme un bourreau... Oh ! non, vous êtes bon, vous êtes grand ! ”
“ Louis XI Mais tu lis dans les étoiles, n’est-ce pas Angelo ? Quand la lune est descendue sur les vallons et que tout marche dans les cimetières, tombeaux et squelettes, tes yeux percent l’azur et y voient écrite, dans une langue divine, la vie des hommes. Et moi j’ai le bonheur et la santé, la paix et autre chose que je ne saurais dire encore, n’est-ce pas Angelo ? Car toi, tu es un bon astrologue, et on m’a dit qu’il y avait les bons et les mauvais ; les seconds ne prédisaient que malheur et calamité, mais les bons rendent heureux ”
“ Louis XI, en colère. Tais-toi, vieille bosse ! je ne suis pas d’humeur à écouter tes chansons. Le fou, continuant. Je vous promets que non ferez, Raison sur vous aura maîtrise ; Allez-vous en, allez, allez, Souci, soin et mélancolie. Louis XI Tais-toi avec ce bête de rondeau de Charles d’Orléans ! il n’y a qu’un enfant ou un fou qui dise de pareilles choses. Le fou N’est-ce pas, mon oncle, que vous êtes bien content quand vous avez appelé un homme un fou ? Bel argument ! un fou ! Eh bien, un fou est un homme sage et un sage est fou, car qu’est-ce qu’un fou ? ”
“ Vivent les prêtres ! c’est le seul état où l’ivrognerie soit un devoir. Par la gorge de ma mie, toi ma mie, ma bouteille, oui, le pape qui a inventé la messe valait bien l’Éternel qui fit les fontaines. Louis XI Et cependant il me respectera peut-être si Commines... Non, il est trop fou et trop colère ; il a peut-être un poignard à la main, un poignard nu ; il s’avance, saute sur moi et je sens le froid de l’acier qui avance dans ma poitrine... C’est que je manquerais donc tout !... Et puis mourir ! la mort ! ”
“ Le duc, l’embrassant. Oh ! oui, cher ange, ta vue me ranime et me soutient, car toi seule, tu m’accompagnes et tu ne m’abandonnes pas dans mes revers comme mes troupes qui s’enfuient à chacun de mes désastres, ainsi que l’or d’une armure qui s’en va quand elle commence à vieillir. Marie Du courage, mon père, notre dernière épreuve est peut-être déjà passée ; et puis chaque jour je prie Dieu pour vous avec une âme si tendre, avec de si chaudes prières, qu’il doit m’écouter et s’attendrir. ”
“ Louis XI Ce qu’il vous plaira, mon compère. Commines Que les temps sont mauvais, n’est-ce pas, et que ce siècle-ci est bien celui des gens habiles. Louis XI Oui, oui, ceux-là sont contents chez moi ; mais ici, qu’y faites-vous ? En temps de guerre on se fait tuer ; à la paix on chasse, c’est, Pasques Dieu ! il est vrai, un amusement royal que je prise fort, mais jamais ici on ne devise gaiement le soir, auprès d’un pot de vin. Commines Le soir, il s’assied sur un banc, baisse la tête sur sa poitrine et pense ; et quand ses gardes font trop de bruit en jouant aux dés, il les fait taire. ”
“ Hélas non, elle vit encore en Bourgogne et se pavane comme une reine sous son pauvre manteau ducal... Quand donc serai-je roi ? Quand donc pourrai-je régner et agir dans cette France libre d’alarmes et de soucis, car j’ai la guerre au dehors et la rébellion au dedans, les coups d’épée sur le corps et la peste dans le ventre... Après ma mort, sans doute, ce que je fais sera pour mon fils, mon fils qui maudira son père comme j’ai maudit le mien... Pauvre père ! C’était un brave homme, un peu paillard, mais sans talent pour gouverner. ”
“ Olivier Ah ! sire, j’en suis indigne ! Louis XI Ce que nous aimons surtout, c’est le compère Tristan. Voilà un homme au moins ! l’humeur toujours régulière comme un drap noir, peu envieux, et pas de fierté ; et puis après, du talent plus qu’aucun de nous tous. Certes, si Charles de Melun avait eu un maître comme toi, il ne serait pas mort au quatrième coup. Quel, maladroit que ce bourreau-là ! mutiler ainsi un galant homme ! décidément maintenant je ferai décapiter tous mes nobles à Paris. ”
“ Coitier Je souffre aussi, car, je vous le dis, ma vie, c’est la vôtre. Louis XI N’est-ce pas que j’ai été trop bon pour le duc de Bretagne ?... Et pour réjouir le populaire la tête de Nemours sautera sous les halles. Cela l’amusera, ce pauvre peuple, lui qui aime tant les spectacles ; il lui faut un roi qui lui en donne de grands et de beaux, et celui-là ne sera pas vilain. Pauvre peuple ! Coitier Adieu, sire. ”
“ Tout homme d’honneur aimait mieux passer par mes mains que de serrer les vôtres et de vous saluer comme son maître ; je faisais tomber les têtes, et vous, vous les abaissiez. Elles se relèveront, messire, rouges de colère et de vengeance. Olivier Aie plutôt peur pour ta peau, mauvais Satan ! Tristan Merci de l’avis, mais un homme qui a toujours rempli loyalement ses fonctions n’a rien à craindre ; pas plus que M. de Commines, qui vivra puissant dans tous les gouvernements parce qu’on aura toujours besoin de ses talents. Comme le roi l’aime ! ”
“ Viseu Voilà trois nuits qu’il ne se couche pas, ce pauvre Duc, il jure, tempête, et pleure de rage. Ah ! doux Jésus ! que les jeunes gens sont fous, ils préfèrent la colère au repos, une armure à un lit, le travail au sommeil et l’amour à la bouteille. Scène II Charles de VISEU, COMMINES, LOUIS XI entrant entouré d’un piquet de hallebardiers.Commines, aux hallebardiers. Laissez messire le Roi, monseigneur le Duc va venir avant peu, c’est moi qui m’en charge. Louis XI, à part. Tout ceci ne sent pas très bon. (À Commines.) Grand merci, monsieur, de tous les honneurs que vous me Faites. ”
“ Vanderiesche Et moi les jambes cassées, tant j’ai usé mon pauvre corps à courir par les rues à casser les vitres du Duc, en criant : Vive le peuple, à frapper aux portes, à sonner l’alarme, à exciter les uns par des paroles, les autres par des poignées de main, ou de l’argent, ou des coups de pied. Mais, pardieu ! je parle et j’ai soif. Buvons, compère Cousinot, car vous êtes un brave paillard de Flamand et sans vous je n’aurais rien fait ici. Jean Cousinot Mais où diable trouverons-nous un tavernier à l’heure qu’il est ? ”
“ Commines Mon Dieu, je n’ai jamais connu un homme plus chaste ; il boit de l’eau de rose, et s’il parle c’est pour se faire obéir. Louis XI Ce n’est pas comme moi, je parle beaucoup et souvent trop ; je suis un bonhomme franc et qui ne me méfie guère des autres, mais on m’aime trop, parce qu’on ne me craint pas assez ; c’est pour cela que j’aurais besoin d’un homme qui sût bien gouverner, régler les finances, qui fût économe, sage sans morgue, gai sans paillardise et qui connût bien les hommes sans les haïr. ”
“ Approchez, M. Olivier ; pour vous, c’est autre chose. Connaissez-vous un homme prêt à faire tout ce qu’on lui dit ? Olivier Moi, sire ! Louis XI Tais-toi, ce n’est pas à cela que tu es bon. Veux-tu te faire pendre ? il me faut un homme inconnu, obscur, qu’on puisse croire capable de tout, quelque chose qui tienne du moine, du médecin et de l’astrologue. Olivier Oui, j’en connais un, un curé ! celui de Saint-Jean-d’Angely. Louis XI Bravo ! Eh bien, il faut le compromettre, c’est un drôle qui a de vilaines intentions sur la vie de M. de Guyenne. ”
“ Commines C’est comme un volcan. Louis XI, à part. Mauvais système, l’enfant, les charbons brûlent plus que la flamme. (À Commines.) Et il a sans doute quelqu’un qui l’aide dans ses affaires, quelque clerc sorti de chez les moines, qui le conseille et lui parle politique, quelque homme habile comme vous ? Commines Lui ? il ne connaît que la colère et un coup d’épée ; quant au reste, pour la tête elle vaut mieux quand elle a un casque. Louis XI C’est donc vous ici qui gouvernez tout, mon compère, car vous m’avez la mine d’un homme fort habile. Commines, à part. Quel brave homme ! ”
“ Second soldat Tais-toi, c’est ce qui me rend colère comme la foudre de voir toujours ce vieux filou de Louis XI qui, sans se battre, est toujours vainqueur de Charles, et lui enlève petit à petit duchés et richesses, tandis que nous autres nous avons tant de valeur et de courage. C’est comme un épervier qui battrait un aigle. Premier soldat C’est vrai, il faut que cet homme-là soit maudit du pape pour être constamment si malheureux. ”
“ Un homme d’esprit de ta trempe ne doit pas mourir comme les autres... Tristan tarde bien à dérouler ses cordes. Le fou Oh ! oui ! c’est parce que je vous ai entendu prier la Vierge pour votre frère, n’est-ce pas ? Non, je n’ai rien entendu, je ne dirai rien. Grâce, sire ! Le Roi Peu m’importe ! Je savais que tu étais là. Crois-tu donc que rien m’échappe ? Le fou Eh bien, laissez-moi vivre, de grâce ! Louis XI La corde va te guérir des mauvaises nuits et du mauvais vin. ”
“ Oh ! meurs donc, rebelle ! meurs donc ! tu as le ciel et la terre contre toi. Allons, du courage, mon Loys de France, une jolie dame va venir, tâche de faire le galant et de te rappeler ton bon vieux temps de jeunesse ; la femelle, dit-on, est difficile, il faut la faire danser pour nous montrer ses grâces. Dis donc, Du Ludes ? Du Ludes Quoi, sire ? Louis XI Quand je dirai : les roses de la terre pâlissent à l’éclat de tes couleurs, et que je dirai cela bien haut, tu viendras m’annoncer que la chasse est prête et que l’on m’attend. ”
“ Le fou Bravo ! Allons, pâlissez tous devant le roi de France, escamoteurs, sauteurs, paillasses, baladins tant anciens que modernes. Louis XI, vive Dieu ! vous fait sauter des têtes comme une muscade, il joue en grand et sa marotte est un gibet avec quelque tête fraîche encore, qui sonne en haut comme un grelot tout neuf. Louis XI, appelant. Tristan ! Tristan ! (Tristan paraît.) Apprête tes affaires. (Il sort.) Vous étiez là, messire fou, comme un espion ? ”
“ Oui ! je suis fou aussi moi, plus fou qu’un alchimiste, plus sot qu’une vieille femme, de ne pas croire à la félonie du roi de France, qui est un lâche, un homme déloyal et sans cœur, et dont le blason devrait être souffleté par la main d’un gardeur de pourceaux. ”
“ Cousinot Eh bien donc, à bas le Duc ! et vive nos bannières ! Le tavernier D’accord, mais il Faut voir comment tout cela ira. Cousinot Au diable soit le cafard ! vous êtes lourd comme votre bière, bonhomme, aussi poltron qu’un Fond de culotte usée, qui n’ose pas se montrer au grand jour. Le tavernier Et s’il est plus fort, M. de Charolais, que deviendrai-je ? car ma taverne était celle de MM. les archers et officiers de feu son père, ils venaient tous boire ici, ma Femme leur faisait les yeux doux, mon fils jouait de la trompette et moi je leur chantais des chansons joyeuses ”
“ Chabannes Pour Dieu ! ne raillez pas ainsi, Dunois ! Dunois C’est là mon plaisir. Quand ils étaient puissants, il fallait les saluer si bas que cela nous cassait les reins ; maintenant l’évêque d’Évreux, si galant homme du reste, compose des vers pour sa maîtresse ou une épitaphe pour sa tombe. Il fait bien. D’Orléans, haut. Oui Louis XI est juste. (Plus bas.) Il frappe également les vilains et les nobles. Chabannes Pour ces derniers c’est le gibet, mais pour les autres les cages. Orléans C’est qu’il ne veut pas avilir la noblesse, c’est une viande plus noble. ”
“ Commines Oui, sire. Louis XI Dis-lui de venir. (Commines sort. À part.) Le talent d’un roi, c’est d’avoir des gens pour tout, un bourreau pour décapiter, d’autres pour assassiner par derrière, des gens habiles au conseil, des malins pour les négociations, des armées pour faire la guerre, et de l’or... oh ! de l’or, pour corrompre. Écoute, Tristan, je t’ai fait mon grand prévôt, je t’ai comblé de bienfaits. Tristan Je le sais, sire. Louis XI Écoute donc ! De valet que tu étais, je t’ai fait bourreau ”
“ Olivier Oui, cela s’est vu souvent. Louis XI Et toi, Tristan, toi qui sais jusqu’à quel point on meurt, est-ce que je te semble si près... de la tombe ? est-ce que mon front s’incline, est-ce que je n’y vois plus ? Je parle encore et demain je ferai un pèlerinage à Tours, cela nous fera grand bien... Le pèlerinage sera long et la route sera élevée... (À Coitier.) À boire, Coitier ! Si tu savais comme je brûle ! Est-ce qu’il n’y a de soulagements à tant de tortures que la mort ? Oh ! non ! ”
“ Olivier Quoi, sire ? Le Roi Tu vas suivre cette femme-là, tu sèmeras la jalousie devant elle pour qu’elle ne recueille que la haine et ne sème que la vengeance. Si les choses ne vont pas assez vite, pousse toi-même à la roue et puis, d’ailleurs, ne crains rien, car tu as le curé d’Angely pour sauvegarde. ”
“ Le fou, après avoir bu. Rien ne désaltère comme de boire. Vive la boisson ! vive la folie ! vive la gaieté ! Je brave tous les conquérants de la terre, depuis Attila et papa Charlemagne jusqu’à mon fils le duc de Bourgogne ; ils ne pourraient m’enlever ni ma verrue tant elle est clouée à mon nez, ni ma bouteille parce que, fût-elle grande comme le tonneau de l’électeur, je l’aurais vidée en une seconde. Vive la bombance et la paillardise ! Louis XI J’aurais dû écouter les conseils du vidame d’Amiens. ”
Termes fréquents
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